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Depuis les articles à charge sur Soral et Dieudonné, on découvre un Canard inattendu, qui hurle avec les loups. Loin de la prudence et de l’indépendance éditoriales qui ont fait sa réputation. Auparavant de gauche, et avant cela carrément anar, cet organe dit de contre-pouvoir a visiblement changé de côté. Un basculement que l’on a pu observer très concrètement lors des grandes manifs de 2013, quand le volatile s’est aligné, anticléricalisme (bien pratique) oblige, sur le bloc médiatique qui parlait d’une seule voix : les religions, sous-entendu catholique et musulmane, c’est mal… sauf, en creux, celle qui est au pouvoir. Cent ans après l’Église, il serait temps de séparer la Synagogue de l’État.
 
 
Un anticléricalisme très partial
 
Dans le numéro du 17 avril 2013, en dernière page, un encadré signé H. L. analyse la politisation et la radicalisation des meneurs de la Manif pour Tous, un succès populaire imprévu, malgré les dénégations officielles venues du PS, ce qui est de bonne guerre, mais aussi des médias, ce qui est plus inquiétant.
 
Ainsi commence le papier : « “Hollande veut du sang ! Il en aura ! Nous vivons dans une dictature !” renchérit Frigide Barjot, l’égérie catho, avant d’être obligée d’édulcorer ses propos. »
 
Au lieu d’analyser la ligne politique des manifestants et de leurs leaders, le journaliste (du moins on l’espère) s’applique à dévaloriser les personnes : « Abonnée aux pétages de plombs, la bande à Barjot se surpasse depuis que le gouvernement lui a brûlé la politesse. Sans attendre la énième manif des “contre”, qui était prévue pour le 25 mai, Matignon a sifflé la fin de la récré et décidé d’accélérer les débats au Parlement. […] Depuis, les appels aux barricades se succèdent dans les rangs de la droite dure contre une loi qui n’enlèvera pourtant aucun droit au moindre hétéro. Même pas à Christine Boutin. »

Rappelons qu’à côté de ce papier d’opinion, figure un dessin avec la double caricature de Barjot et Boutin, enlaidies à souhait, dans la grande tradition de Charlie Hebdo, qui associe depuis la philippevalisation du journal ses ennemis idéologiques à des monstres aussi repoussants qu’idiots. Cette caricature ratée est l’œuvre du dessinateur Mougey, médiocre copieur de Cabu, qui s’est lui-même enfoncé depuis son embauche au Canard dans une paresseuse et routinière illustration du vieux logiciel de gauche, dont on rappelle les grandes lignes, ainsi que les clichés, ou illusions : le peuple est à gauche (on va voir ça en 2017), les patrons sont méchants (sauf ceux de gauche), la police est fasciste (on n’est plus en 1961), les juifs sont intouchables (ils ont trop souffert de la Shoah, même ceux qui ne l’ont pas vécue), Internet est une poubelle (le journal s’en méfie), l’église est un repère de pédophiles (venant d’un membre de Charlie Hebdo, ça prend tout son sens), bref, un tissu d’âneries aussi résistantes qu’une bactérie dans un hôpital public.

L’Église du Mal, les Loges du Bien

Poursuivons le papier : « Il n’en fallait pas plus pour encourager les militants UMP les plus excités à rejoindre les associations d’extrême droite et les intégristes, qui mènent contre le projet de loi une guérilla à coups de poing et de crucifix. Avec le fol espoir de déclencher un Mai 68 à l’envers, qui chasserait la gauche du pouvoir et restaurerait la France catholique de jadis. Ces mouvements recrutent aujourd’hui à tour de bras et n’hésitent plus à tenir des discours ouvertement homophobes. […] L’Église se montre, de son côté, étrangement silencieuse face aux violences de ce mouvement qu’elle a pourtant porté sur les fonts baptismaux. Par exemple, le cardinal archevêque de Lyon, Philippe Barbarin, qui n’avait pas hésité, l’automne dernier, à faire le parallèle entre mariage homo et zoophilie, puis à encourager ses paroissiens à descendre dans la rue, n’a pas eu un mot pour condamner les dérapages anti-mariage. Lui et ses collègues mitrés désertent désormais les cortèges. Et laissent à d’autres le soin d’éteindre l’incendie qu’ils ont eux-mêmes allumé… »

