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“Je n’ai pas arrêté de marcher sur des cadavres” : Boko Haram plonge le nord-est du Nigeria dans l’horreur

Des centaines voire des milliers de personnes ont été tuées par les islamistes la semaine dernière. Les témoignages affluent pour raconter leurs exactions.

Après plusieurs jours de fuite éperdue, les survivants de ce qui serait la pire attaque de Boko Haram racontent l’horreur qu’ils ont vécue sur les rives du lac Tchad, dans l’extrême nord-est du Nigeria. De la ville de Baga et une quinzaine d’autres localités dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres, il ne reste presque rien. Elles ont été incendiées, rasées, et les populations qui n’ont pas pu fuir ont été massacrées.

Les attaques ont débuté le 3 janvier et ont duré plusieurs jours. Aucun bilan précis n’est donné pour le moment, mais Amnesty International avance le chiffre de 2 000 morts, quand d’autres, plus prudents, parlent de plusieurs centaines de victimes. Francetv info revient sur ces attaques sans précédent.

 

 

Une position stratégique

Baga, 10 000 habitants, s’est développée autour de son marché aux poissons et de sa communauté de pêcheurs. Aujourd’hui, le lac Tchad a reculé, mais la ville est restée le grand carrefour agricole et commercial du nord-est du Nigeria. Elle abritait aussi une caserne de la force sous-régionale supposée protéger les populations contre ce type d’attaques. Mais, depuis plus d’un mois, les troupes nigériennes et tchadiennes s’étaient retirées. Il ne restait que des Nigérians.

Samedi 3 janvier, des dizaines de véhicules chargés de plusieurs centaines de combattants islamistes de Boko Haram déferlent sur cette base militaire. L’attaque, venue simultanément du Nigeria et du Tchad, est coordonnée, affirme le chef de district, Alhaji Baba Abba Hassan, au Daily Trust (en anglais). Les troupes nigérianes sont submergées. Elles prennent la fuite.

“C’est le chaos total”

Les assaillants s’en prennent alors à la ville et aux villages environnants. Cela dure plusieurs jours. “C’est le chaos total”, déclare le lendemain de l’attaque, à RFI, un sénateur de l’Etat du Borno, Maina Ma’aji Lawan. “Les gens ne savent plus dans quelle direction fuir ni vers qui se tourner pour être protégés.”

Cinq jours après l’attaque, le chef de district affirme que “depuis le jour de l’attaque, ils [les combattants de Boko Haram] n’ont pas bougé d’un pouce. Ils sont dans Baga et ils vont de maison en maison, cherchant les gens et tuant ceux qui n’ont pas de chance.” Les habitations sont rasées. Des centaines de corps jonchent les rues de la ville, selon des témoignages recueillis par le site Sahara Reporters (en anglais). Parmi eux, des femmes, des enfants. Personne n’ose les enterrer. Un habitant, parvenu à entrer dans la ville pour aller chercher ses économies, confie à l’AFP, lundi 12 janvier, que “toute la ville empeste l’odeur des cadavres en décomposition”. Dans une édition locale de la BBC, un responsable local constate : “Baga est anéantie. Ils ont brûlé entièrement Baga.”

La fuite par le lac

Membre d’une milice d’autodéfense, un survivant rencontré par le Premium Times (en anglais) se souvient : “Boko Haram a surgi dans Baga de tous les côtés, tirant, tuant. Nous n’avions pas d’autre choix que de fuir avec les autres.” Acculés sur les rives du lac, des centaines d’habitants tentent de s’échapper en bateau, en pirogue, vers les îles du lac. “Nous avons vu un grand bateau qui transportait 25 personnes. Toutes avaient été abattues.”

Un autre survivant explique que les assaillants se “couchaient en embuscade dans l’eau et quand une embarcation arrivait avec des habitants tentant de fuir, ils les attaquaient et les abattaient tous.” Isolés sur des îles infestées de moustiques, sans nourriture, des rescapés meurent. Ce survivant dit avoir vu beaucoup de corps sur les îles du lac Tchad : “De nombreuses personnes ont été tuées là-bas comme des insectes.” Il ajoute que “les tueries n’ont pas duré un jour, mais le premier jour, elles étaient massives, les soldats et les habitants étaient tués. Même après [que les combattants de Boko Haram] eurent pris Baga, ils ont continué à attaquer des villages voisins.”

