Le centre-ville de Bucarest est dévasté après les violents heurts qui ont opposé hooligans et forces de l'ordre ce week-end. Ces débordements faisaient suite à deux journées de mobilisation pacifique dans tout le pays. Des milliers de personnes ont défilé pour réclamer la démission du Président Băsescu. Sa réforme de santé ultra-libérale a mis le feu aux poudres dans une Roumanie soumise à l'austérité drastique depuis 2009. Reportage.

Samedi puis dimanche soir, la situation a dégénéré violemment à Bucarest après deux jours de manifestations pacifiques contre l'austérité, quand des supporteurs du Dynamo et du Steaua Bucarest ont commencé à s'en prendre aux forces de l'ordre. Certains arboraient fièrement une banderole : « Fier d'être un hooligan - Liberté pour les supporteurs ». Les gendarmes ont usé de gaz lacrymogènes pour disperser les fauteurs de troubles.

Bilan : 33 blessés, dont une quinzaine ont été hospitalisés. Des heurts qui n'ont pas dissuadé les milliers de manifestants, retraités, étudiants, actifs, rassemblés depuis le milieu de l'après-midi, de rester sur la place de l'université et de continuer à scander : « Băsescu démission ». Des incidents similaires avaient déjà éclaté dans la soirée de samedi.

« Nous mourons de faim », « respectez-nous » hurlaient aussi les manifestants, reprenant les slogans de décembre 1989. Ce week-end en Roumanie, il flottait dans l'air une atmosphère de raz-le-bol général. C'est la réforme de la santé annoncée fin décembre 2011 par le Président Băsescu qui a mis le feu aux poudres.

Devant l'opposition grandissante suscitée par son projet, Traian Băsescu a fini par en annoncer le retrait vendredi. Mais ce revirement n'a pas calmé la population, et les Roumains ont continué à défiler dans les rues du pays, élargissant leurs revendications à l'austérité qui sévit depuis 2009. « Nous en avons marre de tout avaler, des baisses de salaires de 2010 à la corruption », expliquaient ainsi des quadragénaires à l'AFP.

La santé, le talon d'Achille de la Roumanie

La Roumanie est la grande perdante du classement mondial publié par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en 2000, des systèmes de santé en fonction de leur performance : elle occupe la 99ème place loin derrière l'Albanie (55), la Slovaquie (62), la Hongrie (66), ou la Turquie (70). Un rapport publié en 2008 par la Commission présidentielle pour l'analyse et l'élaboration d'une politique dans le domaine de santé publique, allait dans le même sens : « le système de santé roumain présente des dysfonctionnements majeurs avec des répercussions directes sur l'état de santé de la population ».

La santé doit donc être réformée en Roumanie, et c'est l'objectif que poursuivait le président Băsescu quand il a présenté un projet de loi le 28 décembre 2011. Une réforme qui ne correspondait pas vraiment à celle qu'attendait la population. Ce projet envisageait à terme la privatisation du système de santé : possibilité pour les hôpitaux de devenir des fondations ou des sociétés commerciales, gestion des fonds publics alloués à la santé administrée par des caisses d'assurance privées, réduction du nombre des caisses départementales d'assurance sociale, instauration de la compétition entre caisses publiques et privées, salaires du personnel sanitaire limités à 70% du budget des hôpitaux.

Besoin d'argent, pas de privatisation

Selon Sorin Paveliu, médecin et membre d'un think tank, la Société académique roumaine (SAR), « cette réforme bénéficie uniquement aux caisses d'assurance privées et pas du tout aux patients. Le système sanitaire roumain a besoin d'une augmentation des fonds qui lui sont alloués, mais ce n'est pas la solution que le gouvernement a choisi ».

Alors que la Roumanie dépense seulement 4% de son PIB dans la santé, à comparer aux 8% de la moyenne européenne, les Pays-bas, pays sur lequel s'est basé la réforme proposée par le Président Băsescu dépense « Dix fois plus par habitant que la Roumanie », assure le médecin. « Comment voulez-vous qu'un tel système soit appliqué ici, où le niveau de vie n'a rien avoir. C'est une erreur totale ».

Adrian Bâlea, vice-président du syndicat médical Sanitas va dans le même sens : « la Hollande c'est presque exotique pour nous les Roumains. Il faudrait consolider notre système actuel - inspiré de l'Allemagne et mis en place en 1999 - qui a amélioré, quoiqu'on en dise, l'état de santé des Roumains, et le rendre plus transparent dans la gestion des fonds. Ce n'est pas la privatisation qui le fera, bien au contraire ». « La compétition conduira à la fermeture des unités sanitaires dans les zones rurales car elles ne sont pas rentables », ajoute-t-il.

C'est justement là où le bât blesse, car beaucoup s'interrogent sur la pertinence d'intégrer la notion de compétition dans un service public tel que celui de la santé et notamment dans le service des urgences. Le Service mobile d'urgence de réanimation et de désincarcération (SMURD) roumain est selon le FMI l'un des plus performants de la région. Financé par le ministère de l'Intérieur et de la Santé, il aurait eu lui aussi à subir un désengagement de l'État.

Raed Arafat, sous-secrétaire d'État à la santé, a affirmé son désaccord vis-à-vis du projet de réforme en donnant sa démission mardi 10 janvier au ministre Ladislau Ritli. Trois jours plus tard, des milliers de personnes manifestaient dans plusieurs villes du pays leur soutien au Docteur Arafat et leur opposition à cette loi.

L'opposition de gauche et de droite rassemblée au sein de l'Union sociale-démocrate (USL) a demandé la tenue d'une session parlementaire extraordinaire après les événements de ce week-end pour « débattre de la situation politique actuelle et des tensions sociales sans précédent ». L'USL a également appelé à l'organisation rapide d'élections anticipées « alors que la Roumanie ressemble aujourd'hui à un pays sans gouvernement ».