Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Front national: les réseaux obscurs de Marine Le Pen par MÉDIAPART


«Dédiabolisation». Le mot est de Marine Le Pen, elle ne cesse de le répéter depuis son émergence médiatique, un soir électoral de 2002. La présidente du FN s'efforce de faire croire que son parti n'est plus «d'extrême droite» et qu'«Obama est plus à droite qu'(elle)». Elle aime raconter qu'un groupe d'experts issus de la société civile l'alimente en notes. Qu'elle a purgé son parti de la frange dure, banni les skinheads. Et que, finalement, elle ne fait pas d'autre constat sur l'euro que celui de grands économistes, comme Jacques Sapir.
C'est sans aucun doute ce que Marine Le Pen rabâchera pendant les universités d'été de son parti, ce week-end, à Nice, voulant faire du parti des Le Pen un grand «pôle de rassemblement populaire».
M. Le Pen à Fréjus (Var).M. Le Pen à Fréjus (Var).© M. Turchi
Voilà pour la vitrine. Mais dans l'arrière-boutique, des conseillers occultes moins présentables font fonctionner l'entreprise Le Pen. Leur présence sur l'organigramme officiel du parti ruinerait cette stratégie de «dédiabolisation». Pourtant, ce sont eux qui écrivent les discours de la présidente du FN, eux aussi qui l'alimentent en notes, mettent sur pied le socle idéologique du parti, réalisent ses affiches de campagne, tirent les ficelles financières. Eux qui l'ont portée à la tête du FN et lui permettent aujourd'hui de caracoler dans les sondages.


Cet été, Carl Lang, ancien numéro trois du FN, exclu à l'automne 2008, livrait à Mediapart les contours de ces cercles d'influence.


«Le premier cercle, c'est Louis Aliot(vice-président du FN et compagnon de Marine Le Pen),central car conseiller privilégié, obsédé par la normalisation par rapport à la communauté juive.

Le deuxième cercle est tenu par Philippe Olivier, (beau-frère de Marine Le Pen, en rupture avec Jean-Marie Le Pen depuis qu'il avait rejoint Mégret en 1998). Il est revenu au centre du dispositif. C'est un grand stratège, il a organisé en sous-main la campagne municipale d'Hénin-Beaumont. Il produit des notes, il influence beaucoup Marine Le Pen sur le côté citoyen étatique.»

Troisième cercle, selon Carl Lang, la bande d'Hénin-Beaumont. «Bruno Bilde (directeur de cabinet de Marine Le Pen) et Steeve Briois (secrétaire général du FN). Ils sont censés animer l'appareil mais ils ne tiennent rien en fait. Steeve Briois n'a aucune influence politique, Philippe Olivier est dix niveaux au-dessus de lui».
 Enfin, le quatrième cercle est organisé autour de «Philippe Péninque, avocat, conseiller occulte».

C'est précisément sur ces cercles officieux qu'ont enquêté les journalistes du Monde, Caroline Monnot et Abel Mestre, spécialistes du FN et auteurs du très bon blog«Droites Extrêmes». Dans un livre publié le 8 septembre aux éditions Denoël et intitulé Le Système Le Pen, ils mettent en lumière les réseaux du Front national. Sur près de 200 pages, ils livrent une galerie de portraits de ces «représentants de l'extrême droite la plus dure», ces «individus troubles» qui conseillent Marine Le Pen, ou chez qui elle «pioche des idées au gré de l'actualité».
Le point de départ de la (ré)organisation de ces réseaux autour de la stratégie de «dédiabolisation», c'est sans doute cette scène, rapportée au milieu du livre. Septembre 2007. Le FN vient de prendre une double claque. A peine 10% des suffrages recueillis à la présidentielle, le discours orienté vers les enfants d'immigrés n'a pas pris et Sarkozy a siphonné les voix frontistes. Aux législatives, c'est carrément la douche froide (4,29% des voix). Le parti est endetté jusqu'au cou, les cadres ont fichu le camp, les élus n'ont pas été réélus, et le chef est sur le déclin.
Marine Le Pen est «déprimée». Elle déjeune avec «un petit homme» qui travaille dans une institution financière parapublique. «On est au fond du trou», lui dit-elle. Il lui déroule son scénario: «Le système bancaire est insolvable, le marché va dégringoler, le système économique est à bout de souffle. (...) Le balancier va revenir vers nous, il faut le choper au passage. Est-ce que vous voulez arriver au pouvoir? (...) C'est l'économie et le social qui vont vous y amener. Il va falloir qu'on travaille.»

Ce spécialiste des marchés, c'est Nicolas Pavillon. Aujourd'hui l'une des chevilles ouvrières du programme du FN, il est constamment mis en avant par la numéro un du FN comme chef de file des «experts», pour «faire sérieux»,estiment les journalistes. «Mais ce ne sont pas ces experts qui forgent le fond de son discours.» Ce sont «les nouveaux idéologues» du parti, qui «pour la première fois ont élaboré une grille de lecture du monde».