Tenter sa chance en brousse

Quand ils ne fuient pas par le lac, d’autres tentent leur chance en brousse. Les transports sont coupés, les routes dangereuses. Un témoin dit à l’AFP être resté tapi entre un mur et la maison de son voisin, écoutant les massacres autour de lui, sortant la nuit pour “avaler rapidement des graines de manioc, boire de l’eau”.

Trois nuits après le début de l’attaque, Boko Haram commence à brûler la ville. L’étau s’est un peu desserré. Le témoin cité par l’AFP en profite, se glisse dans la nuit, en direction opposée des bruits des islamistes, et découvre l’horreur : “Sur cinq kilomètres, je n’ai pas arrêté de marcher sur des cadavres, jusqu’à ce que j’arrive au village de Malam Karanti, qui était également désert et brûlé.” Il doit la vie à un vieux berger peul qui lui indique la direction à prendre pour éviter les bandes islamistes. Marchant, courant, il arrive le lendemain à 65 km de son point de départ, avant de prendre un bus pour Maiduguri, à 200 km de Baga.

D’autres, poursuivis en brousse, ont eu moins de chance. Le milicien rencontré par le Premium Times affirme avoir croisé “de nombreux corps, certains en groupes, d’autres seuls, dans la brousse. J’ai vu des enfants et des femmes morts, et même une femme enceinte avec le ventre ouvert.”

De nouveaux enjeux

Désormais, Boko Haram, en plus d’avoir remporté une victoire symbolique sur les puissances de la sous-région, contrôle toute une zone stratégique aux frontières de plusieurs pays. Comme le résume le sénateur de l’Etat du Borno : “Vous n’avez qu’à tendre le bras et vous êtes au Niger, vous faites un pas dans une autre direction et vous êtes au Tchad.” Quant au Cameroun, Boko Haram a menacé personnellement son président, Paul Biya, le mois dernier. En clair, toute la région risque désormais l’embrasement.

De plus, en prenant possession  d’un territoire ayant accès au lac Tchad, l’organisation terroriste s’est dégagée une nouvelle voie de ravitaillement. Des armes en provenance de Libye transiteraient déjà par le lac et Boko Haram dispose désormais d’un point d’atterrissage.

Enfin, cette nouvelle attaque coïncide avec le lancement de la campagne pour les élections législatives et présidentielle de février. Le scrutin ne pourra pas se dérouler dans l’état du Borno, à cause de l’insécurité. Et, pour la première fois depuis le retour de la démocratie en 1999, le Parti démocratique populaire, le PDP, n’est pas assuré de remporter la victoire. Le président Goodluck Jonathan est vivement critiqué pour son incapacité à contenir la menace de Boko Haram, alors que le conflit a fait plus de 10 000 morts en 2014. Il pourrait être battu par Muhammadu Buhari, un ancien général. Un homme qui a la réputation d’être un dirigeant à la poigne de fer.

Source : FranceTVInfo

Le rapport Amnesty

Alors que le gouvernement nigérian tente de minimiser le bilan du massacre de Baga, au Nigéria, le 3 janvier, plusieurs sources locales avancent le chiffre de 2 000 morts. Les captures d’images satellitaires confirment le massacre de masse.

[15/01/2015]

Des images satellite rendues publiques par Amnesty International jeudi 15 janvier fournissent des éléments de preuve irréfutables et choquants sur l’ampleur de l’attaque menée la semaine dernière par les extrémistes de Boko Haram contre les villes de Baga et Doron Baga.

Des images de ces deux villes voisines, Baga (située à 160 km de Maiduguri) et Doro Baga (également connue sous le nom de Doro Gowon, à 2,5 km de Baga), prises avant et après les faits, les 2 et 7 janvier, montrent l’effet dévastateur de ces attaques, qui ont endommagé voire totalement détruit plus de 3 700 structures. D’autres villes et villages des alentours ont eux aussi été attaqués à ce moment-là.

« Ces images détaillées donnent à voir une destruction d’une ampleur catastrophique dans deux villes, dont l’une a quasiment été rayée de la carte en l’espace de quatre jours », a déclaré Daniel Eyre, spécialiste du Nigeria à Amnesty International.

« Sur toutes les attaques de Boko Haram analysées par Amnesty International, celle-ci est la plus massive et la plus destructrice à ce jour. Il s’agit de violences délibérées contre des civils, dont les maisons, centres médicaux et écoles sont désormais des ruines calcinées. »

L’analyse ne porte que sur deux des nombreux villages et villes qui ont été victimes de la série d’attaques menées par Boko Haram depuis le 3 janvier 2015.

