Réseaux sociaux interdits avant 13 ans, création d’un conseil de sécurité européen, association avec le Canada, IA… Quelles sont les priorités européennes détaillées par la présidente de la Commission européenne ?

De la puissance à la résilience. Pour son discours sur l’état de l’Union, ce 16 septembre, Ursula von der Leyen a troqué le treillis d’une Europe en combat de 2025 pour la trousse de secours d’une Europe qui se soigne : l’adaptation climatique après un été d’incendies et de touffeur, le choc chinois qui lamine les industries européennes et allemandes en particulier, les inquiétudes face aux modèles d’intelligence artificielle à la frontière que ses propres promoteurs souhaitent brider, et les enfants à soustraire aux pratiques addictives des réseaux sociaux et autres compagnons IA.
Enfin, Ursula von der Leyen salue le Canada promu « membre associé » (mais la catégorie reste à créer) et, face à la montée des périls, promeut un « Conseil de sécurité » continental… Les annonces pleuvent dans ce discours de plus de 8 600 mots qu’elle a entamé par une citation de Charles Dickens : « C’était le meilleur des temps, c’était le pire des temps. »
Le grand écrivain décrivait alors l’Europe au temps de la Révolution française. Ursula von der Leyen y voit un parallèle : « Quand je regarde l’Europe d’aujourd’hui, voici ce que j’en pense : notre Union n’a jamais été aussi forte. Mais notre Union peut aussi sembler plus précaire que jamais. »
1. Pas de réseaux sociaux pour les moins de 13 ans
C’est l’initiative la plus concrète du discours : une proposition législative sera déposée dès demain, avec des seuils précis : pas de réseaux sociaux avant 13 ans, des mini-comptes contrôlés par les parents jusqu’à 15 ans avec une restriction d’usage à une heure par jour, puis un accès sécurisé jusqu’à 18 ans. En somme, une gradation à partir de 13 ans, l’âge à partir duquel une étude médicale américaine a établi que les adolescents commençaient à être moins vulnérables aux réseaux sociaux.
La présidente de la Commission souhaite que ce « Kids act » établisse le renversement de la charge de la preuve sur les plateformes qui devront prouver leur innocuité. La Commission essaie d’éviter, par cette proposition, une fragmentation entre plus de 15 législations nationales en préparation.
Les obstacles sont réels : la vérification de l’âge sans atteinte à la vie privée, l’articulation avec le DSA, et une confrontation probable avec les plateformes américaines et Washington.
2. Un Conseil de sécurité européen
C’est le changement le plus lourd sur le plan institutionnel. La présidente de la Commission lance l’idée d’un protocole de consultation d’urgence sur demande d’un État membre, un format de dirigeants ouvert au Royaume-Uni, à la Norvège, au Canada et à l’Ukraine. « Notre doctrine, nos institutions et notre processus décisionnel ne tiennent pas le rythme », souligne Ursula von der Leyen. Si cela aboutit, c’est la première gouvernance de sécurité européenne hors du cadre strict des traités et de l’Otan.
Mais rien n’est précisé à ce stade. Quelle est la base juridique et comment ce Conseil européen s’articulerait avec l’article 42.7 et avec l’Otan ? Qui déclencherait la convocation de ce Conseil européen, la Commission, la Haute représentante Kaja Kallas ou Antonio Costa, le président du Conseil européen ? Les capitales qui dénoncent déjà l’expansion de la Commission sur l’action extérieure y verront un nouvel empiètement. Cela peut faire grincer des dents.
3. L’instrument européen pour les capacités stratégiques
Défense aérienne et antimissile, transport stratégique, ravitaillement en vol, espace, cyber : c’est précisément la liste des capacités pour lesquelles l’Europe dépend des États-Unis. C’est donc le cœur réel de l’autonomie militaire, bien plus que les achats de munitions. Le discours ne dit rien du montant ni du financement, et c’est là que tout se jouera : le programme militaire de prêt SAFE est déjà presque épuisé, et le budget de long terme ne commencera qu’en 2028.
4. Un système de défense antimissile avec l’Ukraine
Ursula von der Leyen veut développer avec Kiev un système de défense antimissile modulaire et abordable, baptisé Freyja. L’idée est d’associer l’expérience du combat des Ukrainiens à la technologie et aux capacités de production européennes. Les fonds restants du programme SAFE financeront des projets communs avec des entreprises ukrainiennes.
L’objectif est double : protéger l’Ukraine avant un hiver annoncé comme le plus dur de la guerre, et réduire la dépendance européenne aux missiles Patriot américains. Mais aucun montant ni calendrier ne sont avancés.
5. Le Canada, « premier membre associé » de l’UE ?
C’est l’annonce géopolitique la plus audacieuse, et elle crée un précédent : une catégorie intermédiaire entre partenaire et membre, qui pourrait un jour servir au Royaume-Uni, à la Norvège ou à l’Ukraine en attente d’adhésion.
