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Vinton Cerf, considéré comme l'un des pères fondateurs d'Internet et futurologue chez Google, a annoncé que conserver une vie privée sur Internet ne sera plus la norme, et que cela sera à l'avenir un objectif quasiment inatteignable. Les réseaux semblent bien avoir jeté l'idée de vie privée aux oubliettes.

 

Le futurologue en chef de Google annonce la fin de la vie privée

 

 

 

Vinton Cerf, l'un des précurseurs d'Internet et qui occupe le poste de Chief Internet Evangelist (sic) chez Google a récemment déclaré que sur le web "la vie privé sera anormale" et qu'il y aura "une difficulté croissante pour y parvenir". L'imbrication de plus en plus importante d'Internet dans notre existence a-t-elle détruit notre vie privée ?

 

Fabrice Epelboin : Oui, incontestablement.

Et par "internet", il faut entendre "systèmes d'informations" en général, c'est-à-dire que votre téléphone portable - fut-il de première génération - ou votre carte bancaire, par exemple, sont tout autant coupables que votre connexion internet. Nous essaimons en permanence des informations personnelles, et ce à un rythme sans cesse plus important, c'est l'un des éléments de la vie moderne qu'il faut saisir pour comprendre l'ampleur du phénomène et la situation 'numérique' de la vie privée.

Si je sors de chez moi pour aller faire des courses au supermarché, mon opérateur téléphonique retiendra dans ses infrastructures informatique mon déplacement, par l'intermédiaire des antennes 3G qui 'accrocheront' mon portable tout au long du trajet qui me mène à Monoprix. Puis, une fois mes courses effectuées, le GIE Carte Bleu ainsi que ma banque, retiendront cet élément de ma vie privée, Monoprix - dont je possède une carte de fidélité - aura de son coté un inventaire complet de mes emplettes, lui permettant de savoir une multitude de choses à mon sujet : suis-je en couple ? (un "Mr" qui achète régulièrement des tampax ? C'est vraisemblable), quel est mon alimentation (bio ? équilibrée ? Trop de sucres ?), la taille de mon foyer (des enfants ? combien ? Quels âges ?) ma consommation d'alcool, etc, etc. Ces informations, co-détenues par Monoprix et le groupement d'intérêt économique "S'Miles", sont ensuite partagées avec une multitude d'acteurs, une pratique courante avec les cookies sur internet, mais qui n'a pas attendu internet pour exister. Voilà comment en à peine vingt minutes - le temps de faire mes courses - je disperse à travers une multitude de systèmes d'informations dont le grand public n'a pas vraiment conscience un nombre effrayant de données concernant directement ma vie privée. Vous noterez qu'à ce stade, je n'ai pas encore utilisé internet.

Une fois connecté (en rentrant du supermarché, donc), l'historique complet de mes navigations est conservé dans les datacenters de mon opérateur internet, et un nombre important de mes documents situés dans 'le cloud', c'est à dire dans d'autres datacenters, sont visibles de tout un tas d'entreprises, et ceci n'est qu'un tout petit aperçu des données 'intimes' que je disperse en utilisant internet.

Si vous êtes chez un opérateur internet "partenaire" de la DGSE - comme l'a révélé récemment le Guardian - alors c'est la totalité des informations non chiffrées qui transitent entre votre machine et internet qui est analysée et qui alimente un "super profil" contenant une quantité astronomique de données vous concernant, vous, ainsi que vos relations. Du coup, en vertu des accords "Lustre" signés par la France en 2010 - comme la révélé le mois dernier la presse allemande - sur la base de documents fournis par Edward Snowden - ce sont aussi bien les services secrets anglais que la NSA qui peuvent potentiellement avoir accès à tout cela.