À Baga, ville densément peuplée dont la superficie est inférieure à 2 km², quelque 620 structures ont été endommagées ou complètement détruites par le feu.

À Doron Baga, plus de 3 100 structures ont été abîmées ou annihilées par le feu, ce qui représente la majeure partie de cette ville d’une superficie de 4 km². Un grand nombre des bateaux de pêche en bois visibles le long du rivage sur les images du 2 janvier ne sont plus présents sur celles du 7 janvier, ce qui confirme les témoignages selon lesquels des résidents ont fui en bateau de l’autre côté du lac Tchad.

Des milliers de personnes ont fui les violences en se rendant au Tchad et dans d’autres zones du Nigeria, notamment Maiduguri, la capitale de l’État de Borno. Ces personnes viennent rejoindre les centaines de milliers de personnes déplacées et de réfugiés, afflux mettant déjà à rude épreuve les capacités d’accueil de leurs hôtes et des autorités gouvernementales. Amnesty International demande aux gouvernements nigérian et tchadien de veiller à ce que ces personnes déplacées soient protégées et reçoivent une assistance humanitaire digne de ce nom.

La destruction visible sur les images correspond aux terribles témoignages qu’Amnesty International a recueillis. Les déclarations des témoins, des représentants des autorités sur place et des militants locaux des droits humains semblent indiquer que les extrémistes de Boko Haram ont tiré sur des centaines de civils.

Un homme d’une cinquantaine d’années a expliqué à Amnesty International ce qui s’est passé à Baga durant l’attaque : « Ils ont tué énormément de gens. J’ai vu peut-être 100 personnes se faire tuer à Baga à ce moment-là. J’ai couru vers la brousse. Ils continuaient à tirer et à tuer alors que nous courions. » Il s’est caché dans la brousse, et a plus tard été découvert par des combattants de Boko Haram, qui l’ont retenu à Doron Baga pendant quatre jours.

Ceux qui ont fui disent avoir vu beaucoup d’autres corps dans la brousse. « Je ne sais pas combien il y en avait, mais nous étions entourés de cadavres, à perte de vue », a dit une femme à Amnesty International.

Un autre témoin a déclaré que les hommes de Boko Haram tiraient à l’aveugle, tuant même des enfants en bas âge et une femme en train d’accoucher. « [L]e petit était à moitié sorti et elle est morte comme ça », a-t-il expliqué.

Les combattants de Boko Haram s’en sont pris de manière répétée à des populations qu’ils soupçonnent de collaborer avec les forces de sécurité. Les villes ayant constitué des milices soutenues par l’État, telles que la Force d’intervention civile conjointe (CJTF), ont été visées par des attaques particulièrement brutales. Des groupes de la CJTF étaient actifs à Baga et un responsable militaire a confirmé en toute confidentialité à Amnesty International que l’armée faisait parfois participer des membres de ceux-ci à des opérations visant les positions de Boko Haram. Un témoin a déclaré à Amnesty International que lors de l’attaque contre Baga, il avait entendu des combattants de Boko Haram dire qu’ils recherchaient les membres des CJTF tandis qu’ils se rendaient de maison en maison, abattant les hommes en âge de se battre.

Après l’attaque à Baga, des témoins ont expliqué que les hommes de Boko Haram se sont rendus dans la brousse en voiture pour rassembler les femmes, les enfants et les personnes âgées qui s’étaient échappés. Selon une femme qu’ils ont privée de liberté pendant quatre jours, « les hommes de Boko Haram ont pris environ 300 femmes et nous ont gardées dans une école à Baga. Ils ont laissé partir les femmes plus âgées, les mères et la plupart des enfants au bout de quatre jours mais les femmes les plus jeunes y sont encore. »

Amnesty International demande à Boko Haram de mettre un terme à l’ensemble des attaques contre les civils. L’homicide délibéré de civils et la destruction de leurs biens par Boko Haram sont des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, et doivent faire l’objet d’enquêtes.

Le gouvernement doit prendre toutes les mesures légales en son pouvoir afin de rétablir la sécurité dans le nord-est et de garantir la protection des civils.

