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Les forces militaires russes se renouvellent avec des armes de nouvelle génération, rétablissant la force de frappe conventionnelle de la Russie, et par là même appuyant ses prétentions au statut de superpuissance. Si tout se passe comme prévu, les forces armées russes comprendront vers 2020 de nouveau un million d’hommes d’active, encadrés par 2 300 nouveaux chars, quelque 1 200 nouveaux hélicoptères et avions, ainsi qu’une marine disposant de cinquante vaisseaux de surface flambant neufs et de 28 sous-marins, et une centaine de nouveaux satellites.

Sukhoï T-50 PAK-FA et MiG-29M-2 de l'armée russe (Toshiro Aoki / Wikicommon)
Sukhoï T-50 PAK-FA et MiG-29M-2 de l’armée russe (Toshiro Aoki / Wikicommon)

Un des éléments les plus marquants de la présidence de Vladimir Poutine a été ses efforts pour revitaliser l’armée russe. Poutine, s’étant rendu compte que l’impression de faiblesse que donnait la Russie la rendait vulnérable aux pressions extérieures, mais aussi au désordre intérieur, soutient une augmentation des budgets militaires devant permettre de transformer les armées russes, héritées de l’ancienne machine militaire du pouvoir soviétique, en une force plus réduite, mais plus moderne et plus rapide, aux technologies avancées et complètement opérationnelle.

En 2013, durant une allocution officielle le jour dédié aux défenseurs de la Mère-Patrie, le président russe a proclamé :

« Garantir que la Russie dispose d’une force militaire sûre est la priorité de notre politique. Malheureusement, le monde actuel est loin d’être pacifique et serein. Aux vieux conflits d’hier s’en ajoutent de nouveaux, non moins difficiles. Le désordre s’étend sur de vastes régions du monde ».

Ce n’est pas un discours théorique. Il s’inscrit dans une démarche concrète d’investissements convergents. La Russie est aujourd’hui engagée dans sa plus grande reconstruction militaire depuis l’effondrement de l’Union soviétique, il y a plus de vingt ans, au travers de fortes augmentations des dépenses militaires, budgétées annuellement jusqu’en 2020. Poutine s’est fait l’avocat de ce programme, malgré certaines objections émanant de ceux qui, au Kremlin, craignaient les coûts impliqués et leur impact négatif possible sur la prospérité de la Russie. L’opposition aux augmentations de dépenses militaires fut une des raisons qui amenèrent le ministre des Finances, Alexeï Koudrine, en poste depuis longtemps, a remettre sa démission.

Le reste du monde en prend acte.

Après des années à considérer la Russie comme « une armée africaine avec des missiles » – une nation dotée d’un stock massif d’armes nucléaires, mais dont les forces conventionnelles s’étaient montrées peu efficaces dans le cadre des opérations postsoviétiques – les ambitions russes de réformes militaires ont engendré quelques inquiétudes, en particulier parmi les professionnels US de la sécurité nationale, qui avançaient que la Russie était incapable de projeter une quelconque puissance de feu sérieuse au-delà de ses frontières.

La reprise des patrouilles de bombardiers au-dessus des océans Atlantique et Pacifique, l’envoi de forces opérationnelles (en particulier aux Caraïbes), la campagne de 2008 contre la Géorgie, et l’ampleur croissante, mais aussi la sophistication, des manœuvres conjointes annuelles avec l’armée chinoise et sa marine, tout cela contribue à la résurgence de l’idée d’une Russie menaçante.

La justification des dépenses US de défense, qui, auparavant s’appuyait largement sur l’augmentation des investissements chinois en matière militaire, prend aujourd’hui également en compte la reconstitution du potentiel militaire russe.

En survolant les rapports budgétaires et les directives internes, les plans russes (cheval de bataille du ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, et de Dmitri Rogozine, le vice-premier ministre en charge de l’industrie de la défense) paraissent très impressionnants et d’une gravité menaçante. Si, il y a à peine dix ans, le budget de construction de navires pour la marine russe n’atteignait pas 10 % du budget de la marine US, les Russes ont à ce jour comblé leur retard, et en termes de fonds budgétaires ils dépensent à peu près la moitié de ce qui est alloué aux USA pour la construction de nouveaux vaisseaux. Vers 2020, l’armée russe sera structurée autour de brigades directement opérationnelles et faciles à déployer, avec pour objectifs de les voir équipées à 70 % d’équipements et d’armes de dernière génération.

Si tout se passe comme prévu, l’armée russe, en 2020, comprendra de nouveau un million d’hommes d’active, encadrés par 2 300 nouveaux chars, quelque 1 200 nouveaux hélicoptères et avions, ainsi qu’une marine disposant de cinquante vaisseaux de surface et de 28 sous-marins flambant neufs, plus une centaine de satellites dédiés à l’amélioration des capacités de communication, de contrôle et de commandement. Poutine a engagé des milliards pour la prochaine décennie afin de répondre à ces exigences. 

