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La crise va-t-elle mener le Japon à sa perte ? Sa démographie vieillissante et sa dette considérable posent en effet question... Des Japonnais âgés s'exercent avec des cloches en bois, dans un temple de Tokyo, lors du "Jour du respect envers les personnes âgées".

 

 

Atlantico : L’économiste américain Kyle Bass prédit que l’effondrement de l’euro va accélérer la chute de l’économie japonaise. En cause, selon lui, un vaste système à la Madoff puisque la dette japonaise serait insolvable en raison de la démographie déclinante de l’archipel. Partagez-vous cette analyse ?

 

Claude Meyer : Selon cet économiste, nous serions dans un schéma à la Madoff dans lequel l’argent des nouveaux investisseurs est censé permettre le paiement des intérêts et le remboursement des anciens. Cela revient à dire pour le Japon que sa dette est énorme et que la population diminuant, les souscripteurs de la dette japonaise vont s’amenuiser. Kyle Bass annonce ainsi l'écroulement du système au cours des prochains mois.

 

Cependant, il mélange deux temps assez différents. Il confond le temps court de la finance et le temps long de la démographie. Certes, la population japonaise a déjà commencé à décroître. Après un pic de 128 millions en 2004, la population japonaise devrait tomber à 117 millions de Japonais en 2030 et 102 millions en 2050. Il y aura une baisse de la population active en parallèle. Encore plus dramatique, puisqu’elle passera de 82 millions en 2010 à 69 millions en 2030 et 52 millions en 2050 ! C’est une évolution unique au monde. Cette diminution de la population s’accompagne d’un vieillissement accéléré qui va faire passer les seniors à 31% de la population en 2030. Phénomène qui aura un impact à la fois sur la population active et sur les budgets sociaux.

 

Tout le monde est d’accord sur deux points au sujet du Japon. Premièrement, il y a un déclin démographique en raison d’une natalité très faible due sans doute à un manque d’optimisme des japonais pour l’avenir et un refus culturel de l’immigration. Deuxièmement, sa dette est excessive, estimée à 230 % du PIB. Cependant, il faut distinguer dette brute et dette nette. Ainsi, pour comparer avec des pays européens, en retraitant ces chiffres selon les critères de Maastricht, la dette japonaise plafonne à 160 ou 170% du PIB.

 

 

 

Ce qui correspond en ordre de grandeur à peu près à l’endettement de la Grèce…

 

Oui, en pourcentage du PIB. A ceci près que la Grèce dépend des investisseurs étrangers tandis que la dette japonaise est financée à 95% par des investisseurs domestiques. C’est d’ailleurs la faiblesse de raisonnement de Kyle Bass car même s’il rappelle que la baisse de la population de l’archipel va freiner le remboursement de la dette, il confond le temps de la bourse et celui de la démographie.

 

Il reste que la dette du Japon est insoutenable car les intérêts représentent déjà près de 25% du budget alors que le taux d’intérêt moyen n’est que de 1%. Si le Japon n’avait pas cette politique d’intérêts très faibles et que ceux-ci passaient à 2 ou 3%, le budget exploserait.

 

Kyle Bass ignore également les réformes fiscales qui vont être décidées dans les mois qui viennent et qui seront mises en œuvre durant les prochaines années.

Quelles sont-elles ?

 

Le Japon s’achemine vers une hausse d’impôts « temporaire » de dix ans rendue d’autant plus nécessaire que la reconstruction après le drame de Fukushima va coûter entre 200 et 250 milliards de dollars. La réforme fiscale instituerait donc une hausse de l’impôt sur le revenu pendant 10 ans, de la taxe d’habitation pendant 5 ans, une surtaxe pour l’impôt sur les sociétés pendant 3 ans ainsi que la vente d’actifs. Pour financer les budgets sociaux, on prévoit l’augmentation de l’équivalent de la TVA (actuellement de 5%), qui serait doublée –par des hausses étalées – sur les cinq prochaines années.

 


 

Vous soulignez dans votre analyse le fait que le Japon, malgré sa dette, réussit à obtenir de l’argent à un taux d’intérêt faible de 1%. Peut-on craindre qu’en raison de la crise, ses taux d’emprunt s’envolent comme c’est le cas dans la plupart des pays d’Europe ? Le Japon serait-il un pays à part ?

 

Le Japon n’est ni l’Europe ni les Etats-Unis. Il ne dépend pas comme eux des investisseurs étrangers. Une partie des investisseurs japonais qui souscrivent aux obligations japonaises sont des personnes physiques qui, la plupart du temps, mettent leur épargne dans des livrets bancaires et des assurances-vie. Mais l’essentiel des investisseurs sont des institutionnels. Ces derniers peuvent rechercher à l’étranger des rendements plus élevés et font donc certains arbitrages. Ils en ont fait dans le passé qui leur ont coûté assez cher en termes de pertes de changes. Or si vous couvrez le risque de change, le coût de la couverture peut pratiquement couvrir le différentiel de taux d’intérêt. Certes, nous sommes dans une finance mondialisée, mais le Japon reste un pays « risk adverse », c’est-à-dire très prudent. Ne serait-ce que parce dans les années 1980, ses investisseurs ont un peu fait n’importe quoi… et qu’ils ne s’en sont toujours pas remis aujourd’hui. L’essentiel de la dette japonaise est donc souscrite par les banques, les compagnies d’assurance, mais aussi par la Banque centrale, qui à l’instar de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis et contrairement à la BCE, peut soutenir l’Etat et -dans une certaine mesure- monétiser sa dette.

Propos recueillis par Antoine de Tournemire          http://www.atlantico.fr/decryptage/japon-imploser-systeme-madoff-demographie-dette-264273.html?page=0,1

Claude Meyer

 

Claude Meyer enseigne l'économie internationale à Sciences Po. Il est aussi chercheur au Groupe d'Economie Mondiale (GEM).

Il est l'auteur de Chine ou Japon : quel leader pour l'Asie ? (Presses de Sciences Po - 2010)

Des Japonnais âgés s'exercent avec des cloches en bois, dans un temple de Tokyo, lors du "Jour du respect envers les personnes âgées". Crédit Yuriko Nakao / Reuters

Tag(s) : #ECONOMIE - FINANCE

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