« Compte tenu de l’isolement des habitants de Baga, et du fait que Boko Haram conserve le contrôle de cette zone, il a été très difficile jusqu’à présent de confirmer ce qui s’est passé sur place. Les résidents n’ont pas été en mesure de revenir enterrer les morts, ni, à plus forte raison, de les compter. Les images satellite et certains témoignages très explicites nous donnent cependant une image de plus en plus nette de ce qui est certainement l’attaque la plus meurtrière qu’ait menée Boko Haram », a déclaré Daniel Eyre.

« Cette semaine, le directeur de la communication en matière de défense au Nigeria a déclaré que le nombre de morts à Baga, y compris les combattants de Boko Haram, “ne dépasse pour l’instant pas 150 personnes”. Ces images, associées aux récits de ceux qui ont survécu à l’attaque, semblent indiquer que le nombre final de victimes pourrait être beaucoup plus élevé. »

Pour accéder aux images satellite, rendez-vous à l’adresse suivante : https://adam.amnesty.org/asset-bank/action/search?attribute_603=Nigeria+Satellite+Images+January+2015

NOTES :

Baga et Doron Baga sont deux villes situées au bord du lac Tchad, dans le nord-est de l’État de Borno, au Nigeria. La frontière entre le Nigeria et le Tchad passe par le lac. Baga et Doron Baga dépendent de la zone de gouvernement local de Kukawa, où vivent 203 864 habitants, d’après le recensement de 2006.

Après avoir pris connaissance des premières informations relatives à l’attaque, Amnesty International a commandé des données satellite concernant cette zone à l’opérateur privé DigitalGlobe.

Le nombre réel de structures endommagées ou détruites à Doron Baga est sans doute plus élevé que les 3 100 identifiées, mais il s’est avéré difficile de délimiter et de confirmer l’emplacement de certaines structures individuelles dans les zones densément peuplées et sous les arbres.

Les extrémistes de Boko Haram ont attaqué Baga et des villes et villages des environs samedi 3 janvier. À 6 heures du matin, ils ont pris pour cible la base militaire de la force multinationale conjointe à Baga. Après avoir écrasé les soldats postés à la base, les combattants de Boko Haram s’en sont pris à Baga, Doron Baga et à d’autres villages de la zone.

Vendredi 9 janvier, Amnesty International a indiqué dans un flash que « si les informations indiquant que la ville a été en grande partie rasée et que des centaines de civils (peut-être même 2 000) ont été tués sont exactes, nous sommes en présence d’une escalade sanglante très inquiétante des actions de Boko Haram contre la population civile. »

Depuis 2009, Boko Haram prend délibérément pour cibles les civils lors de raids, d’enlèvements et d’attentats à la bombe, et les attaques se multiplient et s’intensifient. Les effets sur la population civile sont dévastateurs, des milliers de personnes ayant été tuées, des centaines enlevées et des centaines de milliers d’autres forcées à fuir de chez elles.

Amnesty International a déploré à plusieurs reprises que les forces de sécurité n’en fassent pas plus pour protéger les civils des violations des droits humains commises par Boko Haram. Rares sont les enquêtes dignes de ce nom qui ont été effectuées et les membres de Boko Haram qui ont été poursuivis pour des crimes de droit international.

L’assaut mené contre Baga montre à quel point le conflit s’est intensifié ces 12 derniers mois. Les recherches effectuées par Amnesty International indiquent qu’en 2014, plus de 4 000 civils ont été tués par Boko Haram.

Médecins sans Frontières a signalé mercredi 14 janvier que 5 000 rescapés de l’attaque contre Baga se trouvent actuellement dans un camp à Maiduguri. Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a indiqué le 9 janvier que quelque 7 300 réfugiés nigérians étaient arrivés dans l’ouest du Tchad.

Amnesty International, 15 janvier 2015

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21/01/2015

Le chef du groupe armé Boko Haram a revendiqué l’attaque de la ville de Baga, qui a fait des centaines de morts début janvier, et menacé le Niger, le Tchad et le Cameroun, dans une vidéo mise en ligne mardi soir.

«Nous avons tué le peuple de Baga. Nous les avons en effet tués, comme notre Dieu nous a demandé de le faire dans Son Livre», déclare Abubakar Shekau dans une vidéo de 35 minutes publiée sur YouTube.

