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smic allemand

En Allemagne, le nouveau salaire minimum est mité de toutes parts

Un salaire minimum universel de 8,50 euros brut de l’heure entre en vigueur le 1er janvier 2015, dix ans jour pour jour après l’arrivée de « Hartz IV », cette fusion de l’allocation chômage et de l’aide sociale censée pousser les chômeurs à trouver du travail à n’importe quel prix. Plusieurs exceptions de taille risquent cependant de sérieusement limiter l’effet correctif du SMIC allemand.

De notre correspondant à Berlin.-

Le Cassandre libéral allemand a mis ses concitoyens en garde dès le mois de mars 2014 : « L’introduction du salaire minimum à partir de 2015 va coûter jusqu’à 900 000 emplois », avait alors prédit le très médiatique professeur munichois Hans-Werner Sinn, président de l’Institut d’études économiques IFO, qui a toujours mené campagne contre un salaire minimum général imposé par la loi.

Pour l’instant, cette prédiction catastrophe ne semble pas sur le point de se réaliser : « Nous ne disposons d’aucun élément sérieux montrant que les entreprises se préparent à licencier en masse », infirme Joachim Moller, président de l’IAB, le centre d’études de l’Agence fédérale pour l’emploi (BA).

Ce dernier rappelle que le salaire minimum, qui sera progressivement introduit entre 2015 et 2017, va profiter à près de 5 millions de personnes (3,7 millions dès 2015), de l’étudiant au retraité en passant par les titulaires de mini-jobs, majoritairement des femmes, mais aussi les travailleurs européens exploités dans les abattoirs allemands ou encore les « travailleurs pauvres », ces salariés à plein temps dont le salaire mensuel ne permet même pas de dépasser le seuil de pauvreté.

Ces bienfaits, M. Sinn et les adversaires du salaire minimum n’osent pas les condamner directement. Mais ils estiment qu’à terme, la mesure va grever la compétitivité de l’économie allemande, et donc l’emploi.

Le fait que l’un des secrets des « succès » actuels de l’économie allemande soit un monde du travail à deux vitesses où quelques millions de personnes sous ou mal payées se tuent à la tâche pour, officiellement, résister à la concurrence internationale, mais aussi maintenir la rentabilité des entreprises et le niveau des salaires et dividendes versés aux top-managers et aux actionnaires, leur semble en tout cas incontournable.

En ce tournant d’année 2015, le débat sur les effets de l’introduction d’un salaire minimum universel de 8,5 euros brut de l’heure va donc bon train. Ceci d’autant plus que le 1er janvier 2015 est aussi la date du 10e anniversaire de la loi Hartz IV (renforcement des contrôles sur les chômeurs et baisse des aides via la fusion de l’allocation de chômage longue durée et de l’aide sociale).

Élément du fameux Agenda 2010 de Gerhard Schröder, qui expliquait en 2005 à Davos que l’Allemagne possède désormais « le meilleur secteur à bas salaires d’Europe », cette loi est devenue le symbole de la fracture sociale qui s’est développée depuis en Allemagne.

Aujourd’hui, « Hartz IV » ou « Hartzer » sont en langage courant l’équivalent allemand de notre « RMiste », en bref, un déclassé social, chômeur ou non, sous contrôle administratif étroit.

À l’époque, le professeur Sinn expliquait clairement le sens de la manœuvre : « La baisse de l’allocation de chômage longue durée va forcer les chômeurs à limiter leurs attentes salariales et ainsi, plus d’emplois seront créés », détaillait-il (lire ici). Et en effet, les lois de l’Agenda 2010 (2003-2005) ont massivement accéléré un phénomène déjà en cours, à savoir la constitution d’un secteur à bas salaires (salaires inférieurs à 9,30 euros/heure en 2013) via le développement des mini-jobs, du temps partiel, de l’intérim ou du recours aux contrats de services. En 2013, ce secteur comptait 8,37 millions de salariés (24,31 % de l’ensemble), contre 6,79 millions de personnes en 2005 (23,1 %).