 

Il faut comprendre que votre vie privée interesse plusieurs type d'acteurs. Si on exclue la cybercriminalité, qui est assez insignifiante au final, ont peu les réduire à deux ordres : les entreprises, qui cherchent à affiner leur marketing à travers l'analyse de ces données personnelles, et les Etats, qui cherchent à anticiper et comprendre les changements au sein du social afin de maintenir une certaine forme de stabilité sociale et lutter contre tout ce qui peut y porter atteinte, ainsi qu'à faire de l'intelligence économique, et, accessoirement, à lutter contre le terrorisme, ce qui est en général la raison invoquée pour justifier cette surveillance.

 

Demain, ces systèmes de surveillance pourraient tout aussi bien servir à anticiper des mouvement sociaux et les désamorcer avant qu'ils ne prennent trop d'importance, ou bien encore à lutter contre la fraude fiscale, ou réaliser des sondages d'opinion en temps réel infiniment plus précis que ceux que nous connaissons aujourd'hui.

 

Le champs des possibles est très vaste et changera de façon radicale les gouvernances que nous verront apparaitre dans les années qui viennent. D'ici très peu de temps, l'Etat pourra ainsi accéder, en toute légalité, et sans autorisation préalable d'une autorité judiciaire, à la totalité des informations concernant les citoyens disponibles sous forme numérique, c'est-à-dire à tout sauf ce que vous n'avez consigné que par écrit. C'est ce que prévoit la loi de programmation militaire qui sera votée la semaine prochaine a l'Assemblée. En l'état, cette loi, qui affectera en profondeur l'avenir de la République française, aussi sûrement que le Patriot Act aux USA, devrait être largement adoptée par l'Assemblée nationale. Si on devait pointer du doigt deux entités qui symbolisent à merveille ces logiques, je serais tenté de désigner Google et Bull. Google, tout le monde les connait, et ils excellent à transformer des données personnelles en actions marketing extrêmement rentables. Bull/Amesys est moins connu. C'est un acteur historique de l'informatique, dont l'Etat Français est lourdement actionnaire, notamment à travers Orange et la Banque Publique d'Investissement mais également de façon directe. Bull, c'est le champion du monde de la surveillance dite "de masse", qui est derrière la surveillance globale de nombreuses nations telles que le Maroc, le Qatar, ou bien encore la France. C'est l'un des pionniers de l'informatique mondiale, et - cocorico - c'est un acteur français. Contrairement aux géants américains, il se montre très discret, mais c'est Bull qui fabrique les ordinateurs parmi les plus puissant de la planète, qui n'ont rien à envier à ceux fabriqués au Japon ou aux USA, et qui sont indispensable pour brasser de telles quantités de données personnelles. Bull a une longue tradition d'informatique au service de l'Etat, notamment en ce qui concerne le traitement des données personnelles. En 1941, l'administration de Vichy lui a ainsi confié l'informatisation du fichier Juif. Un projet qui fût heureusement saboté par un haut fonctionnaire, René Carmille, qui fût pour cela déporté à Dachau où il termina sa vie. Plus récemment, vous avez peut être entendu parler de Bull sous le nom d'une de ses marque, Amesys, dans l'Affaire Takiedinne : l'une des toutes premières ventes d'armes faites par l'intermédiaire de Ziad Takiedinne auprès du colonel Kadhafi consistait à fournir au régime Libyen un vaste système de surveillance de la population, fabriqué par Amesys/Bull. La marque Amesys a depuis été délocalisée aux Émirat arabe unis, mais Bull continue de fournir de tels systèmes à de nombreux pays, et pas uniquement des dictatures sanguinaires comme celle de Muhamar Kadhafi. Vous l'avez compris, la vie privée est aujourd'hui un privilège qui n'est accessible qu'aux seuls technophiles, et encore, à ceux qui maîtrisent et comprennent intimement la surveillance des réseaux. C'est peut être le premier symptôme visible de l'avènement d'une Netocratie, qui dispose de droits auxquels la population n'a pas accès. Ce qui est nouveau, c'est que la population commence tout