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Dans un marché mondialisé, les pénuries de médicaments s'intensifientAnti-rétroviraux, anti-épileptiques, paracétamol, thiopental, propofol... Les ruptures de stock de médicaments sont de plus en plus fréquentes, à l'hôpital comme en pharmacie.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, le thiopental était utilisé en tant qu'hypnotique pour certaines anesthésies et le traitement des traumatismes crâniens graves. Récemment, le laboratoire américain qui approvisionnait les hôpitaux français a cessé de commercialiser ce produit, irremplaçable pour certaines indications, du moins à même niveau de qualité et de sécurité. La situation était devenue si inquiétante que les anesthésistes ont donné l'alerte, mi-août. Cette fois, la pénurie totale a été évitée grâce à l'importation en urgence du médicament depuis l'Allemagne.

L'histoire est emblématique d'un manque de médicaments en constante aggravation en France, et plus largement dans nombre de pays occidentaux. "Les alertes de ruptures de stock sont de plus en plus fréquentes," note Laurent Jouffroy, président de la Société française d'anesthésie et de réanimation (SFAR). Celui-ci évoque aussi le cas du propofol, produit qui a "révolutionné l'anesthésie générale", et celui du paracétamol intraveineux, médicament le plus prescrit au monde.

Ces pénuries régulières ne touchent pas seulement cette spécialité. "Dans les pharmacies, on déplore de plus en plus de produits manquants dans nos commandes, des anti-rétroviraux aux médicaments moins essentiels", explique Isabelle Adenot, présidente du conseil national de l'Ordre des pharmaciens. Celle-ci évoque l'expaspération de professionnels de la santé, en contact direct avec les patients, pour lesquels il est donc crucial, mais difficile, de trouver des solutions.

FLUX TENDUS ET FAIBLE RENTABILITÉ

Jusqu'ici, des remèdes transitoires et une certaine dose de débrouillardise (appeler la pharmacie d'à côté, retarder le traitement, appeler les laboratoires, etc.) ont eu raison de ces cas de pénuries, à court terme. Mais la situation reste précaire, inconfortable, si ce n'est potentiellement dangereuse. Les causes en sont multiples, mais chacun y voit l'effet des chamboulements que connaît, depuis une dizaine d'années, le marché mondialisé du médicament.

  • Dans une industrie qui fonctionne aujourd'hui à flux tendu, où les stocks sont tout juste ajustés à la demande, chaque soubresaut a ses conséquences. Avec la généralisation des contrôles sanitaires, une préparation de substance active ou une notice non conformes entraînent le rappel d'un lot, et le manque se fait alors ressentir. A l'inverse, il suffit d'une hausse soudaine de la demande pour que l'offre ne suive pas, souligne Laurent Jouffroy.
  • Comme dans le cas du thiopental, certains laboratoires décident de se retirer de la production d'un médicament. Avec, derrière, la question de l'intérêt économique, comme le suggère la SFAR dans un communiqué : "Le dénominateur commun de ces ruptures de stocks semble être le faible prix des produits concernés, voire peut-être, une très faible rentabilité de leur production et de leur commercialisation." On comprend dès lors pourquoi ce sont souvent les médicaments les plus anciens, qui ont pourtant fait la preuve de leur fiabilité, qui sont les plus négligés : passés dans le domaine public et concurrencés par les génériques, "ils sont jusqu'à dix fois moins chers", explique Laurent Jouffroy. Enfin, ces médicaments anciens et peu coûteux peuvent être victimes d'un désir de "rotation des produits", dans l'industrie pharmaceutique comme ailleurs, précise Martine Bungener, économiste de la santé au CNRS (Cermes3). Le principe : on complexifie un produit en mélangeant des principes actifs - on "recycle de l'ancien", traduit la chercheuse -, et on le vend plus cher, alors que le service rendu est loin d'être toujous amélioré.
  • Enfin, la concurrence entre les marchés des différents pays entre en jeu. De ce point de vue, la France est plutôt mal placée : les médicaments s'y vendent à bas prix. De plus, la négociation y est nationale et peu flexible, avec un système de prix administrés publiquement, selon Martine Bungener. Dans ce contexte, avec une pression forte de la demande sur les marchés, certains distributeurs ont pu être tentés de "diriger les stocks français vers d'autres pays", généralement européens, explique Dominique Maraninchi, président de l'Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé). C'est notamment le cas de sous-groupes, les "short-liners", qui distribuent seulement quelques médicaments et font varier les ventes selon les opportunités. Une pratique illégale, assure le président de l'Afssaps, qui évoque des sanctions.

Derrière cette nouvelle carte de la distribution des médicaments dans le monde, où les pays développés ne sont plus forcément les premiers servis, c'est toute l'économie de la santé qui connaît d'importants bouleversements, analyse Martine Bungener. Avec en première ligne, les pays émergents : d'un côté, ces derniers demandent de plus en plus d'avoir accès à la santé, faisant concurrence aux marchés occidentaux. De l'autre, c'est en Inde, en Chine ou au Brésil que se délocalisent les sites de production des principes actifs et des médicaments, génériques ou non. Ces produits, moins chers, sont alors accessibles à une plus large population.

Pendant ce temps, les usines de médicaments ferment dans les pays développés, qui perdent la main sur certains de ces produits. Enfin, dans ces pays où "les dépenses de santé se sont envolées sans qu'on soit pour autant mieux soignés", la pression pour faire des économies pèse aussi sur les négociations des prix des médicaments, explique Mme Bungener. En somme, "il n'y a pas de véritable pénurie de médicaments, mais des problématiques de coûts de production, de distribution, d'adéquation de l'offre aux vrais besoins...", conclut l'économiste.

JEUDI, UNE RÉUNION POUR TROUVER DES SOLUTIONS

Jeudi 1er septembre, l'Afssaps recevra la SFAR pour dessiner des solutions face à ces inquiétantes pénuries. Les pistes de réflexion sont ouvertes. Pour le président de l'association des anesthésistes, les pays industrialisés devraient se réengager dans la production des médicaments laissés pour compte. Une autre idée serait de rendre ces produits plus rentables : soit en augmentant leur coût, soit en diminuant les frais d'importation ou d'autorisation de mise sur le marché.

De son côté, le président de l'Afssaps a plusieurs propositions dans son sac : multiplier les médicaments et leurs sites de production pour éviter d'être dépendant à une seule firme ; obliger les industriels à prévenir plus de six mois - l'actuel délai - avant l'arrêt de la commercialisation d'un médicament, afin d'avoir le temps de trouver des alternatives ; ouvrir davantage un marché européen, ce qui permet d'importer facilement les produits manquants.

L'Afssaps a aussi le pouvoir d'intercéder auprès des firmes, pour les inciter à maintenir la production d'un médicament auquel le marché est très attaché. Et ce d'autant plus si une société savante comme la Sfar lui fait remonter clairement cette demande, explique M. Maraninchi. Enfin, il s'agirait de renforcer une responsabilité des firmes de l'industrie pharmaceutique déjà réglementée dans les dossiers d'Autorisation de mise sur le marché : le devoir d'assurer la continuité du service de distribution d'un médicament.

Angela Bolis vu sur "incapable de se taire "

Tag(s) : #SANTE

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