Pour le spécialiste reconnu du sujet, Christoph Butterwegge, politologue à l’université de Cologne et ancien membre du SPD, cette politique et ses conséquences se traduisent par le paradoxe suivant : une forte augmentation de la pauvreté en dépit d’une forte création d’emplois (Armut trotz Arbeit). Entre 2005 et 2013, la proportion d’Allemands vivant sous le seuil de pauvreté est ainsi passée de 14,7 % à 15,5 % pendant que le chômage a connu une baisse spectaculaire, reculant de 4,68 millions de chômeurs à 2,95 millions* (de 1,7 million à 1 million pour les chômeurs longue durée).

« Dans le même temps, l’écart entre les salaires a fortement augmenté. La société se divise aujourd’hui clairement entre riches et pauvres, tant pour les revenus que pour le patrimoine.

Selon le dernier rapport gouvernemental sur la pauvreté (à lire ici), les 10 % les plus riches possèdent 53 % des richesses de l’Allemagne pendant que les 50 % les plus pauvres doivent se contenter de 1 % des richesses. Une étude récente du DIW, l’Institut allemand d’études économiques, montre que 20,2 % des Allemands ne disposent d’aucune réserve financière et 7,4 % ont plus de dettes que de patrimoine. Ce qui fait que près de 22 millions de personnes vivant en Allemagne n’ont aucun matelas de sécurité. Pour eux, un licenciement ou une maladie grave et c’est le ticket direct vers la pauvreté », s’insurge Christoph Butterwegge.

De son côté, l’Association fédérale des soupes populaires « prospère ». En 2004, le Bundesverband Deutsche Tafel ne regroupait encore que 430 associations membres contre 919 en 2014 : « En tout, nous gérons 3 000 lieux de distribution pour 1,5 million de personnes régulièrement aidées, dont 30 % sont des enfants et 17 % des retraités », nous explique sa porte-parole, Stefanie Bresgott, qui souligne aussi que « la pauvreté dans notre riche Allemagne industrielle ne se voit guère. C’est une pauvreté cachée. »

Andrea Nahles, ministre allemande de l'emploi.Andrea Nahles, ministre allemande de l’emploi. © Reuters

 

« À partir de 2009/2010, les emplois à bas salaires et la pauvreté ayant nettement augmenté, il est devenu clair pour les nouveaux dirigeants sociaux-démocrates Sigmar Gabriel et Andrea Nahles, mais aussi pour Angela Merkel, qu’il fallait limiter cette dérive et emboîter le pas aux syndicats.

En 2005 encore, ceux-ci refusaient la création d’un salaire minimum pour préserver leur monopole de négociation salariale. Mais devant l’importance de la dérive, ils ont changé leurs positions et ont commencé à demander un SMIC à 8,5 euros de l’heure. À cette époque, même Schröder a expliqué que l’Agenda dont il est si fier n’était pas la Bible et qu’il pouvait être corrigé », explique, sous le couvert de l’anonymat, une proche de Mme Nahles, l’actuelle ministre de l’emploi et auteure de la réforme du salaire minimum.

* L’Allemagne comptait 2,7 millions de chômeurs en novembre 2014, soit un taux de chômage de 6,3 % (statistiques nationales).

De 2009 à 2013, soit pendant tout le mandat du précédent gouvernement conservateur-libéral (Merkel II), une guerre de tranchées s’engage donc entre les partenaires sociaux mais aussi la droite et la gauche. Secteur par secteur, les syndicats se battent pour imposer des salaires minimums sectoriels là où ils sont suffisamment puissants pour le faire. Treize secteurs vont ainsi se doter de salaires minimums de branche. L’ouverture complète du marché du travail allemand aux travailleurs d’Europe de l’Est, en mai 2011, et la peur de la concurrence d’une main-d’œuvre étrangère à bas prix jouent bien sûr en faveur des partisans du SMIC.

À cette époque, l’aile « gauche » du parti conservateur (CDU) milite ouvertement pour la création d’un salaire minimum universel. Mais la direction du parti, pour ménager son aile droite et son partenaire libéral (FDP), se contente d’accepter des « minimas salariaux » là où elle n’a pas d’autre choix. Le vrai tournant intervient en 2012 après que le secteur de l’intérim, qui a grandi grâce à l’Agenda 2010 et constitue une source de main-d’œuvre bon marché pour les entreprises, s’est doté lui-même d’un salaire minimum.

Quelques mois après, la CDU lui emboîte le pas et inscrit le salaire minimum universel à son programme. Il faudra ensuite attendre le remplacement du parti libéral par le SPD au gouvernement, fin 2013, pour que la loi tant attendue par la gauche s’impose et voit le jour.