doucement à réaliser cet état de fait. La perte de vie privée déjà constatée par l'importance croissance d'Internet est-elle irréversible ? Peut-on revenir sur ce qui a déjà été concédé ? Frédéric Jutant : La notion de vie privée est en cours de disparition sur Internet. Aujourd'hui, vous devez communiquer sur vous sur Internet. Quand on est à la recherche d'un emploi par exemple, la société exige de vous d'avoir au minimum un CV en ligne, ou un compte Viadéo / Linkedin. Si vous n'en possédez pas, vous vous fermez des portes, car beaucoup vont vous "googler" pour en savoir plus sur vous, vos expériences, votre personnalité, avant même de vous proposer un entretien. Dans un cercle plus privé, vous devez avoir un compte Facebook (et/ou Twitter) car tout le monde est dessus et c'est la mode. Les réseaux sociaux sont un moyen de communication aujourd'hui aussi répandu que les sms et le téléphone, pour partager sa vie, ses humeurs, et discuter avec d'autres (proches ou non). Est-ce que c'est irréversible ? Non. Mais êtes-vous prêt à fermer votre compte Facebook ? A ne plus envoyer de mails et revenir au courrier papier ? Fabrice Epelboin : Encore une fois il s'agit de faire attention à ne pas mettre cela sur le dos d'internet. Votre carte de crédit donne accès, en recoupant ces informations avec d'autres fichiers, à votre consommation, ce qui constitue une masse de données personnelles potentiellement sensibles. La police française dispose de son coté, souvent dans un flou juridique savamment entretenu, de centaines de fichiers regroupant jusqu'à plusieurs dizaines de millions d'individus, et détaillant une multitudes de données relevant de leur vie privée, et cela ne concerne pas, loin de là, les seules personnes ayant eu à faire un jour aux services de polices ou à la justice. Cela va bien au delà d'internet, le problème est lié à l'omniprésence des systèmes informatiques dans notre vie quotidienne, dans la gestion de la vie publique et dans le monde du commerce en général. Une présence souvent discrète, si discrète que la plupart d'entre nous n'en sommes pas conscients. Internet a considérablement accéléré ce phénomène, mais il l'a rendu plus visible, et a permis a beaucoup de monde d'en prendre conscience. Rendons lui cette grâce. Il convient également de saluer Edward Snowden, qui a su donner un nom à la surveillance globale et qui a rendu crédible, du jour au lendemain, des personnes telles que moi, même si des institutions comme Sciences Po avaient, bien avant Prism, reconnu le sérieux du travail d'investigation de l'équipe de Reflets.info dont je fais partie et m'avait permis d'enseigner la surveillance et ses impacts sur la gouvernance. Revenir en arrière est invraisemblable. On pourrait rêver d'une loi européenne qui pose des gardes fous sur la surveillance mise en place à des fins marketing par les entreprises, mais il y a peu d'espoir et les lobbies viendront vraisemblablement à bout de cette loi actuellement en cours de négociation à Bruxelles. Des négociations qui par ailleurs sont faites dans le plus grand secret, ce qui n'augure rien de bon. Pour ce qui est de la surveillance des Etats, c'est clairement trop tard pour bon nombre d'entre eux, dont la France. Le Guardian révélait il y a déjà trois semaines que l'avance française, jugée considérable en matière de technologies de surveillance de masse, et qui fait visiblement l'admiration des services de renseignement Anglais, était due à la collaboration étroite entre la DGSE et "un grand opérateur internet Français". Si le Guardian ne nomme pas cet opérateur, son identité fait peu de doute au sein des spécialistes du sujet. Ce qui étonne, en revanche, c'est qu'aucun média français n'ai repris cette information du Guardian, et qu'aucun politique n'ai abordé le sujet. De son coté, Jean-Jacques Urvoas, député socialiste à la tête de la commission de contrôle des activités de renseignements, n'a pas jugé bon de demander le moindre éclaircissement.

 

 

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Tag(s) : #INTERNET - COMMUNICATION

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