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L’ouragan Sandy, rapidement rebaptisé Frankenstorm, a atteint NewYork avant-hier, y causant aussitôt une dizaine de morts. Le quotidien Libération a alors publié un article titré Sandy touche terre et fait ses premières victimes, ce qui semble un peu léger, puisqu’avant d’atteindre la côte Est des États-Unis, le cyclone a tout de même fait au moins soixante-quinze morts dans les caraïbes, dont cinquante sur la seule île d’Haïti1.


Frankenstorm menaçant New York / une tempête dans le Nebraska, photographiée par Mike Hollingshead.

Le cliché ci-dessus à gauche, qui représente l’ouragan en train de menacer New York a été partagé plus d’un demi-million de fois sur Facebook. Beaucoup, y compris parmi ceux qui ont diffusé cette image, ont eu des doutes sur sa véracité, notamment puisqu’il anticipait sur les évènements. Vérification faite, il s’agissait bien d’un montage entre une vue classique de la statue de la liberté et une tempête de 2004 dans le Nebraska.

Cela m’a rappelé un cas sur lequel je suis tombé en préparant mon livre. Une banque d’images sérieuse proposait à la vente une photographie impressionnante censément prise à Haïti il y a deux ans, où l’on voyait des palmiers noyés par une vague géante. Jolie image, mais qui me posait un problème car il n’y a pas eu de tsunami en Haïti en 2010. Alors j’ai fait quelques recherches…


Vérification faite, la photographie en question s’avère être un recadrage et une colorisation d’un cliché pris à Hawaï en 1946 par  Rod Mason, un simple amateur qui se trouvait alors directement menacé par le tsunami Hilo, qui a causé en son temps la mort de cent soixante personnes. Un photographe indélicat avait vendu à l’agence cette image ancienne, qui ne lui appartenait pas, remixée en tant que photographie d’actualité récente.

Revenons à Sandy. Plusieurs montages faciles à identifier ont été réalisés en incrustant des titres d’actualité à des captures issues des films-catastrophe de Roland Emmerich comme Independance Day (1996), The Day After Tomorrow (2004) et 2012 (2009), ou encore en utilisant des images du film coréen The Last Day (2009).



Les titres d’actualité de Fox News incrustés sur une image issue du film The Day After Tomorrow.

Parmi les images qui ont beaucoup circulé, on a aussi pu voir un certain nombre de photographies de requins circulant dans les villes inondées. Je ne suis pas certain qu’il y ait beaucoup de requins aussi haut qu’à New York à la fin du mois d’octobre, ces animaux n’aimant pas les eaux froides2, mais l’idée du requin qui se balade dans le jardin est évidemment délicieusement effrayante.

 

Parmi les images très populaires, il y a aussi eu celle de ce restaurant McDonald’s inondé :

…qui est en fait un photogramme extrait d’un film réalisé en 2009 par les artistes danois Superflex et intitulé Flooded McDonald’s, c’est à dire littéralement McDonald’s inondé.

Toutes ces images, déjà factices ou sorties de leur contexte ont assez rapidement suscité des parodies, bien sûr.


L’image ci-dessus à gauche cumule diverses menaces de cinéma : Godzilla, le requin géant des dents de la mer ou de Shark Attack, des soucoupes volantes, le marshmallow man du film Ghostbusters et une créature d’Alien.


On retrouve aussi Godzilla derrière la statue de Neptune de Virginia Beach.

Dès que l’on parle de catastrophe à New York, comment se retenir de penser au cinéma ? Le problème s’était déjà posé le 11 septembre 2001. Nous avons vu cette ville si souvent détruite : Godzilla (1998), La guerre des mondes (2005)3, Cloverfield (2008), Avengers (2012),… La liste est longue.


Parmi les images de reportage qui ont été produite par des photographes professionnels pour des médias d’information, on en trouve beaucoup qui elles aussi semblent s’adresser à notre imaginaire de cinéphile plus qu’autre chose. Ce sont aussi les images qui sont le plus volontiers et le plus souvent diffusées sur les réseaux sociaux :

Haut : Bebeto Matthews. Bas : Andrew Burton.

…Composition soignée, éclairage dramatique, couleurs étudiées, ces photos sont belles avant d’être informatives, et ont sans doute été retouchées dans ce but.


Quand aux photos d’amateurs, elles sont encore plus troublantes, car beaucoup de particuliers ont envoyé sur Facebook ou Twitter des témoignages de la réalité parfois dramatique à laquelle ils assistaient, mais modifiés par les filtres fantaisistes d’Instagram :

Des reportages amateurs publiés à l’aide d’Instagram par (de haut en bas et de gauche à droite) Caroline Winslow, @le_libron, @bonjomo et Jared Greenstein.

Ces images prises avec des téléphones portables se voient donc appliquer des couleurs rétro, passées, ou d’autres effets censés rappeler la photographie argentique.

Finalement, les seules images qui semblent un tant soit peu objectives, ce sont celles qui sont prises par des caméras de surveillance ou des webcams :


Je ne suis pas sûr qu’il rimerait à quelque chose de faire des statistiques pour le vérifier, mais il semble que la très grande majorité des images que nous recevons de l’ouragan Sandy et de ses effets sur la côte Est des États-Unis — une histoire « vraie » —, sont des images « fausses », c’est à dire qui s’écartent sciemment de l’illusion du témoignage objectif : montages, retouches, images d’archives, images d’actualité ayant l’apparence de photos d’archives, pastiches, images extraites de films. Et il n’est pas forcément question de tromperie, puisque c’est le public, par les réseaux sociaux, qui sélectionne les images qui circulent, qui les diffuse et, parfois, qui les crée. C’est le public aussi qui effectue des enquêtes sur les images et qui fait ensuite circuler en pagaille des avertissements et des démentis (parfois douteux eux-mêmes ou incomplets) pour signaler que telle image est ancienne et que telle autre est falsifiée. Le public n’est pas forcément désorienté, pas dupe de la confusion, il y participe volontairement, peut-être suivant l’adage italien se non è vero è bene trovato : si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé. La question n’est donc peut-être pas de chercher à transmettre une vérité sur ce qu’il se passe à New York, mais juste de répondre à un évènement par des images et donc, par un imaginaire.  source

 

Lire ailleurs : Sandy sur Instagram : du “ça a été” au “j’y ai été” ! (voyez par vous-mêmes), par Olivier Beuvelet. Relire aussi Cachez ce contrechamp, par André Gunthert.

  1. Rien à voir, mais j’ai appris aujourd’hui que la dette publique d’Haïti (10 millions d’habitants) était un peu inférieure à la dette de la ville de Levallois-Perret (26 000 habitants). Comme dit le proverbe, on ne prête qu’aux riches. []
  2. Mise à jour 1/11 : il semble que les requins ne soient pas cantonnés aux eaux chaudes. Ce qui ne change rien au fait que les photographies en question n’ont pas été prises à New York cette semaine. []
  3. On me fait remarquer ailleurs que cette mention est inexacte, car même s’il s’agit du film post 11/09 de Spielberg et qu’une grande partie du tournage a eu lieu à New York, l’action est censée se passer entre le New Jersey et Boston. Dont acte. []
Tag(s) : #INSOLITE

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