Les multiples «familles» de Marine Le Pen

«Marine Le Pen a fait un coup de poker» avec un nom et du charisme, estiment les journalistes. Sa conquête a débuté«avec peu de troupes, une poignée de fidèles, auxquels se sont agrégés des ralliés, des revenants, des nouveaux convertis». Ils recensent plusieurs «familles», mélange de«modérés et radicaux», chacune avec «son propre objectif».
Louis AliotLouis Aliot© FNLe cercle des plus anciens marinistes, d'abord. Cette génération de quadras, qui s'est construite autour de Samuel Maréchal, l'ex-beau-frère de Marine Le Pen, a milité ensemble au FNJ, le mouvement de jeunesse du parti, dans la seconde moitié des années 1990. Ils ont toujours aspiré au pouvoir mais sont restés fidèles à Le Pen pendant la scission de 1998.
Ils se retrouvent aujourd'hui dans l'entourage de la présidente. Ce sont les «héritiers», comme le vice-président Louis Aliot, «curieux mélange tout à la fois "moderne" et "tradi"», qui refuse «le folklore de l'extrême droite» mais reste nostalgique «de l'Algérie française». Ce sont aussi les«night-clubbers», cette «bande bruyante et fêtarde» de cadres issus du FNJ qui accompagnait Marine Le Pen et son beau-frère «avec l'envie de foutre la merde».
«Les Assasiens», ensuite, rencontrés par la présidente du FN lors de ses études de droit à l'université d'Assas. La figure emblématique? Frédéric Chatillon (dont Mediapart avait déjà parlé ici), président du GUD (Groupe union et défense) à partir de 1991. «Un ami», dit de lui Marine Le Pen. «Chef de bande, c'est lui qui fait prendre au GUD un tournant dit "antisioniste" radical», expliquent les auteurs. Aujourd'hui, il dirige Riwal, une entreprise de communication qui travaille essentiellement avec le FN.
«Pour le reste, il n'a pas beaucoup changé», estiment-ils: il«veille, comme un "grand frère", aux destinées du GUD»,«admire la République sociale italienne de Mussolini», reste un «fervent supporteur du Hezbollah», «a des amitiés syriennes haut placées et solides» et a «apporté son soutien au régime de Bachar Al-Assad» au printemps. Sorte de conseiller en communication de Marine Le Pen, il réalise certaines de ses plaquettes de campagne et organise des dîners pour la présenter «à des avocats ou des hommes d'affaires».
Autour de la présidente du FN, on croise également les«ralliés», incarnés par deux tacticiens politiques: Philippe Olivier, beau-frère de Marine Le Pen, et Emmanuel Leroy, ancien d'Ordre Nouveau (entre autres) et ex-conseiller régional FN. Tous deux avaient suivi Bruno Mégret lors de la scission et ont réussi à remonter discrètement dans le«cercle très fermé des conseillers de Marine Le Pen» en produisant notes et argumentaires.
Tous deux sont des idéologues très influencés par le Grece (le Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne, qui, «derrière un éloge du droit à la différence», déploie «un racisme beaucoup plus subtil qu'une hiérarchie des races un peu primaire»).
L. Ozon et M. Le Pen en mars 2011.
L. Ozon et M. Le Pen en mars 2011.
Ce sont eux qui ont fourni à Marine Le Pen le socle de ses discours, et cette idée clé: la mondialisation rend le clivage droite/gauche caduc car la vraie fracture se situe entre«mondialistes» et défenseurs de «l'identité nationale». A ce duo d'influence greciste s'ajoute Laurent Ozon (dont Mediapart avait tiré le portrait). «Pépite écolo» de Marine Le Pen, propulsé par elle-même au bureau politique du FN, il a démissionné de ses fonctions sept mois plus tard, après son dérapage sur l'attentat d'Oslo.
Vient ensuite «le clan», celui des «Gudards» (dont Frédéric Chatillon), articulé autour de l'avocat et «homme d'argent»Philippe Péninque. Ancien conseiller de Jean-Marie Le Pen, il est réapparu dans le sillage de Marine Le Pen à la veille de la présidentielle de 2007. «Il est l'homme des missions spéciales pour le clan des Le Pen», «le grand frère», écrivent les auteurs. «Avocat omis», il «fait désormais des affaires avec le "clan"». Un réseau informel, surnommé le«GUD business», «qui ne dédaigne pas les montages financiers opaques». Indépendant du FN, il «roule pour Marine Le Pen» et jouit d'une sorte d'impunité auprès d'elle.
S. Briois et M. Le Pen à Hénin-Beaumont.S. Briois et M. Le Pen à Hénin-Beaumont.© M. TurchiEnfin il y a«les gars d'Hénin-Beaumont»: Laurent Brice (coopté au comité central), Steeve Briois, Bruno Bilde. Natifs du Nord (et de la Lorraine pour le troisième), issus de familles très marquées à gauche (pour les deux premiers), ils ont suivi Mégret en 1998.
C'est ce trio de militants et d'élus de terrain qui a proposé à la présidente du FN, en 2007, de faire du bassin minier son futur bastion. «Un ancrage populaire, minier, ouvrier, désenchanté, pauvre. L'exact opposé de Neuilly-sur-Seine», où elle est née. Bingo. Hénin-Beaumont deviendra le laboratoire du FN mariniste, un FN débarrassé des «zozos»selon sa formule. Bilde et Briois sont la vitrine du FN et se contentent de «faire tourner le parti».
Au fil des pages, on croise d'anciens compagnons de route de la présidente du FN (le polémiste Alain Soral, le riche imprimeur Fernand Le Rachinel), des personnages sulfureux la soutenant (l'ancien chef des skinheads parisiens, Serge Ayoub, dit «Batskin», avec qui elle dîne en septembre 2010); des futures proies (comme Philippe Vardon, un membre de la direction du Bloc identitaire, avec qui Marine Le Pen affirme«(être) en contact»), et... un franc-maçon, malgré la haine historique de l'extrême droite pour les loges maçonniques: l'avocat Valéry Le Douguet (membre du Grand Orient, militant de l'UMP jusqu'en 2010, ancien du cabinet de Chirac à la mairie de Paris), aujourd'hui chargé du volet «justice» du projet frontiste.

