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Au moment où Vincent Peillon affirme qu'« il va falloir mettre le paquet sur l'éducation prioritaire », une analyse de la situation sur le terrain et des premières propositions du ministre permet sinon de mettre en doute ces belles intentions, au moins de grandement les nuancer.

Le cas d'école du collège Auguste Delaune à Bobigny.

    Le collège Delaune se situe à Bobigny, une ville dans laquelle le revenu moyen des habitants est deux fois inférieur à la moyenne francilienne. Il compte près de 600 élèves, dont la moitié sont boursiers. Il est classé ZEP-RRS (réseau de réussite scolaire), soit le niveau 2 de difficulté dans le jargon de l'éducation prioritaire. Les professeurs de ce collège, après un début d'année difficile et éprouvant, ont décidé de se mettre en grève à la rentrée des vacances de la Toussaint pour obtenir un deuxième poste de CPE à temps plein (le collège est en effet le seul RRS du district à ne pas en bénéficier). Après 3 jours à plus de 90% de grévistes, ce sont les parents qui ont pris le relais: Depuis 13 jours, ils organisent des assemblées générales qui atteignent les 150 participants et ils occupent l'établissement pour soutenir l'initiative des enseignants (voir ici et ). Face à cette forte mobilisation, la réponse du rectorat de Créteil et de la direction académique de Seine-Saint-Denis se résume à une proposition qui « met le paquet » : un demi poste de surveillant!
    Pour agrémenter cette offre généreuse, un directeur académique adjoint a soutenu à une délégation de professeurs et de parents que le 93 était « déjà très privilégié » en terme de moyens. De plus, toujours selon ce même directeur-adjoint, le collège ne compterait que 27% de classes socio-professionnelles défavorisées ce qui expliquerait qu'on lui impose une baisse régulière de ses moyens (le collège fonctionne cette année avec 31 heures d'enseignement en moins). Fanny Layani, professeur au collège Delaune, nous révèle pourtant que 47% des élèves du collège sont boursiers.

    Ce premier exemple démontre plusieurs choses. « Mettre le paquet » sur l'éducation prioritaire ne veut pas dire aider tous les établissements qui en ont vraiment besoin. Lorsque Vincent Peillon dénonce le fait que notre système scolaire laisse 25% d'élèves au bord du chemin (voir ici), il est curieux que les premières mesures n'annoncent que des actions sur les établissements « les plus difficiles ». Ce sont les eclairs dont il veut parler, premier niveau d'établissements prioritaires, qui scolarisent... 6% des élèves. Que fait-on des établissements RRS comme le collège Delaune qui scolarisent, eux, ...18% des élèves ? Je ne parle même plus des établissements ZEP qui ne sont ni RRS ni eclair (voir ici) et qui subissent déjà depuis longtemps ces « rééquilibrages à moyens constants ».
Ce que craignent de nombreux établissements prioritaires, c'est donc de ne plus l'être très bientôt. D'autres au contraire qui ne sont pas encore considérés comme prioritaires craignent de ne jamais pouvoir le devenir (voir précédent article ici).

Vincent des Bois

    Pourtant, notre ministre met les petits paquets dans les grands lors de ses discours : « La France est la dernière de la classe en matière de lutte contre les inégalités sociales. Il n'est pas acceptable que les 20-25% d'enfants en difficulté scolaire viennent toujours des mêmes milieux. Nous ne leur donnons pas les mêmes chances et les mêmes moyens qu'aux autres. Si l'on veut que quelque chose change, il va falloir mettre le paquet sur l'éducation prioritaire ».    
    La proposition d'« une pondération de 10% pour chaque heure de cours aux professeurs exerçant dans les établissements les plus difficiles » est une idée très pertinente (voir ici).Elle ne peut que réjouir les futurs bénéficiaires, surtout si on en fait bon usage. Elle semble même réjouir les journalistes qui la présentent comme une mesure de justice redistributrice, façon Robin des Bois: Vincent Peillon de l'Oxlay prend aux riches professeurs de prépas gagnant « plus de cent mille euros par an » pour donner aux pauvres enseignants de ZEP (voir ici). Seulement, les ultras riches de ce genre à l'éducation nationale, un peu comme dans le reste de la société, sont très minoritaires. La logique étant de ne pas dépenser plus et d'alimenter, par redéploiement, les zones prioritaires, ces moyens devront donc être prélevés ailleurs (heures de chaire, de laboratoire, de coordination....). C'est d'ailleurs ce qui risque d'occuper l'essentiel des discussions avec les syndicats dans les jours qui viennent. Notre ministre est en effet en négociation avec les partenaires sociaux depuis lundi 18 novembre. Il est difficile d'imaginer que le Snalc ou la société des agrégés se laissent détrousser, même pour une noble cause.
    L'autre problème posé par cette mesure est de savoir quels seront les établissements concernés, c'est à dire quels seront ceux, considérés à l'avenir comme « les plus difficiles ». Cela paraît d'ailleurs aberrant d'annoncer une telle mesure sans dire précisément qui en seront les bénéficiaires. C'est pourtant bien ce que vient de faire Vincent Peillon.

"Priorité au primaire" ?

    En revanche, le ministre a été clair sur un point : les enseignants du primaire ne bénéficieront pas de cette pondération, alors même que les écoles sont implantées sur les mêmes territoires. Curieux raisonnement, les professeurs des écoles ayant pourtant tout autant besoin de ces temps de concertation pour «rencontrer les parents, se concerter avec les collègues, accompagner les élèves » (voir ici). De plus, le danger est grand d'amplifier un peu plus l'écart de traitement entre enseignants du secondaire et du primaire. La question des rythmes a déjà beaucoup entamé le crédit du ministre auprès des professeurs des écoles, cette nouvelle question risque fort de leur donner un motif supplémentaire de mécontentement.

    Le mercredi 20 novembre, lors des assises académiques de l'éducation prioritaire, madame Robine, rectrice de l'académie de Créteil, a une eu une formule qui résume merveilleusement le problème : « parler des ZEP à Créteil, c'est parler de tout Créteil »: on aimerait tellement la croire.

 

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Tag(s) : #POLITIQUE

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