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Pourquoi j'ai démissionné du Conseil supérieur des programmes

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Annie Genevard explique les raisons de sa démission le mardi 25 août 2015 du Conseil supérieur des programmes, actuellement chargé de la refonte des programmes du CP à la troisième. Pour elle, cet organe n'est d'indépendant que dans ses statuts.

Annie Genevard est députée du Doubs et maire de Morteau (25). Elle a été membre du Conseil supérieur des programmes d'octobre 2013 à août 2015.

LE FIGARO. - Vous écrivez que le cabinet de Najat Vallaud-Belkacem influence-t-il le Conseil supérieur des programmes. De quelle manière?

Annie GENEVARD. - Nous avons eu en juin une réunion avec la ministre et les membres du Conseil. Il a été dit que chaque semaine, le président du Conseil supérieur des programmes rencontrait un membre du cabinet de la ministre. Nous avons eu la révélation de l'intervention du cabinet sur certains points délicats du programme. Cela pose problème parce que dans le texte de la loi, il a été dit explicitement que le CSP est «une instance indépendante placée sous l'autorité du ministre». La formule très ambiguë contient les germes de la situation que nous connaissons. On est indépendant, ou on ne l'est pas. Dans cette affaire, chacun doit prendre ses responsabilités, comme je l'ai indiqué dans la lettre que j'ai adressée à la ministre. Au CSP d'élaborer les programmes, et à la ministre d'arbitrer. Mais pendant l'élaboration des programmes, il n'est pas souhaitable que le cabinet de la ministre intervienne en permanence.

Chaque semaine, le président du Conseil supérieur des programmes rencontrait un membre du cabinet de la ministre. On est indépendant, ou on ne l'est pas.

Vous évoquez les difficultés spécifiques rencontrées dans l'élaboration des programmes d'histoire du cycle IV [de la cinquième à la troisième]. Quelles sont les principales?

Elles concernaient notamment la présentation de l'histoire des religions, l'aspect qui a été le plus médiatisé. Mais également le mélange d'une approche chronologique et d'une approche thématique ou la mise en valeur de certains aspects de l'Histoire au détriment d'autres. Au-delà de ces points d'achoppement, je crois qu'il faut tirer des enseignements de cette polémique: elle a montré que, d'une part, la feuille de route donnée à ce Conseil n'est pas tenable. Réformer neuf niveaux en même temps est une folie ; cela ne peut garantir un travail de qualité. La précipitation a montré que de nombreux éléments ont échappé au Conseil. La relation entre le Conseil et la tutelle ministérielle pose problème quant à l'indépendance du CSP. Quand nous avons rencontré la ministre, nous lui avons fait part de ces difficultés. Elle s'est montrée désinvolte, ne prenant pas la mesure de celles-ci.

Quels sont les partis pris pédagogiques et idéologiques des experts dont vous faites part dans votre communiqué de démission?

La ministre a préféré se lancer tête baissée dans une rédaction des programmes en suivant un calendrier qui n'était pas pédagogique mais politique.

L'Education nationale est traversée par des partis pris très clivants. A titre d'exemple, lorsque nous avons réuni les représentants de diverses associations d'enseignants de lettres, j'ai pu constater que certains considéraient que prôner la maîtrise de la langue française n'avait pas de sens. Il fallait parler de «maîtrise des langages». L'enseignement est traversé par ces clivages profonds. Avant de se lancer dans cette réforme des programmes, il aurait fallu prendre davantage de temps pour appréhender toutes ces querelles et se faire une opinion. La ministre a préféré se lancer tête baissée dans une rédaction des programmes en suivant un calendrier qui n'était pas pédagogique mais politique. Les réponses apportées par la ministre devant les difficultés qui lui ont été rapportées sont insatisfaisantes.

Sur 18 membres du CSP, 4 ont déjà démissionné. Pour des raisons similaires aux vôtres?

Je ne me prononcerai pas à titre personnel sur leurs motifs. Néanmoins, le recteur Boissinot qui a démissionné en juin 2014, après avoir été nommé en octobre 2013 a exprimé les raisons de sa démission, évoquant l'absence de recherche d'un consensus suffisant. Il a fait savoir que le CSP n'était pas adapté aux missions qui lui ont été confiées. Les querelles pédagogiques qui ont démarré dès le début des travaux les ont considérablement obstrués. J'ai pris soin de formuler dans ma lettre des arguments de fond, pas uniquement de nature politique. Je parle en connaissance de cause. Indépendamment de la qualité de ses membres, le CSP tel qu'il est organisé peine à remplir la mission qui lui a été confiée. Je ne fais aucune confiance à la ministre pour nous laisser travailler dans l'indépendance. J'en veux pour preuve la lettre de saisine qu'elle nous a adressée sur l'enseignement des langues anciennes où elle nous demande de lui faire des propositions en respectant le canevas de sa réforme du collège. C'était donc une fausse saisine qui montre bien que cette indépendance qu'elle se plaît constamment à rappeler n'existe pas.

[modification - jeudi 27 août, 12h30]

Le cabinet de Najat Vallaud-Belkacem semble-t-il au fait des difficultés quotidiennes rencontrées par les instituteurs et les professeurs? On ne compte plus les témoignages de profs qui tirent la sonnette d'alarme (dernier en date, paraissant aujourd'hui chez Fayard: Vis ma vie d'instit, de Lucien Marboeuf). Y a-t-il un problème de réceptivité, de compréhension du terrain, au ministère de l'Education nationale?

Oui, clairement. Je pense qu'il y a une insuffisante prise en compte des difficultés dans lesquelles se trouve aujourd'hui l'Education nationale. Le système est épuisé. On lui inflige des traitements de choc - la réforme du collège en est la dernière illustration. Elle est rejetée par près de 80% des professeurs du secondaire! Il y a des choses qui désespèrent les enseignants. Aujourd'hui, nous avons une gestion trop lourde, trop centralisée, qui ne répond plus aux difficultés, et surtout aux différences du terrain. Tout n'est pas équivalent d'un bout à l'autre de la France ; les difficultés ne sont pas les mêmes, les réponses ne doivent pas être uniformes. On demande aux enseignants de gérer tous les problèmes. C'est une administration parmi les plus nombreuses au monde qui ne dispose pas de service de ressources humaines… Najat Vallaud-Belkacem polarise son propos sur ce qui accentue les inégalités sociales: elle a une approche de l'école qui est essentiellement sociale au détriment de ce qui fait sa force et sa légitimité: la transmission des savoirs. Cette dimension est insuffisamment mise en évidence par la ministre. D'où les réformes qui visent à raboter tout ce qui constitue l'excellence, tout ce qui fait de la différence, ce qui permet aux établissements de se valoriser, aux enseignants d'être reconnus: la suppression des classes européennes et bi-langues en est une illustration. La décision qui a été prise d'ouvrir le concours de professeurs de Seine-Saint-Denis aux recalés est une honte [il a créé en 2015 un concours particulier national et exceptionnel pour la Seine Saint-Denis proposant 500 postes.] ; elle ne traite pas le problème à la source. Pourquoi y a-t-il une telle désaffection dans notre pays de la fonction enseignante, pourtant si essentielle? La façon dont les enseignants ne sont pas gérés crée les problèmes que nous connaissons.

Eléonore de Vulpillières

  • auteur

Journaliste

https://twitter.com/EdeVulpi

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Tag(s) : #ACTUALITES

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