La «dédiabolisation», cheval de Troie des plus radicaux

© Reuters
Le livre démonte au passage plusieurs idées reçues. Première d'entre elles, la vision d'une Marine Le Pen étrangère aux méthodes de son père. Elle fonctionne au contraire «à l'identique» de Jean-Marie Le Pen, affirment les auteurs. «Comme lui, elle est entourée de plusieurs clans, de figures diverses (...) chargées de la conseiller. (...) Des personnes qu'elle arrive à faire cohabiter alors que certaines se détestent cordialement.»
Comme lui aussi, «elle sait être dure, intransigeante, même avec ses proches». Comme lui, «la famille est aussi un clan politique: son compagnon est vice-président du FN, son beau-frère est l'un de ses conseillers les plus influents, et sa sœur Yann est toujours là, à la fois discrète et omniprésente».
Autre concept écorné, celui de «dédiabolisation», érigée en stratégie officielle, mais qui est «d'abord et surtout une affaire d'image». Pour les auteurs, Marine Le Pen appliquerait la recette Mégret à sa sauce.
Lors de la scission de 1998, Bruno Mégret s'était opposé à Jean-Marie Le Pen au nom d'une stratégie de «dédiabolisation», avec l'objectif de s'allier, à terme, avec la droite classique. Or, après la rupture, ne restent autour du chef du MNR que «les plus radicaux de l'extrême droite», comme «Pierre Vial, qui (...) flirte clairement avec le néonazisme». La «dédiabolisation» serait donc «un cheval de Troie» pour les plus radicaux afin de diffuser leurs idées et influer sur la ligne politique de la droite classique.
D'ailleurs, pour Marine Le Pen, «l'idée, dans l'immédiat, n'est pas de passer des alliances avec la droite. Mais bien de faire exploser la majorité présidentielle. Et de ramasser une partie des morceaux d'une UMP réduite», analysent les auteurs.
Elle mise sur un mauvais score de Nicolas Sarkozy à la présidentielle pour «exercer une pression maximale sur les élus de la droite parlementaire» lors des législatives, son vrai rendez-vous. D'où la création, annoncée après les dernières élections cantonales, d'un «pôle de rassemblement», une plate-forme au nom neutre pour attirer des candidats réticents par rapport au label «FN». «30% des investitures» seront réservées à ces ralliés. Mais pour le moment, cela permet «d'intégrer des personnalités», à l'image du médiatique avocat Gilbert Collard, devenu président du comité de soutien de Marine Le Pen pour 2012.
M. Le Pen et son équipe héninoise en 2009.M. Le Pen et son équipe héninoise en 2009.© M. Turchi
Autre idée reçue battue en brèche: Marine Le Pen aurait sorti de son chapeau la question sociale et «la lutte contre le mondialisme» dans un parti qui ne parlait que d'insécurité et d'immigration. Sauf qu'en 2002, la sortie de l'euro et de l'Union européenne, la dénonciation du «mondialisme» figurent déjà dans le programme de Jean-Marie Le Pen.
«Marine Le Pen et ses idéologues n'ont rien inventé. Ils ont déplacé les meubles, analysent les deux journalistes. La "mondialisation" a été poussée au milieu du salon. Immigration, chômage, insécurité: c'est autour d'elle que tout s'ordonne.»
A Mediapart, Marine Le Pen ne disait pas autre chose, lors des dernières élections cantonales: «J'ai donné une visibilité au programme économique et social du Front. (...) Le thème numéro un, c'est la lutte contre le mondialisme.L'immigration en découle. Elle est aux confluents de l'insécurité et du social.»
Ce sera «quitte ou double», estiment Caroline Monnot et Abel Mestre. Car la troupe mariniste, constituée par strates successives, croule sous les inimitiés, et ne s'est toujours pas stabilisée. «Tout repose sur son score à l'élection présidentielle», «épreuve de vérité», qui «doit permettre d'être en position de force aux législatives». La dynamique«ne marche qu'aux promesses de succès à venir. Un coup d'arrêt et l'édifice s'effondre».

Source vu sur "au bout de la route"
 
Tag(s) : #Présidentielles 2012

Partager cet article