Passons sur les vrais responsables de l’incendie, allumé par le gouvernement sur ordre d’Hollande, dans un contexte de crise économique et de ponctions de plus en plus lourdes… ainsi que sur le lobby homosexuel, voire pédophile, à l’origine d’une loi dont visiblement une écrasante partie des familles françaises (deux mots terrifiants, surtout quand ils sont accolés), ne veut pas. Si on lit bien H. L., la fameuse Église ne devrait même pas oser se défendre. Massivement attaquée depuis Mai 68, pour des raisons parfois valables (traditions rouillées, déconnexion de la jeunesse), mais le plus souvent politiques, et cachées, l’Église, selon son principe christique, ne se défend jamais, à l’inverse d’autres communautés prêtes à attaquer avant même de l’être. Question paix sociale, la communauté chrétienne, ainsi que la communauté musulmane, ont des leçons à donner à d’autres communautés, devenues depuis dix ans aussi agressives que communautaristes.

Le minuscule couac du rabbin Bernheim

Dans le même numéro, sur la même page, mais en bas et à gauche, se trouve un autre encadré, « Les interviews (presque) imaginaires du Canard », rédigé par Frédéric Pagès (premier compagnon de Frigide Barjot, la casserole de droite au Canard). C’est rarement drôle, et fut soi-disant très lu pendant la période où Brice Hortefeux était à l’Intérieur, car ce dernier alimentait lui-même les ragots gentillets sur le couple royal, alors formé par Carla et Nicolas. Dans la page 2 du Canard, on apprenait ainsi que Nicolas était colérique, mais qu’il avait un humour aiguisé comme une pointe de lance, qu’il se moquait de ses ministres, et qu’il devait tout faire tout seul. Un portrait faussement critique taillé pour embobiner le lecteur de gauche. De la pure « com » maquillée en fuite journalistique. En vérité, les gros pontes du Canard étaient fascinés par Sarkozy, son modernisme, sa vivacité politique, sa capacité à créer le débat, à bousculer la société française. Un animal politique vendeur, qui plus est. Il est vrai qu’après 12 ans de chiraquisme et 14 de mitterrandisme…

Aujourd’hui, la page 2 est aseptisée, avec ses histoires de « je te file mon adjoint tu gardes ton poste de ministre », et autres bruits de couloir dont le populo n’a strictement rien à faire. Le Canard, lui, se vend toujours à 475 000 exemplaires chaque semaine, entre autres parce que la concurrence n’a jamais pu se hisser au-delà d’un niveau très moyen : la presse française en général manque de poids, d’indépendance, et donc de révélations. En cause, les réseaux, lobbies, loges, chapelles et copinages qui composent le tissu médiatico-politique, freinant les audaces, étouffant les enquêtes dérangeantes, et piégeant les journalistes idéalistes. Des « fils et fille de » de journalistes du Canard, dont certains cachetonnent en douce à la télé (consultants ou auteurs de fictions politiques), sont placés dans les médias dominants, nous y reviendrons. Il est loin le journal déconnecté du système !

Les Inrocks du 25 septembre 2013 : « Si l’armée et l’Église ont perdu de leur pouvoir, une nouvelle puissance influence les politiques : la finance. Est-elle pour vous une priorité en matière d’enquête ? » Louis-Marie Horeau : « C’est en effet là que beaucoup de choses se passent. On a d’ailleurs publié pas mal d’articles sur le sujet. C’est un domaine passionnant que l’on va développer. »

En 2002, Jean-Pierre Tailleur, journaliste spécialisé en matière économique, dans son livre intitulé Bévues de presse paru aux éditions du Félin, soulignait le manque de professionnalisme des médias français, ainsi que la faiblesse des articles financiers du Canard. Personne n’en parlera, sauf Acrimed.

Ainsi, le Canard ne franchit pas certaines limites, qui sont par exemple celles de l’antisionisme (c’est aussi la limite du Monde diplomatique), malgré quelques papiers de géopolitique très légèrement anti-atlantistes, signés Claude Angeli, un pépère de 80 balais qui va chercher ses infos dans le haut renseignement militaire. À part ça, on nage dans la politique manichéenne, destinée à ceux qui croient encore au jeu de la droite contre la gauche, qui a berné tant d’électeurs depuis 30 ans.

