Évoquer l’éventualité d’une fraude électorale ou questionner l’intégrité d’un scrutin expose souvent à des accusations de complotisme, comme l’ont illustré les débats médiatiques autour de la présidentielle américaine de 2020. Selon vous, un risque de fraude électorale significative par le biais des procurations existe-t-il en France, et doit-il être pris davantage au sérieux ?
Le risque dont il est question ici n’a rien de théorique. La fraude à la procuration a déjà été reconnue et sanctionnée à plusieurs reprises par le Conseil constitutionnel. Plus largement, le risque de fraude électorale constitue un phénomène bien documenté : plus de 4500 décisions du Conseil abordent ces questions. Il ne s’agit donc pas d’un problème réservé aux « républiques bananières », mais d’un enjeu concret et éprouvé dans toute démocratie.
À l’approche de chaque élection, une tension se crée naturellement. Tous les candidats, et surtout les appareils politiques qui les soutiennent, ne sont pas toujours « légalistes ». L’actualité judiciaire récente montre que certains n’hésitent pas à contourner les règles lorsque l’enjeu électoral est élevé. La suppression de la vérification du consentement pour les procurations ouvre précisément une brèche dans laquelle un acteur peu scrupuleux pourrait s’engouffrer.
Quels événements dans l’actualité vous ont conduit à envisager la possibilité d’un risque de fraude électorale ?
Le cas de l’association « A voté » lors des dernières législatives au moment de la dissolution de l’Assemblée nationale illustre de manière presque caricaturale les dérives possibles. Présentée comme un collectif apolitique soucieux de lutter contre l’abstention, elle a lancé le site « Plan Procu », dont l’apparition avait immédiatement suscité des interrogations. Les reportages montrant ses militants laissaient entrevoir une homogénéité frappante dans les profils : on aurait cru reconnaître les équipes habituées à piloter les campagnes d’Emmanuel Macron.
Et pour cause, ces soupçons ont rapidement été confirmés. Le site, promu sur X par la porte-parole du ministère de l’Intérieur, avait été déposé par Titouan Galopin, qui n’est autre que l’architecte du site internet d’Emmanuel Macron en 2017. Plusieurs médias ont ensuite révélé que des membres du conseil d’administration de l’association avaient travaillé pour La République en marche : Flore Blondel-Goupil, Dorian Dreuil… Difficile, dans ces conditions, de garantir avec certitude la neutralité du dispositif.
« Plan Procu » se présentait comme un simple service de mise en relation entre mandants et mandataires. Mais en réalité, il s’agissait d’une plateforme privée, extrêmement peu sécurisée, hébergée aux États‑Unis, dont les interactions entre mandant et mandataire de procuration de vote reposaient sur… un simple échange d’emails. Or confier une procuration touche à l’un des actes les plus personnels de la vie démocratique. Normalement, on délègue son vote à un proche, dans un cadre relationnel de confiance. Ici, on incitait les citoyens à confier leur intention de vote à un inconnu, via un intermédiaire opaque et dépourvu de toute garantie institutionnelle.
L’inquiétude a redoublé lorsque des préfets ont promu ce système faussement apolitique sur leurs comptes officiels. Beaucoup de citoyens ont ainsi pu croire qu’il s’agissait d’un outil neutre alors qu’il était conçu par des cadres proches de la majorité présidentielle. On comprend alors le trouble : comment être certain que la procuration confiée à un « électeur lambda » n’a pas été orientée vers un militant ? Comment vérifier que l’échange par email n’a pas été intercepté, usurpé, ou que les consignes reçues par le mandataire correspondaient bien à la volonté réelle du mandant ?
Le scénario inverse est tout aussi problématique. Dans un système reposant uniquement sur l’email, l’outil le plus facile à pirater, rien n’empêchait qu’une personne se faisant passer pour le mandant envoie de fausses instructions de vote au porteur légitime. Ni que des mandants pensent confier leur vote à un individu, alors qu’un tiers interposé répondait à sa place. Cette opacité rendait impossible de garantir que les procurations étaient exécutées fidèlement.
En réalité, un site de ce type offrait un terrain idéal pour ce que l’on pourrait appeler un « blanchiment de procurations ». Étrangement, lorsque la presse a révélé le profil des individus derrière cette ONG, la plateforme a affirmé être « débordée » et a cessé d’accueillir de nouvelles demandes, un argument étonnant pour une association dont la vocation affichée était pourtant de maximiser la participation électorale. Elle a néanmoins reconnu avoir traité des dizaines de milliers de procurations, un volume amplement suffisant pour influencer un scrutin législatif où quelques dizaines ou centaines de voix suffisent à faire basculer certaines circonscriptions.
