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Par Jean-François Arnaud

DECRYPTAGE Entraînés par le leader du marché, Coyote, les fabricants de ces appareils nomades ont mené un intense lobbying pour que leur interdiction ne soit que formelle. Et ça a marché.

Avertisseur de radars, de la marque Coyote (AFP)Avertisseur de radars, de la marque Coyote (AFP)

C'est un cas d'école en matière de lobbying. Une opération menée de main de maître en quelques jours seulement, qui aura permis aux principaux fabricants d'avertisseurs de radars de sauver leur peau. Mieux, sous l'impulsion du leader de ce marché, Coyote, ces entreprises en ont profité pour s'installer plus solidement dans le business florissant de ces appareils nomades adoptés par plus de 6 millions de conducteurs, qui permettent d'éviter d'être flashé sur les routes. Et cela au grand dam des ennemis de la vitesse. "Tout ce qui consiste à affaiblir les contrôles de gendarmerie devrait être interdit!" s'indigne Chantal Perrichon, la présidente de la Ligue contre la violence routière. Retour sur ces événements du printemps 2011 où tout s'est joué.

Communication de crise

"J'étais à mon bureau quand j'ai reçu un appel d'un de mes actionnaires très inquiet, car les avertisseurs de radars allaient être interdits", se souvient Fabien Pierlot, le PDG de Coyote. Un coup fatal pour la start-up française, créée par cet ex-consultant de chez Michael Page. Passionné de voitures, il n'a cessé de se développer depuis 2002 grâce aux radars automatiques installés au bord des routes. Il est le concepteur du premier petit boîtier GPS équipé d'un bouton-poussoir, que l'utilisateur actionne quand il voit un radar. Immédiatement, tous les autres abonnés, reliés via le réseau mobile, sont alertés de l'emplacement du radar ou de la patrouille de gendarmes qui traque les contrevenants. "C'est l'appel de phares du XXIe siècle, indique son concepteur. Parfaitement légal, et même utile à la sécurité, car cela permet de signaler un obstacle ou un ralentissement!"

Euro RSCG aux manettes

L'entreprise Coyote compte 200 salariés et 1,2 million d'abonnés lorsque le gouvernement décide de siffler la fin de la partie. C'est alors qu'interviennent les professionnels de l'influence. "Nous avons été contactés par Fabien Pierlot pour le conseiller dans une situation de communication d'urgence", confirment Yves-Paul Robert et Nicolas Boudot, deux virtuoses des affaires publiques à Euro RSCG. Le premier, professionnel de la communication de crise, connaît bien les rouages de l'information. Le second, ancien membre des cabinets d'Eric Besson et Xavier Darcos, n'ignore rien des arcanes du pouvoir, et notamment des différentes factions qui passent leur temps à se chamailler au sein de l'UMP Immédiatement, les deux compères installent un PC de crise dans les locaux de Coyote, d'où ils vont déclencher une campagne-éclair.

Ils créent l'Association française des fournisseurs et utilisateurs de technologies d'aide à la conduite (Afftac), qui va plaider collectivement auprès des pouvoirs publics sur le thème des "2.500 emplois directs que compte ce secteur de pointe" et sur "l'avance technologique des PME tricolores dans le domaine de l'aide à la conduite". Il faut de la diplomatie pour convaincre les concurrents de Coyote de se joindre à cette action, alors que plusieurs se font des procès entre eux.

Une communauté active

Inforad et Wikango, convaincus du danger, acceptent, mais ni le néerlandais TomTom ni l'américain Garmin, spécialistes du GPS, ne s'associent à l'initiative. Ces groupes étrangers ne voient pas l'intérêt de se mêler d'un débat franco-français. Ils le regretteront quand l'organisation deviendra en moins de dix jours l'interlocuteur officiel des pouvoirs publics, reçu Place Beauvau par le ministre de l'Intérieur pour négocier les contours de la nouvelle réglementation.

Mais la grande force de l'Afftac, ce sont ses abonnés, une communauté composée en grande partie de professionnels (routiers, taxis, VRP...) qui sont motivés à l'idée de ne pas perdre de points sur leur permis de conduire. "Nous avons envoyé un message court sur les terminaux de nos 4 millions d'abonnés le 11 mai à 11 heures: "Le gouvernement veut supprimer les avertisseurs de radars: mobilisez-vous!"", révèle Fabien Pierlot. En moins de soixante-douze heures, l'Afftac compte 200.000 fans sur sa page Facebook, crée un site Internet et recrute un community manager. Une pétition est lancée, relayée par l'hebdomadaire AutoPlus. Un million de signatures sont collectées.

Du côté des relais d'opinion, les lobbyistes rencontrent les parlementaires de La Droite populaire, un groupe informel, membre de l'UMP mais toujours prêt à tancer le gouvernement sur les sujets qui passionnent la France d'en bas. "On a démontré au gouvernement que ces mesures auraient un coût électoral disproportionné", témoigne le député du Nord Christian Vanneste. Bref, la contre-attaque s'organise, même si, en ce mois de mai 2011, la France se passionne surtout pour l'affaire DSK qui vient d'éclater à New York.

Glissement sémantique

L'idée d'une grande manifestation paralysant l'avenue de la Grande-Armée à Paris est même lancée quand l'Afftac est officiellement invitée à discuter par Claude Guéant, à qui le chef de l'Etat a donné carte blanche pour calmer le jeu. "Sans moi vous n'existeriez pas!" s'amuse le ministre de l'Intérieur en recevant les fabricants d'avertisseurs de radars. La réunion confirme la victoire des industriels, qui proposent de ne plus signaler la présence de radars à leurs abonnés, mais des zones de danger de 300 mètres. Le ministre leur confirmant que les radars se trouvent bien dans des zones de danger, la nuance est affaire de sémantique. Il suffira de mettre à jour les logiciels des appareils embarqués pour remplacer le mot radar par "zone dangereuse". Associés à la décision, Coyote et ses amis parviennent à mettre l'ensemble de leurs boîtiers en conformité avant la fin 2011. En revanche, les autres industriels, qui attendent la publication du décret le 3 janvier 2012, continuent à vendre, avant Noël, des appareils dépassés.

L'affaire aurait pu s'arrêter là si, début janvier, Navx, petite société française non membre de l'Afftac, qui commercialise sur Internet des cartes indiquant l'emplacement des radars, n'avait eu l'idée saugrenue d'attaquer le décret devant le Conseil d'Etat. "En interdisant aux automobilistes de communiquer entre eux avec leurs boîtiers connectés, ce décret ne respecte pas l'article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme", souligne Ron Soffer, l'avocat de Navx. Si la justice pense de même, Coyote et sa meute seront définitivement à l'abri.

source: Challenges.fr

Tag(s) : #ECONOMIE - FINANCE

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