Il est donc de bon ton de continuer à taper sur l’Église (comme les trotskistes ou les Femen), qui en vérité ne possède plus aucun pouvoir, qui en a été écartée, ou qui s’en est retirée. C’est justement pour ça qu’elle reste dangereuse, car elle continue, à partir de ses indestructibles principes chrétiens, chaque jour foulés aux pieds par nos élites médiatico-politiques, de séduire des esprits résistants. On l’a vu dans la mobilisation massive pour les manifestations anti-mariage gay. Le pouvoir sur les âmes, c’est bien ce que la gauche n’a plus, et n’a peut-être jamais eu. Même par la licence des mœurs et l’encouragement à la dégradation morale qu’a apportée la libération sexuelle obligatoire. Et malgré une possession quasi-totale des batteries médiatiques, faites pour imprimer le rassurant trompe-l’œil démocratique dans la tête des Français. Hélas, dès qu’on touche au Sacré, les Français se réveillent. Et le Sacré, malgré les admonestations soufflées par la LICRA au ministre de l’Intérieur, n’est pas celui qu’on essaye de nous vendre.


600 000 euros, la fortune du Diable

« Comme le veut la tradition, le bénéfice est affecté aux réserves et notre matelas est conséquent, avec plus de 100 millions d’euros, on est assis sur un tas d’or qui assure notre indépendance et nous met hors de portée de toute opération de prédation. » (Le rédacteur en chef Louis-Marie Horeau, AFP, 2012)

Le 12 février 2014, le bandeau rouge du Canard claque comme un drapeau bolchevique au vent : « Document : la fortune cachée de Dieudonné. » On s’attend à des détournements massifs, des tonnes d’or, comme les 102 millions d’euros sur lesquels trône l’hebdomadaire, un journal qui ne coûte pas cher avec son papier pourri, ses dessins torchés à la va-vite (c’est pas Lefred Thouron qui dira le contraire) et ses deux grandes pages pliées en quatre. Et surtout, trois photos par an. C’est cher, la photo. Assurément un excellent plan fric, même avec le prix modeste et inamovible de 1,20 euro. La culbute du Canard, avec ce papier bas de gamme, est énorme.

« Nous sommes de vieux laïcards anticléricaux, des républicains intransigeants avec une sensibilité sociale. Et le caractère satirique du journal fait que l’on essaie d’être précis sans jamais se prendre au sérieux. Vous trouverez rarement dans Le Canard un article engagé au premier degré. L’humour, l’ironie, la satire, l’irrespect sont les vertus principales de ce journal. » (Louis-Marie Horeau, Les Inrocks, 25/09/13)

En fait de document saignant, de révélation historique, rien que du très normal : Dieudonné gagne de l’argent avec son humour risqué, ce qui n’est pas le cas du Canard. On comprend qu’il faille éviter les procès, et surtout ne pas écrire n’importe quoi, mais question humour, le volatile ne combat pas dans la même catégorie. On serait même plutôt chez les poids coq. Reprocher, comme le fait toute la presse subventionnée, à un humoriste de gagner de l’argent, c’est un argument… comique. Sortir l’argent au Cameroun ? On a moins entendu le Canard sur le compte suisse du malin Miller (Gérard, pas Claude), qui s’est payé une remarquable bâtisse en plein Paris en étant payé par Ruquier en salaire mais aussi en droits d’auteur, pour les tirades même pas drôles de On a tout essayé, où il serinait son catéchisme paléo-gauchiste resté coincé au stade anal de la psychanalyse, à moins que ce ne soit sur un divan de jeune femme hypnotisée…

Toujours est-il que Dieudonné reste loin des revenus d’un Canteloup, par exemple, capable il y a quatre ans de se produire en privé devant 2 000 cadres bancaires pour un cachet de 100 000 euros. Et on ne parle même pas de son salaire sur TF1, avec ses blagues en boucle sur Merkel. Za marche touchours, l’humour kolossal ! On vous réserve ça pour un autre article, mais c’est bien au-delà des 50 000 euros mensuels qui traînent sur le Net. On pense à Jamel aussi, qui rôde ses shows mal écrits, mal travaillés, en province, pour des cachets de 30 à 50 000 euros, payés par des petites communes, qui se saignent… On n’oublie pas sa prestation dans le désolant Marsupilami de Chabat, pour lequel il a touché près de 1,8 million d’euros. Face à une telle avidité, il y en a qui n’ont pas peur de dénoncer les 600 000 euros de Dieudonné !


