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Automates de l’information :

La recherche de rentabilité conduit les médias à s’interroger plus que jamais sur le genre d’informations qu’aimerait lire le public. Ils partent d’un constat : moins de 15 % de ce que publient les journaux intéresse vraiment la majorité des gens. Il y aurait donc un problème d’offre ne correspondant pas, ou pas suffisamment, à la demande.

Deux questions se posent alors : quel genre d’informations fournir ? Et quand le faire exactement ?

Interrogations aussi anciennes que les médias de masse, auxquelles, pour la première fois, Internet pourrait permettre de répondre à l’aide de quelques instruments nouveaux. Entre autres, Google Trends, un service qui offre la possibilité de « connaître la fréquence à laquelle un terme a été tapé dans le moteur de recherche Google, avec la possibilité de visualiser ces données par régions et par langues (1) ». On peut ainsi savoir, en temps réel, quels thèmes d’actualité intéressent le plus, à un moment donné, les internautes.
Partant de ces renseignements, Google Actualités (Google News) a mis au point un service agrégateur d’informations en ligne gratuit qui présente, de façon automatisée, des articles prélevés en continu dans d’innombrables sources du Web et en particulier dans les autres médias. (...) [Mais] le grand pionnier d’une formule nouvelle d’« articles à la demande » est le site américain Demand Media, créé en 2006. Selon son « manifeste », il s’est fixé pour « mission » de « satisfaire la demande mondiale en contenus à valeur commerciale ». Mais pas n’importe quels contenus, puisque son très ambitieux objectif est de « créer des contenus qui résolvent les problèmes, répondent aux interrogations, permettent d’économiser de l’argent, font gagner du temps et rendent les gens heureux » (2). Le média-bonheur !
Comment s’y prend-il ? C’est fort simple, comme l’explique une journaliste : « Pour déterminer quels sujets doivent être traités, l’algorithme de Demand Media prend en compte les termes les plus recherchés sur Internet, les mots-clés les plus demandés par les publicitaires et l’existence ou non d’articles relatifs à ce sujet sur le Web. Il met en balance ce que veulent savoir les internautes et combien les annonceurs sont prêts à payer pour apparaître à côté de ces sujets. Une fois la demande identifiée par l’algorithme, les sujets à traiter sont mis en ligne sur Demand Studio, la plate-forme par laquelle passent les 10 000 rédacteurs et vidéastes free-lance qui fournissent à la société articles et vidéos. Il suffit à ces derniers de s’inscrire sur le site Internet du Studio et d’attendre les commandes de sujets qui s’y affichent — parfois 62 000 suggestions en un seul jour. Payés à l’article (10 dollars) ou à la vidéo (20 dollars) (3). »