Si un acteur politique avait voulu détourner le système, le mécanisme aurait été simple : créer des mandants fictifs via de fausses adresses email, générer des procurations irrégulières, puis utiliser la plateforme pour les répartir entre de véritables porteurs de bonne foi. Ces porteurs légitimes auraient ensuite exécuté fidèlement des votes illégaux sans jamais se douter de rien. La plateforme, en facilitant ces mises en relation, aurait permis de transformer des procurations frauduleuses en procurations exécutées dans un cadre légal.
Et c’est précisément ce qui relie ce précédent au débat actuel. En supprimant la vérification humaine du consentement grâce à la dématérialisation totale, le nouveau dispositif crée les conditions techniques d’une industrialisation de ces détournements. Un militant aguerri, un opérateur politique, voire un dirigeant de parti, pourrait potentiellement générer des procurations sans consentement réel et les blanchir en les redistribuant à des porteurs honnêtes. Un tel procédé pourrait influencer des scrutins sans laisser de trace exploitable.
D’où l’importance cruciale de la solution que je propose : distinguer physiquement, par une enveloppe de couleur différente, les votes par procuration et les décompter séparément. Cette mesure simple et peu coûteuse permettrait de rendre détectable tout emballement suspect des procurations et de neutraliser le risque systémique créé par la disparition du contrôle humain sur le consentement.
Le mouvement des « Jeunes en Marche », anciennement « Jeunes avec Macron », traverse actuellement une crise interne. La cellule investigation de Radio France a révélé, le 18 novembre, que l’élection de son nouveau président, Louis Roquebert, proche de Gabriel Attal, est contestée en raison de forts soupçons de fraude électorale. Quel est votre point de vue sur cette affaire ?
Au-delà de l’affaire « Plan Procu », ce scrutin en ligne organisé en juillet dernier est un autre exemple qui permet d’illustrer les risques très concrets liés à la libéralisation du vote. Alors que l’organisation revendique près de 27 000 adhérents, seuls 2637 votants ont effectivement participé à l’élection de leur nouveau président.
Ce qui a interpellé la candidate battue, Nolwenn Pelven, c’est l’évolution en direct des résultats. Le scrutin semblait se dérouler normalement, puis un « rattrapage » massif serait intervenu en fin de vote, avec un bond de plus de 600 voix en faveur du vainqueur. Ce basculement brutal a immédiatement suscité des doutes sur la sincérité du vote. D’autant que, selon les soutiens de la candidate, les « Jeunes en Marche » ne compteraient même pas 2637 militants réellement actifs, encore moins 27 000 adhérents, et que les soutiens de Pelven affirment qu’il avaient une connaissance fine des rapports de force internes avant l’élection. Ils rappellent aussi qu’adhérer au mouvement ne requiert ni cotisation ni pièce d’identité, une procédure suffisamment laxiste pour permettre, selon eux, tous les tripatouillages nécessaires pour gonfler artificiellement les effectifs au moment des élections internes.
Face à ces soupçons, la candidate a sollicité la consultation de la liste des votants. Il lui aura fallu six semaines de négociations pour obtenir un accord, assorti de conditions particulièrement restrictives imposées par la commission électorale, présidée par Ambroise Méjean, ancien président des JEM : une seule personne autorisée à consulter la liste, sur papier, dans les locaux du QG de Renaissance, sous surveillance constante, sans possibilité de prendre la moindre note. Nolwenn Pelven a estimé ces conditions inacceptables.
Cette mise en scène d’une « transparence » sous cloche rappelle ce que certains avaient déjà observé au niveau européen, lorsque la Commission européenne avait consenti à laisser des eurodéputés consulter les contrats d’achat de vaccins Covid, mais uniquement dans une salle dédiée, sans photos autorisées, et avec de larges passages caviardés…
L’affaire a pris une tournure encore plus troublante lorsque Franceinfo s’y est intéressée. À ses questions, le président de la commission électorale a invoqué le RGPD pour expliquer l’impossibilité de confier la liste des adresses mail des votants au camp battu. Franceinfo a alors proposé une alternative simple : consulter eux-mêmes la liste. Réponse d’Ambroise Méjean : la liste aurait été… supprimée. Motif avancé : « le respect du RGPD ». Problème : la loi impose aux associations de conserver au minimum cinq ans tous les documents relatifs à leur fonctionnement, y compris les listes d’émargement des élections internes, car ces documents prouvent l’existence d’un droit, d’une décision ou la régularité d’un scrutin.
Cet épisode montre de manière éclatante que la question de la sincérité du scrutin, a fortiori pour des enjeux locaux voire nationaux, n’a rien d’abstrait ni de théorique et que le gouvernement, s’il est pour la sincérité électorale, n’a manifestement aucune raison sérieuse de s’opposer à un décompte séparé des voix obtenues par procuration grâce à de simples enveloppes de couleur différente.
Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.
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