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Massacres de Boko Haram: des survivants racontent

La plaie est toujours profonde. Allongé sur le côté, Moussa Zira montre l’impact de balle qu’il a reçue dans la cuisse la nuit où les islamistes de Boko Haram ont massacré 12 personnes dans son village du nord-est du Nigeria, début janvier.

Grièvement blessé, il s’est fait passer pour mort avant de s’enfuir en pirogue au Tchad voisin, jusqu’au camp de réfugiés de Baga Sola, sur l’autre rive du lac. La douleur est encore vive, Moussa Zira boîte, mais il se sait «miraculé».

«Les Boko Haram sont arrivés à quatre heures du matin et sont entrés dans chaque case, ils cherchaient les hommes. Ils nous ont salués puis nous ont dit de les suivre en brousse, qu’ils nous expliqueraient ensuite», raconte-il en haoussa.

Les islamistes ont pris 14 personnes en tout, «un homme par maison», dans les envions de la ville nigériane de Baga. «Il y avait un vieux parmi nous et ils lui ont dit de partir. Nous avons marché jusqu’au champ et ils ont dit à tout le monde de se coucher, face contre terre».

«Après avoir tiré en l’air une fois, ils se sont mis à nous tirer dessus» à bout portant, poursuit-il. Là, Moussa Zira a cru que tout était fini. «Peu après, j’ai compris que la balle n’avait pas touché ma tête, mais le bras et l’arrière de la cuisse. Autour de moi, ils étaient tous morts».

Pour éviter d’être «achevé», il est resté tapi au milieu des cadavres en attendant que les hommes de Boko Haram partent, puis a rampé dans les hautes herbes pendant des heures avant de croiser une moto qui l’a aidé à fuir vers du lac.

Le pasteur Yacubu Moussa, 43 ans, est l’un des rares chrétiens rescapés de l’attaque de Baga. La nuit du 3 janvier, lorsque Boko Haram est arrivé par surprise, la ville dormait.

«Ils se sont mis à tirer sur tout le monde sans distinction, hommes, femmes, petits enfants, et même vieillards», raconte-il.

Interrogé sur le nombre d’assaillants, il hésite, parle «de milliers d’hommes». Chiffre invérifiable. Mais le pasteur est sûr d’une chose: «il y avait des cadavres partout dans les rues» lorsqu’il s’est enfui.

Deux jours plus tard, Yacubu Moussa a tenté de revenir chez lui récupérer quelques affaires. Caché dans la brousse, il a vu «des corps flotter sur l’eau». «L’odeur était tellement forte qu’on la sentait de très loin».

De la ville, affirme-t-il , ne restait que des cendres: «ils avaient tout brûlé, nos maisons, nos magasins, les motos aussi».

Au camp de réfugiés, le pasteur dit se sentir bien seul, à l’heure de la prière, où les musulmans s’agenouillent tout autour de lui par dizaines. «Ici je n’ai rien à faire, je n’ai pas de fidèles, pas de lieu de culte, je n’ai même pas de bible».

Depuis début janvier, plus de 14.000 personnes ont traversé la frontière pour fuir les attaques sanglantes autour de Baga, selon Mamadou Dian Balde, représentant adjoint du Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR) au Tchad.

«Ils arrivent avec des histoires trop dures à entendre. L’autre jour, un homme est arrivé pour se faire enregistrer, il n’écoutait rien de ce que je lui disais, il ne faisait que pleurer: les Boko Haram ont jeté une grenade dans sa maison, sa femme et ses trois enfants sont morts sur le coup», raconte Idriss Dezeh, de la Commission nationale d’accueil, de réinsertion des réfugiés et des rapatriés.

Certains ont eu la chance d’arriver au camp avec toute leur famille… Assise devant une tente blanche, Aisha Aladji Garb, la poitrine opulente, allaite un minuscule nourrisson. Il y a deux semaines, elle lui a donné naissance dans la pirogue à bord de laquelle elle fuyait, raconte-elle.

En débarquant au Tchad, elle est tombée sur une patrouille de soldats tchadiens. «Ils ont pris soin de moi, ils m’ont fait monter dans leur camion et m’ont directement emmenée au camp où j’ai reçu de l’aide».