En 2020, l’armée russe sera structurée autour de brigades directement opérationnelles et facilement déployables…

Et un nombre croissant de Russes soutiennent la reconstruction du potentiel militaire. Un sondage de l’institut d’analyse Levada [une ONG russe] a relevé que 46 % des Russes sont en faveur de l’augmentation des dépenses militaires, même si cela induit un ralentissement économique (contre 41 % y étant opposés, si cela entraîne des difficultés économiques). Cela est dû en partie à l’inquiétude croissante de voir les vastes richesses russes en termes de ressources naturelles (en particulier dans l’Arctique) vulnérables si le pays manque des moyens pour les protéger. Rogozine lui-même a souvent averti que, sans une force militaire moderne, la Russie pourrait se voir « pillée » à l’avenir.

Cela dit, il y a souvent une marge entre les intentions déclarées par les Russes et les résultats réels. Dans quelle mesure ces objectifs ambitieux sont-ils réalisables ?

Certains observateurs se sont préparés à voir ces plans réduits à néant, à la manière d’un Potemkine [le maréchal Potemkine est resté célèbre pour les villages Potemkine de carton-pâte érigés lors de la visite de Catherine II en Crimée, en 1787], ou au moyen de nouvelles façons de faire passer des fonds publics russes dans les mains d’acteurs économiques privés, grâce à de nouvelles combines de corruption. Il est certain que toute augmentation du budget militaire apporte d’énormes opportunités de pots-de-vin. Mais ce serait une erreur de rejeter l’évidence : cette reconstruction va restaurer les capacités des forces armées russes, perdues après l’effondrement de l’Union soviétique.

Dans les dix-huit derniers mois, la Russie a mené des exercices militaires à une échelle jamais vue depuis la fin de la guerre froide (tels les essais militaires récemment achevés dans l’extrême est du pays). Bien qu’ils aient révélé qu’il existait toujours des problèmes avec les systèmes de contrôle et de commandement, ainsi que dans l’équipement, ces exercices ont néanmoins démontré que les réformes commencent à avoir un impact, et que la Russie est capable de déployer des forces plus mobiles et plus efficaces.

Voilà qui préoccupe grandement l’Otan.

La capacité de l’Alliance nord-atlantique a conduire des opérations hors zone, combinée à la décision de la plupart des pays européens de réduire significativement leurs dépenses en matière de défense, étaient fondées sur l’hypothèse que la Russie ne représentait plus une menace. Bien que personne ne pense que les tanks russes sont sur le point de se précipiter à travers la Trouée de Fulda [passage stratégique entre l’ex-Allemagne de l’Est et la ville de Francfort], l’hypothèse US que l’Europe pouvait devenir un exportateur de paix vers des régions du globe plus conflictuelles doit maintenant être révisée depuis que la Russie sort effectivement de son statut de désarmé, établi durant les années quatre-vingt-dix, et sur lequel les considérations US étaient fondées.

D’un autre côté, la reconstruction militaire ne sera pas une partie de plaisir pour le gouvernement russe.

Le premier écueil est de savoir si l’industrie de défense du pays est réellement capable de produire le matériel requis pour la nouvelle stratégie. Dmitri Gorenburg, du Centre d’analyses de la Marine, relève que les plans du ministère de la Défense reposent sur des appréciations exagérément optimistes, concernant la rapidité des ateliers et chantiers navals à fournir de nouveaux équipements (même en supposant qu’il n’y ait pas de retards, de problèmes techniques ou de conception, ou encore des goulots d’étranglement dans la production). Des problèmes de conception ont déjà entraîné un retard de deux ans pour un contrat public de 37 avions de type SU-35, lequel ne sera honoré qu’en 2016. Gorenburg et d’autres experts assurent qu’il est très peu probable que la reconstruction de l’armée remplisse, même à peu près, les objectifs avancés.

De plus, le complexe militaro-industriel est loin des standards de production zéro défaut, quand il s’agit de produire du matériel. Une série de défauts sur des missiles (en particulier le missile balistique Bulava, lancé depuis un sous-marin), des retards de livraisons de vaisseaux (ou la modernisation du porte-avions Amiral Gorshkov, et sa mise en service au sein de la marine indienne sous le nom d’INS Vikramaditya), et des problèmes de contrôle-qualité sur des véhicules ont soulevé maintes questions sur la fiabilité des équipements militaires russes.

Il y a aussi de réelles inquiétudes au sujet de la vigueur du secteur de la recherche et du développement, et si la Russie peut ou non produire en interne la plupart des technologies nécessaires pour développer des systèmes d’armes de 5e génération.

