Le Parlement européen doit voter sur le projet de l’euro numérique le 4 mai prochain, alors que la Commission européenne et le Conseil de l’Europe ont déjà donnée leur feu vert. Des oppositions existent mais le changement de posture des EtatsUnis pourrait faciliter son adoption pour une mise en place d'ici 2029.
La souveraineté économique européenne est menacée. Il faudrait même « faire son deuil des États-Unis », selon l’expression d’une personnalité de la place financière de Paris. Cette souveraineté sera d’autant plus menacée si l’Europe n’adopte pas rapidement l’euro numérique. C’est le cri d’alerte lancé par le gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau, lors de la conférence du G7-SMI à Paris le 6 janvier.
« Lancé il y a plus de 25 ans, l’euro constitue le plus grand pas en avant de l’Europe vers la souveraineté et un énorme succès populaire. Mais aujourd’hui, cette réussite durement acquise pourrait être menacée si nous ne sécurisons pas le rôle pivot de la monnaie de banque centrale « souveraine » dans le monde numérique », a rappelé le banquier central.
L’euro numérique vise à adapter les systèmes de paiement à la numérisation du monde et à créer un moyen de paiement unique pour tous les usages, sans dépendre de solutions étrangères, en l’occurrence américaines. Le chiffre est connu : deux tiers des paiements par carte en Europe sont traités par des acteurs non-européens. « Chaque jour qui passe aggrave notre dépendance vis-à-vis de fournisseurs non européens », avance un consultant spécialisé dans les paiements.
Un Parlement européen partagé
L’euro numérique a d’abord été une réponse à la volonté d’un acteur privé (Facebook) de lancer sa propre monnaie (libra) en 2019. Il est maintenant ardemment soutenu par la Banque centrale européenne (BCE). La Commission européenne a présenté sa proposition de réglementation en juin 2023 et le Conseil de l’Europe a donné son feu vert, sur un texte très proche, le 18 décembre dernier.
Il ne manque donc que le troisième élément, l’aval du Parlement européen. Les débats ont déjà commencé et un vote final est attendu d’ici au 4 mai 2026. Selon le calendrier prévu, les premières expérimentations pilotes devraient débuter en 2027 pour une mise en oeuvre d’ici à la fin 2029.
Le Parlement est divisé sur l’euro numérique. La proposition du rapporteur Fernando Navarrete est même assez éloignée des positions de la Commission et du Conseil. « L’euro numérique est peut-être une solution mais je ne pense pas que ce soit la meilleure solution », a-t-il déclaré en décembre lors d’une conférence à Paris organisée par France Payments Forum, un think tank de la monétique.
Le rapporteur préfère encourager les initiatives privées, quitte à revenir vers l’euro numérique en cas d’échec. Cette position suscite de nombreuses oppositions au Parlement : elle ne semble soutenue que par une partie du PPE (centre droit), quelques membres du ECR (conservateurs eurosceptiques) et des Patriotes (extrême droite).
Des banques hostiles
L’hostilité des banques européennes, surtout des banques françaises et allemandes, joue aussi, même si la profession bancaire commence à accepter « de faire avec ». « Les banquiers centraux veulent le faire et ils le feront », nous confiait récemment un grand banquier à Paris. La monnaie, numérique ou non, doit rester un sujet de la banque centrale, dans le cadre d’un partenariat public/privé qui a toujours fonctionné.
Les raisons d’une telle opposition sont nombreuses. Le risque de siphonner les dépôts bancaires au profit des euros numériques en fait partie. Mais le risque est très faible pour la stabilité financière, rétorque la BCE, dans une étude publiée en octobre dernier.
Coût exorbitant
Le coût du projet serait également exorbitant, selon certains. Un document de l’institut Copenhagen Economics prévoyait déjà la fin du monde en 2023 et une étude plus récente du PwC, commanditée par la Fédération bancaire européenne, table sur un coût compris entre 18… et 30 milliards d’euros. « Pas crédible ! », balayent les banquiers centraux.