Mais ce statut n’existe dans aucun traité. Il existe un « Espace économique européen » où trois pays (Norvège, Islande, Liechtenstein) appliquent les textes européens sans les voter, tout en ayant accès au marché européen. C’est impensable pour le Canada.
Donc, au mieux, ce sera un accord d’association renforcé (article 217 du traité), un peu comme pour l’Ukraine. On notera quand même qu’avant de proposer une association plus étroite, il serait utile que les 10 pays européens qui n’ont pas encore ratifié le Ceta (l’accord commercial avec le Canada) le fassent et parmi eux, trois grands acteurs (France, Italie, Pologne). Un sommet UE-Canada programmé le 30 octobre devrait acter des progrès.
6. L’IA appliquée dans 5 secteurs
Face aux risques de l’IA, Ursula von der Leyen propose de coopérer avec le Canada et le Royaume-Uni sur l’évaluation des modèles, la vérification et l’alerte précoce. Elle invitera les grands laboratoires à soutenir les efforts de l’industrie pour « ralentir la course ». Elle promet d’augmenter massivement les capacités de calcul européennes et de mieux financer les start-up.
Enfin, elle mise sur l’IA appliquée dans cinq secteurs (santé, transports, agroalimentaire, industrie, défense et espace), avec des initiatives annoncées en novembre.
7. La Corporation européenne des matières premières critiques
La vulnérabilité dans le domaine des matières critiques se combine à la dépendance aux hydrocarbures pour faire de l’Europe un continent à la merci de ses fournisseurs.
Dans les matières critiques, on compte plus de 80 % de dépendance à la Chine pour de nombreuses matières critiques, 90 % pour certaines terres rares.
Ursula von der Leyen relance l’idée d’un acteur européen qui achète et stocke en commun. Mais c’est la troisième formule en trois ans après le « Club » de 2023, et le discours ne dit rien de son capital, de sa gouvernance ni de son statut. D’autant que la Commission a rejoint le « club » lancé par les États-Unis dans ce domaine, suscitant des doutes.
8. Le cadre européen de réaction d’urgence aux frontières
C’est la réflexion postérieure à la crise de Ceuta et aussi l’initiative la plus sensible politiquement. Elle permettrait de « déroger temporairement » aux procédures d’asile en cas de migrations instrumentalisées.
Cette demande ancienne de la Pologne (qui avait déjà obtenu une dérogation), de la Finlande et de la Grèce trouverait une réponse institutionnelle. Mais le pacte migratoire européen vient à peine d’entrer en application en juin, et il contient déjà un règlement « crise et force majeure ». C’est admettre que ce texte est déjà caduc. La nouveauté exacte reste à établir, et la compatibilité avec la Charte des droits fondamentaux sera forcément contestée devant la Cour.
9. Le paquet bancaire
« Un système bancaire conçu pour la croissance, et pas uniquement pour la stabilité. » Ursula von der Leyen annonce un assouplissement prudentiel, sans doute sur la titrisation, les exigences de fonds propres ou la fragmentation du marché bancaire.
C’est le levier le plus rapide pour financer l’économie, puisque l’union des marchés de capitaux est toujours en cours de négociation et prendra des années à se déployer. Mais c’est aussi le plus risqué. La BCE et les superviseurs y verront un détricotage des règles post-2008, et le discours ne donne aucun contenu précis à ce stade.
10. Une alliance pour l’assurance des risques climatiques
Selon Ursula von der Leyen, seules 25 % environ des pertes dues aux catastrophes naturelles sont aujourd’hui couvertes par une assurance privée en Europe. Les trois quarts restants retombent sur les ménages, les entreprises, les collectivités et, au bout du compte, sur les États.
Après une inondation ou un incendie, c’est le budget public qui répare les routes, indemnise les agriculteurs et reconstruit les écoles. Les États sont devenus, sans l’avoir choisi, les assureurs de dernier recours. Avec la multiplication des catastrophes, la facture menace leurs finances publiques.
La Commission propose deux choses. La première consiste à identifier les 100 territoires les plus exposés d’Europe, d’évaluer leurs risques et de décider à quel niveau les gérer : local, national ou européen. L’idée est de préparer ces zones avant la catastrophe, plutôt que de payer après.
La seconde est de créer une « alliance pour l’assurance des risques climatiques », pour réduire l’écart entre les pertes subies et les pertes assurées. C’est la traduction la plus concrète du basculement du discours : on ne parle plus seulement de réduire les émissions, mais d’apprendre à vivre avec un climat qui s’est déjà dégradé.
Mais une « alliance », c’est un lieu de coordination, pas un fonds. Elle ne crée ni caisse commune ni réassureur européen capable de prendre en charge les sinistres majeurs, comme le font la Caisse centrale de réassurance en France ou le Consorcio en Espagne.
Le discours ne dit pas qui paiera : les assureurs, par des primes plus élevées, les États, ou le budget européen. Le nerf de la guerre reste central au moment où les États frugaux appellent à couper de plusieurs centaines de milliards d’euros la proposition de budget européen de long terme (2028-2034).
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