Demand Media a ainsi inventé, avec l’industrialisation massive de la production de contenus en ligne, l’info low cost. A titre d’exemple, au cours du deuxième trimestre 2010, ses 10 000 pigistes ont produit, en moyenne, près de 6 000 articles ou vidéos chaque jour !(...) Bien entendu, à de telles cadences, il ne faut pas s’attendre à une information de qualité. Mais ce site est devenu le plus important contributeur de YouTube, auquel il fournit entre 10 000 et 20 000 vidéos par mois, qui génèrent environ 1,5 million de pages vues par jour... Et, phénomène rare encore dans le domaine des médias en ligne, Demand Media est une affaire qui marche : son chiffre d’affaires, en 2009, était estimé entre 200 et 300 millions de dollars.
Dans ce même esprit, l’un des portails les plus populaires de la Toile et grand rival de Google, Yahoo !, a créé aux Etats-Unis, en juillet 2010, un site d’infos, The Upshot, dont les sujets traités ne sont pas non plus déterminés par des journalistes mais uniquement par les statistiques de recherche des internautes sur l’ensemble du réseau Yahoo !, et notamment sur son site agrégateur d’infos Yahoo ! Actualités (4). En mai 2010, Yahoo ! a d’ailleurs racheté une société américaine spécialisée dans la production de contenus low cost à la demande, Associated Content. « Ses salariés passent en revue plus de 50 000 articles, images, sons et vidéos proposés, chaque mois, par quelque 380 000 contributeurs indépendants qui produisent toutes sortes d’articles sur les sujets les plus variés (5). » Aux internautes souhaitant écrire et être publiés, Associated Content explique qu’ils peuvent de surcroît gagner un peu d’argent car il a été créé dans « l’idée que quiconque donne des informations instructives, des critiques, des guides, des entretiens, des éditoriaux et autres doit pouvoir être payé et rémunéré pour son expertise (6) ».
Il s’agit, en quelque sorte, d’une « massification planétaire » du travail à la pige. Ces plates-formes sont appelées des « fermes de contenus » ou des « usines à infos ». Qui achète ces informations « à tarif réduit » ? « Des associations, des sociétés, des sites Internet, des magazines et groupes de presse, des firmes souhaitant augmenter leur audience naturelle et donc leurs ventes, leurs revenus publicitaires ou le nombre de leurs prospects (7). »
Le groupe américain AOL, un des pionniers d’Internet, aujourd’hui séparé du groupe Time Warner et en phase de restructuration lourde, a décidé à son tour de « se repositionner en tant qu’entreprise d’information (8) » — c’est dans ce but qu’il a racheté, en février 2011, le quotidien en ligne The Huffington Post.
AOL a lancé, en 2010, sa propre « ferme de contenus », Seed.com, qui accueille des articles de jeunes novices du journalisme, de la littérature ou de la photographie traitant de sujets extrêmement divers (loisirs, santé, sport, animaux domestiques, nouvelles technologies, économie et finances, voyages, politique) pour les diffuser sur ses nombreux sites spécialisés (DailyFinance, StyleList, AOL Travel, Moviefone, Wow.com, AOL Food, etc.). Comme l’explique Saul Hansell, un des responsables de Seed.com, ancien reporter au New York Times, « il s’agit tout simplement de reprendre le modèle du journalisme de piges tel qu’il a toujours existé et de le rendre beaucoup plus efficace (9) ». (...)
En Europe aussi, des « fermes de contenus » de ce type commencent à se créer. D’origine italienne, Populis est la plate-forme leader, dont le présomptueux slogan proclame : « Où l’art de la création de contenus rencontre la science du Web. » Elle revendique plus de 18 millions de visiteurs uniques par mois. Ses responsables ont établi une base de données de quelque 16 millions de thèmes qui intéressent à la fois les internautes et d’éventuels annonceurs dont les publicités seraient affichées en même temps que les articles. Ceux-ci ne sont pas écrits par des journalistes professionnels mais par des « rédacteurs free-lance », des amateurs passionnés par un sujet précis, sachant écrire correctement et dont les candidatures sont sollicitées par le site. Le tarif des piges varie de 5 à 150 euros selon la dimension de l’article et la qualité de l’écriture.
En France, des sites de contenus à la demande apparaissent également (10). Ainsi, Wikio, portail européen d’indexation de flux d’informations, séduit environ 3 millions de visiteurs uniques par mois. Son site Les Experts (www.les-experts.com) présente des articles — surtout de vie pratique (11) — établis en fonction des sujets plébiscités par les internautes. Son ambition est de proposer environ 100 000 articles par mois, rédigés par une armée de blogueurs rémunérés en fixe lors de l’acceptation de l’article, plus un complément variable en fonction de l’audience des articles, des recettes publicitaires et de l’expertise du blogueur.
En revanche, le magazine en ligne canadien Suite101 (www.suite101.fr), présent en France depuis septembre 2009, ne paie pas de piges à ses collaborateurs free-lance. Il ne leur verse ce qu’il appelle des « revenus publicitaires » que si les placards de publicité, vendus à des tarifs très avantageux et diffusés avec les articles, sont « cliqués » par les internautes. Or, une enquête américaine sur l’économie en ligne a montré, en 2010, que 79 % des lecteurs d’informations sur le Web ne cliquent jamais, ou rarement, sur une publicité (12). Avides de « réduire les coûts » aux dépens des journalistes, des groupes de presse traditionnels commencent à s’intéresser à ces nouvelles méthodes de production « participative » de contenus. Ainsi, le groupe de presse allemand Hubert Burda Media, propriétaire de 186 magazines dans une dizaine de pays, a acquis entre 35 et 40 % du capital du site Suite101.
Ces « usines à infos » peuvent-elles concurrencer les médias d’information classiques ou les sites tenus par des journalistes professionnels ? La plupart des patrons de ces « fermes de contenus » ne le pensent pas, pour deux raisons : d’abord, ils considèrent que le créneau des sites d’actualités est saturé ; ensuite, ils affirment ne chercher aucunement à s’y insérer. Les articles (courts, faciles, consensuels) qu’ils proposent portent surtout sur la vie pratique, le « mieux-vivre au quotidien », les conseils de type self-help,les recommandations en matière de santé, d’argent, d’emploi, de loisirs, de voyages... Ces sites de contenus low cost recherchent surtout de gros volumes d’audience pour vendre de la publicité à très faible prix et miser sur une « économie du clic ».
Président et fondateur de Populis, M. Luca Ascani estime que son site peut toutefois se révéler complémentaire : « Sur Internet, 20 à 25 % de l’information consommée proviennent des médias traditionnels, 60 à 65 % proviennent de recherches et environ 15 % des contenus partagés via les réseaux sociaux. Nous essayons de couvrir ces trois zones et d’apporter des réponses adéquates (13). »
Cependant, avec la crise des médias, des sites gratuits d’information en ligne observent de près le succès des « fermes de contenus »(...). Même certains journaux de référence y songent.
Le groupe américain The Washington Post Company, éditeur du célèbre quotidien, a acquis, en juillet 2010, iCurrent, une start-up qui propose aux internautes de consulter un « journal adapté à leurs centres d’intérêt ». Il est conçu automatiquement par l’agrégation des contenus de 27 000 sites de presse et blogs proposés à l’internaute, qui peut affiner ces propositions (14). Cette perspective effraie notamment Bill Keller, le directeur du New York Times :« Je ne laisserais pas le destin de l’information dans les mains de Google (15). »
Ignacio Ramonet
Ancien directeur du Monde diplomatique. Ce texte est extrait de son livre L’Explosion du journalisme. Des médias de masse à la masse de médias, Galilée, Paris, en librairie le 3 mars 2011. vu sur "au bout de la route"
Tag(s) : #AIR DU TEMPS

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