La Commission européenne chiffre le coût initial du projet entre 3 et 5,5 milliards d’euros pour l’ensemble de la zone euro. « La différence vient de la prise en compte des synergies au sein même des groupes bancaires, notamment mutualistes », explique un expert. L’investissement pour le système bancaire serait donc plutôt compris entre 1 et 1,4 milliard d’euros par an pour les banques, selon la BCE, soit moins de 5 % des investissements annuels dans les systèmes d’information.
Commission interchange maintenue
« Il y a un certain décalage entre le discours officiel et les aspects techniques du dossier », glisse un proche des discussions. De fait, de discussions, il en existe beaucoup. Un groupe de travail a été lancé au sein du Conseil européen regroupant les parties prenantes, banques, commerces et consommateurs, pour étudier les modalités d’intégration de l’euro numérique.
Un rapport de la BCE, publié en octobre et signé par les banques, souligne les avantages d’un euro numérique. Il permet d’offrir un vrai moyen de paiement paneuropéen, sans passer par les réseaux Cartes américains, Visa et Mastercard, qui prélèvent sur les banques la moitié de la commission d’interchange (fixée par la Commission à 0,2 % à 0,3 % par transaction). Les montants économisés par les banques peuvent donc être considérables. De fait, les commissions d’interchange (payées par le commerçant) resteront inchangées en cas d’utilisation de l’euro numérique : c’est même inscrit dans la loi. Ce volet reste cependant méconnu des états-majors bancaires.
Craintes sur wero
L’autre avantage avancé par la BCE est celui de la mise en place d’une norme unique et ouverte pour les paiements européens. Il existe actuellement une initiative privée, EPI et sa solution paneuropéenne wero, fortement soutenue par un pool de banques européennes, avec les banques françaises en première ligne.
La crainte est bien évidemment que l’euro numérique, dont la distribution serait obligatoire, écrase dans l’oeuf le développement de wero. La BCE et le gouverneur de la Banque de France l’ont pourtant rappelé à maintes reprises : « nous ne sommes pas concurrents de wero et au contraire, l’euro numérique permettra de le développer plus rapidement à l’échelle européenne en lui fournissant une infrastructure publique ».
Mais l’argument peine toujours à convaincre. D’autant que les banques estiment ne pas avoir les ressources suffisantes pour gérer plusieurs gros chantiers monétiques et numériques à la fois. La BCE souhaite néanmoins engager des discussions et établir une feuille de route pour éviter d’éventuels doublons.
Nouveau défi américain
Reste à savoir si l’euro numérique reste pertinent à l’heure où les États-Unis ont décidé d’abandonner le dollar numérique au profit des stablecoins (jeton numérique adossé à une devise) en dollars. Ce changement radical de posture de la finance américaine en faveur des cryptoactifs pour asseoir la domination du dollar (et accessoirement financer la dette américaine) oblige les banques européennes, mais aussi la BCE, à nuancer leurs positions, jusqu’ici très réservées, sur les stablecoins.
A la BCE, pas de remise en question de l’euro numérique pour autant. Bien au contraire : « L’élection de Donald Trump a renforcé la pertinence de l’euro numérique », estime un proche des discussions.
Certes, les usages des stablecoins sont encore très limités, mais ils pourraient se développer dans le domaine des paiements transfrontaliers. Des annonces émergent pour une utilisation dans le commerce de détail, les points de vente. Les banques risquent alors de voir une partie des transactions de paiement leur échapper au profit d’un stablecoin géré par un réseau comme Visa, sans passer par le compte bancaire. Des expérimentations de ce type ont déjà cours en Allemagne.
La BCE veut convaincre les banques que l’euro numérique peut couvrir tous les usages, sans passer par des fournisseurs étrangers, en utilisant une carte bancaire ou le wallet wero. Dans cette guerre au long cours qui s’annonce avec les Etats-Unis, l’argument peut désormais porter.
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