L’indépendance éditoriale pour les naïfs

« Notre anticléricalisme est historiquement lié à l’Église catholique, à ses interventions dans le domaine politique. Or il faut bien reconnaître qu’elle a perdu de sa superbe, sauf ces derniers temps avec la Manif pour tous, et on a réagi à la hauteur de l’événement. Quant à l’islam, il y a matière à être anticlérical face à la montée de mouvements radicaux, mais ils ne sont pas au pouvoir. Si nous sommes anticléricaux, nous ne sommes pas antireligieux. » (Louis-Marie Horeau, Les Inrocks, 25 septembre 2013)

Le plus surprenant, dans le numéro du Canard de 2013, c’est le traitement comparatif, dans le cadre de « l’interview (presque) imaginaire », du cas délicat du rabbin Bernheim, véritable escroc pour le coup, puisqu’il a trompé son monde à coups de faux diplôme universitaire et de plagiats éhontés. On aurait aimé, pour une fois, un peu de courage canardeur : le bandeau de haut de page sur Bernheim, gravissime pour une immense figure morale, et l’interview imaginaire sur Dieudonné, coupable uniquement de déconne, certes ultra provocatrice, mais c’est un choix artistique… Histoire de remettre les deux informations dans leur hiérarchie naturelle.

Car en presse, tout est question de pondération. Chaque information est affublée d’un poids, qui est désigné par sa place dans le journal, et sa surface dans la page. Une demi-page sur Bernheim en page 3 (celle de la grosse enquête) et un petit encadré en page 8 sur Dieudonné, ne nous aurait pas semblé irréaliste, ni même contraire à la déontologie. Mais il faut croire que Nicolas Brimo, l’administrateur du Canard, fier de gérer ce robinet à fric, n’a pas la même vision des choses. Serait-il partial ? Le traitement infligé à Alain Soral – focaliser sur son antisémitisme supposé pour évacuer la question politique posée, du sionisme – peut le faire penser.

« Aujourd’hui, la papesse de l’humanisme s’affiche aux côtés des proches de l’antisémite Alain Soral, comme Farida Belghoul, dans sa lutte contre la théorie du genre. » Extrait du portrait de Christine Boutin, dite « L’amère supérieure », dans le numéro du 12 février 2014. C’est désormais un oukase : après « l’ex-humoriste Dieudonné », voici « l’antisémite Alain Soral ». Rappel : Dieudonné fait rire un nombre croissant de (mauvais) Français, pendant que le site Égalité & Réconciliation offre une information rafraîchissante à un nombre croissant d’internautes, ni fous, ni antisémites. Personne ici n’oserait écrire « le sioniste Nicolas Brimo ».

Trois voix discordantes sur le Canard

Laurent Martin, auteur d’une Histoire du Canard enchaîné : « Et du coup, ce journal qui avait vraiment une très forte identité de gauche, jusqu’à la fin des années 70, il l’a encore, mais beaucoup moins. Maintenant, je dirais, l’identité du journal, c’est plutôt de se positionner comme un journal qui est ni de gauche ni de droite, un contrepouvoir quelle que soit la couleur politique du pouvoir en place. » (Droit d’inventaire, France3, 22 octobre 2008)

Mais tout le monde n’est pas de cet avis. Ou alors de moins en moins.

Christophe Barbier : « C’est plus compliqué que ce que croit le grand public, qui imagine un Canard enchaîné en permanence dressé contre le pouvoir pour lui chercher des poux dans la tête. »

Laurent Valdiguié : « Le Canard n’a jamais supporté la critique. »

Karl Laske : « Nous ce qu’on regrette c’est qu’effectivement ce ne soit pas le contre-pouvoir qu’il prétend. »

Verbatims extraits de l’émission +Clair diffusée sur Canal+ le 29 novembre 2008. Karl Laske et Laurent Valdiguié sont les auteurs du livre Le Vrai Canard, paru en 2008 chez Stock. Leur enquête confirme l’opacité et la fortune du journal, ses liens directs et indirects avec le pouvoir (Mitterrand, Sarkozy), mais sans aborder la question religieuse.

En 99 ans (il est né en 1915), d’anarchiste anticlérical, le Canard est devenu un organe de gauche libérale très grassouillet, très bien-pensant, et à l’anticléricalisme très partial. Le changement a eu lieu dans les années 80, quand la gauche pro-américaine, arrivée au pouvoir, a confondu la grille politique du volatile. Sur le Canard et ses réseaux, ses enquêtes bloquées et ses pressions sur les journalistes, beaucoup reste à dire. Rendez-vous au prochain épisode.

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