La nouvelle loi prévoit qu’à partir du 1er janvier 2015, tous les secteurs d’activité n’ayant pas de salaire minimum devront en créer un à hauteur de 8,50 euros brut de l’heure (1 473 euros brut/mois). Les secteurs ayant déjà négocié un salaire minimum, mais à un niveau inférieur à 8,5 euros, auront jusqu’au 1er janvier 2017 pour se mettre à la page.

C’est par exemple le cas pour les coiffeurs qui bénéficient d’un salaire minimum de 8 euros depuis décembre 2013 et ne passeront à 8,50 euros qu’à la mi-2015. Au niveau national, une commission réunissant des représentants de l’État, des employeurs et des syndicats réévaluera tous les deux ans le niveau du salaire minimum. On parle déjà d’un passage à 10 euros en 2017.

Pourtant, sous la pression des lobbies de l’économie, les députés et ministres conservateurs ont réussi à imposer des exceptions de taille.

Ne seront pas concernés par la loi : les moins de 18 ans non qualifiés (sous prétexte de ne pas créer une éventuelle incitation à chercher un travail plutôt que de commencer un apprentissage ou des études), les apprentis en formation, les travailleurs saisonniers (jusqu’à 70 jours par an), les stagiaires (stages inférieurs à 3 mois), les porteurs de presse et enfin les chômeurs de longue durée pendant les six mois suivant leur embauche, pour favoriser leur réinsertion sur le marché du travail.

Par ailleurs, deux décrets publiés en novembre dernier par le ministère fédéral des finances, en accord avec le ministère de l’emploi et des affaires sociales, ont déclenché la colère des syndicats.

Ces mesures concernent le contrôle de l’application du salaire minimum pour les salariés « mobiles » (transport routier, services logistiques et postaux, éboueurs, services de voiries, etc.). Elles autorisent l’employeur à fournir un temps de travail estimé et non un décompte précis. Cette disposition s’appliquera aussi aux employeurs étrangers envoyant de la main-d’œuvre en Allemagne. Pour le président de la Confédération des syndicats allemands (DGB), Rainer Hoffmann, ces textes vont permettre à l’employeur de « se contenter de fournir un emploi du temps prévisionnel sur plusieurs mois, au lieu d’un pointage détaillé et réel. C’est la porte ouverte à tous les abus ! ». Le DGB envisage de porter plainte contre ces décrets.

Selon un sondage récent de l’IFO, les entreprises des secteurs concernés (essentiellement les services) ont prévu diverses contre-mesures pour « assurer leur survie » :

25,7 % d’entre elles prévoient de répercuter la hausse des salaires sur les prix,

21,9 % parlent de supprimer des emplois et

17,5 % évoquent une diminution du temps de travail pour limiter leur masse salariale.

Récemment, le magazine Der Spiegel (n° 50/2014) a révélé d’autres méthodes de contournement. Citant des documents internes adressés par leur direction aux responsables du personnel de BPN, la puissante filiale de distribution de presse du Bauer Media Group, Der Spiegel révèle ainsi comment BPN recommande à l’avenir l’embauche de chômeurs de longue durée, mais uniquement avec des CDD de 6 mois. Soit exactement la période pendant laquelle rien n’oblige l’employeur à appliquer le salaire minimum ! Et déjà, on relève dans la presse allemande des cas d’étudiants ayant soudainement des difficultés à trouver des stages de plus de trois mois…

Pour Christoph Butterwegge, ces nombreuses exceptions, le faible niveau du salaire horaire minimum, ainsi que le nombre insuffisant d’inspecteurs du travail (1 600 nouvelles embauches sont prévues à partir de 2016), risquent fort d’annuler la fonction correctrice du nouveau salaire minimum : « Il ne permettra assurément pas de supprimer le secteur des emplois à bas salaires. Il se contentera de le cimenter à un niveau salarial un peu meilleur et un peu moins insupportable », prédit-il.

Par Thomas Schnee

pour : http://www.mediapart.fr/journal/international/311214/en-allemagne-le-nouveau-salaire-minimum-est-mite-de-toutes-parts?onglet=full

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Tag(s) : #ECONOMIE - FINANCE

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