«C’est grâce à eux si mon bébé est en vie», dit-elle avec un large sourire. «Alors je l’ai appelé +Idriss Déby+», le nom du président tchadien…

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Baga : le témoignage d’un survivant des massacres de Boko Haram

Un témoin, qui a survécu samedi 3 janvier à une attaque de Boko Haram près du lac Tchad, témoigne de la violence du groupe islamiste.
Des tirs, des hurlements, puis une fuite nocturne à travers la brousse jonchée de cadavres. Yanaye Grema est resté terré trois jours pendant que les combattants de Boko Haram ravageaient sa ville de Baga, sur les rives nigérianes du lac Tchad. Samedi 3 janvier, la milice d’autodéfense de ce pêcheur de 38 ans venait d’être défaite par la puissance de feu du groupe islamiste, lancé dans une vaste et sanglante offensive contre plusieurs localités de l’extrême nord-est du Nigeria.
Caché entre un mur et la maison de son voisin, protégé par le feuillage d’un margousier, Yanaye Grema écoutait le massacre se dérouler autour de lui. «Tout ce que j’entendais c’était des tirs d’armes à feu, des explosions, des hurlements, et les “Allah Akbar” des combattants de Boko Haram», raconte-t-il à l’AFP par téléphone depuis Maiduguri. «Chaque nuit j’escaladais la palissade de ma maison pour avaler rapidement des graines de manioc, boire de l’eau, et ensuite je retournais dans ma cachette.»
«Certains hommes de Boko Haram campaient près du marché principal de Baga, à quelque 700 mètres à peine de ma cachette», explique-t-il. «La nuit je pouvais voir la lumière de leur générateur. J’entendais aussi des acclamations et des rires.»
Evasion
Lundi, le nombre de combattants en patrouille a diminué. La ville n’était plus aussi quadrillée, offrant au pêcheur une fenêtre d’évasion. «Mardi, ils ont commencé à piller le marché et toutes les maisons de la ville. Vers 18h, ils ont mis le feu au marché et ont commencé à incendier des maisons. J’ai décidé qu’il était temps de partir avant qu’ils ne se dirigent dans ma direction. Vers 19h30, je me suis hasardé hors de ma cachette et j’ai commencé à partir dans la direction opposée au bruit des islamistes. Il faisait sombre, donc personne ne pouvait me voir.»
Ce n’est qu’en quittant sa cachette que le pêcheur réalise l’ampleur de l’offensive, qui pourrait s’avérer l’une des plus meurtrières de Boko Haram en six années d’insurrection. «Sur cinq kilomètres, je n’ai pas arrêté de marcher sur des cadavres, jusqu’à ce que j’arrive au village de Malam Karanti, qui était également désert et brûlé.»
Dans la brousse, Yanaye rencontre un vieux berger peul, qui lui conseille de se diriger vers l’ouest afin d’éviter les bandes de Boko Haram. Accélérant le rythme, il rattrape vite un groupe de quatre femmes, fuyardes également. L’une d’elles transporte sur son dos un bébé. «Elles m’ont dit qu’elles avaient fait partie de centaines de femmes arrêtées par Boko Haram et retenues dans la maison d’un chef de district, que Boko Haram avait converti en centre de détention pour femmes.» Trois de ces femmes avaient été séparées de leurs enfants, selon lui.
Les femmes étant «trop lentes», il a donc continué seul. Marchant et courant durant toute la nuit, il arrive le mercredi matin au village de Kekeno, à quelque 65 km de son point de départ. Le lendemain, il prend un bus jusqu’à la ville de Maiduguri. «Je serai toujours reconnaissant à ce vieux Peul, son conseil m’a sauvé la vie», dit-il.
Au moins 16 localités rasées
Des officiels ont affirmé cette semaine que l’attaque avait forcé près de 20 000 personnes de Baga et des localités près du lac Tchad à prendre la fuite, certains traversant même la frontière tchadienne. Ce n’était pas la première à viser Baga. Près de 200 personnes y avaient été tuées en avril 2013. Des combattants de Boko Haram avaient attaqué la ville, l’incendiant en grande partie, ce qui avait provoqué une violente confrontation avec l’armée nigériane.
Samedi, les islamistes ont rencontré moins de résistance et sont parvenus à prendre le contrôle de la ville ainsi que de la base de la Force multinationale (MNJTF), censée regrouper des soldats nigérians, nigériens et tchadiens dans la lutte contre Boko Haram, mais où ne se trouvaient que des troupes nigérianes au moment de l’attaque. Au moins 16 villes et villages de la zone ont été rasés. Les analystes estiment que l’offensive du week-end visait les milices d’autodéfense assistant l’armée dans sa contre-insurrection.

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