L’ancien ministre de la Défense, Anatoli Serdioukov, résista fermement aux pressions pour ne faire que des adaptations légères aux équipements datant de l’ère soviétique, bien que les industries russes faisaient alors du lobbying pour décrocher plus de contrats publics, et chercha à importer des équipements militaires de l’étranger : des drones israéliens, des véhicules à usage multiple de marque Iveco (Italie), et les porte-hélicoptères amphibies Mistral (BPC, France), afin d’équiper l’armée russe avec de nouvelles technologies qui ne pouvaient pas être produites par des acteurs nationaux. Trouver les moyens de maîtriser les technologies militaires étrangères de pointe sera l’une des principales tâches de l’industrie de la défense russe, durant la décennie à venir. Cependant, la volonté de Serdioukov de se tourner vers des fournisseurs étrangers fut l’un des facteurs contribuant à son éviction du poste de ministre de la Défense en 2012.

Serdioukov tenta aussi de réformer la structure du personnel militaire russe, soulevant à nouveau une opposition marquée à ses efforts visant à réduire le nombre des officiers (en particulier dans l’administration) et à engager l’armée russe à sortir du système de la conscription pour développer une armée de professionnels. Mais les plans annoncés pour augmenter le nombre d’hommes en armes s’opposent aux réalités démographiques russes.

La Russie connaît une pénurie de main-d’œuvre.

Le rétablissement de l’économie russe a diminué le trop-plein de travailleurs, qui, par le passé, aurait été absorbé par l’armée de conscription. A ce jour, entre les réformés et l’augmentation des problèmes de santé parmi certaines couches de la population russe, quelque 60 % des jeunes hommes en âge de faire leur service militaire sont inéligibles pour la conscription. Les efforts faits pour rendre plus attirant un service militaire contractuel (suivant en ce sens certaines réformes lancées par les USA, dans le cadre de leur passage à une armée de volontaires, dans les années 70) ont eu quelques succès. Mais, bien que l’armée russe ait annoncé sa volonté de créer 40 nouvelles brigades (rejoignant les quelque 70 déjà existantes) d’ici 2020, elle doit aussi gérer le fait que beaucoup d’unités existantes sont parfois réduites à 25 % de leurs capacités.

Choïgou doit poursuivre des réformes en matière de recrutement du personnel de l’Armée, et de la façon de le traiter. La conscription obligatoire et les conditions pénibles dues à la dedovchtchina (le bizutage des nouvelles recrues par des officiers subalternes ou d’autres rangs) ne permettent pas de créer des forces militaires professionnelles attirant les volontaires. Les sommes qui doivent être allouées (en hausses de salaire, avantages et autres incitations) pour attirer plus de Russes à s’engager dans l’armée pourrait représenter plus que ce que ne sont disposés à payer les officiels de la défense.

La politique de recrutement de militaires dépendra beaucoup de plusieurs facteurs.

  1. Le premier est de savoir si la trésorerie russe peut maintenir le même niveau de dépenses par le truchement de l’exportation de pétrole et de gaz naturel, pour poursuivre la transformation de l’armée. Tout effondrement majeur des prix de l’énergie mettrait ces plans en péril.
  2. Le deuxième concerne l’industrie russe de la défense : peut-elle s’adapter et être efficace ? Utilisera-t-elle l’argent public investi pour lancer de nouveaux produits ? Ce serait important non seulement pour les exigences de Poutine, mais aussi pour maintenir des débouchés sur les marchés de vente d’armes étrangers, traditionnellement lucratifs pour la Russie. La Russie perdra sa compétitivité non seulement vis-à-vis des États-Unis ou de l’Europe, mais aussi face aux firmes chinoises, si elle ne peut suivre le rythme des nouvelles technologies de défense.
  3. Le troisième point est de savoir si l’armée russe pourra recruter tout le personnel nécessaire, en offrant de meilleures conditions d’engagement ou en étant autorisée à recruter ailleurs, parmi les populations russophones de l’ancien bloc soviétique.

Mais même si les objectifs ambitieux du ministère de la Défense, en termes de nombre d’hommes recrutés et d’équipements modernes, ne sont pas pleinement atteints, l’armée russe prend du muscle.

La Russie n’est peut-être pas en mesure de défier directement les USA (dont les dépenses dépassent de loin celles de Moscou), mais, prenant en compte d’autres tendances régionales, en particulier en Europe, elle rétablit clairement ses capacités en combat conventionnel, et par là même réaffirme son statut de superpuissance. Quant à savoir si la confiance restaurée qui en résultera rendra la Russie plus coopérative, ou au contraire plus rebelle, dans l’arène internationale, cela reste une question ouverte…

Nikolas K. Gvosdev
Traduit par Geoffrey, relu par Sylvain, pour vineyardsaker.fr

Source : The Bear Awakens: Russia’s Military Is Back (nationalinterest.org, anglais, 12-11-2014)

Nikolas K. Gvosdev est un expert de la politique étrangère des États-Unis, ainsi que de l’interaction des États-Unis avec la Russie et ses voisins.

Tag(s) : #CONFLICTS DANS LE MONDE

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