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Depuis quarante ans, cette région de l'Oural regroupait des installations nucléaires secrètes. Depuis quarante ans, 413 000 personnes ont été irradiées, au mépris des normes les plus élémentaires de sécurité. Depuis quarante ans, on leur cachait la vérité sur l'importance de la catastrophe.

 

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Pendant 25 ans, Mira Kossenko s'est tue. Son travail était secret. Ses informations étaient classées "confidentiel". Ses archives sous clef, gardées par un homme armé. Aucun document ne pouvait quitter les bureaux. Aujourd'hui, la directrice de l'Institut de biophysique - l'hôpital - de Tcheliabinsk parle. Plutôt elle se soulage du poids d'un quart de siècle de mutisme et de mensonges, soudain trop lourd à supporter. Elle raconte les villages dévastés, la rivière polluée et, surtout, les 413 000 personnes irradiées. Cette femme frêle et douce d'apparence, dénonce le meurtrier: le complexe nucléaire voisin. En faisant visiter le petit hôpital de 50 lits elle tente de justifier son impuissance face à quarante ans de pollution radioactive
permanente. Face à la plus grosse catastrophe nucléaire depuis Hiroshima.
A 80 kilomètres au nord de la ville de Tcheliabinsk, aux portes de la Sibérie dans cette partie de la Russie interdite aux étrangers jusqu'en 1991, trois cités portent des noms de code: Tcheliabinsk 45, Tcheliabinsk 65 et Tcheliabinsk 70. Des fantômes du monde communiste: elles ne figuraient sur aucune carte, leur existence était niée par les autorités, leurs alentours particulièrement protégés. Des villes secrètes, regroupées dans un complexe industriel nommé Mayak. Plus de 100 000 personnes y vivaient, travaillant sur des programmes civils et militaires ayant un point commun: le nucléaire. C'est en voulant photographier ce site mystérieux que l'Américain Gary Powers, pilote d'un avion-espion U 2, a été abattu
en 1960.
Mayàk symbolisait la puissance de la recherche et de l'industrie soviétiques. En 1949, la Russie stalinienne y entame des travaux d'une importance capitale: la fabrication de la bombe atomique. Il faut aller vite. Très vite. Trop vite: les déchets de production, hautement radioactifs, sont rejetés, en vrac, dans la rivière voisine, la Tetcha. Les éléments dangereux, pense-t-on alors, vont être dilués dans la masse et portés, de confluent en confluent, jusque dans l'immense océan Arctique, où leur présence ne sera même pas détectable. Dès 1952, quelques mesures de contrôle inquiètent les responsables de Mayak: la rivière est dramatiquement polluée l'océan polaire contaminé. Les déchets seront désormais entreposés dans des silos ou déversés massivement dans un petit lac, le Karachaï, situé au coeur de la zone interdite. Aujourd'hui, le Karachaï est devenu une bombe à retardement de 120 millions de curies (Tchernobyl: 50 millions). Des poussières radioactives s'envolent pendant les tempêtes et une auréole meurtrière s'agrandit dans le sous-sol, empoisonnant les eaux souterraines.
Pendant quarante années, qui s'en est soucié? Un silence mortel pèse sur cette région hors du monde. A l'époque, officiellement, tout va bien. Dans les villages qui longent la Tetcha, les enfants s'amusent dans la rivière. Les ménagères y lavent le linge. La vie continue. En 1954 les autorités interdisent la baignade. Sans la moindre explication. Sans, donc, être obéies. En 1957, une cuve de 160 mètres cubes de déchets radioactifs explose. 20 millions de curies se répandent sur 1000 kilomètres carrés de bois, lacs et cultures. 23 villages particulièrement touchés sont évacués. Les services de renseignement occidentaux décèleront vite la catastrophe. A Moscou, on la niera jusqu'en 1972. Comme on niera les autres accidents (au moins trois). Le message de l'administration reste: tout va bien. Les enfants continuent à se baigner joyeusement dans les eaux irradiées.
En 1967, Mira Kossenko est médecin généraliste à Tcheliabinsk. Elle ignore tout des pollutions provoquées par Mayak. On lui propose un poste à l'Institut de biophysique, alors l'hôpital le mieux équipé de la région. Elle accepte. Mais doit signer un papier par lequel elle s'engage au secret absolu sur son travail et à ne jamais rencontrer d'étranger. L'établissement n'est pas comme les autres: dépendant du ministère de la Santé, il est en fait financé par celui des Constructions mécaniques moyennes (rebaptisé, aujourd'hui, ministère de l'Industrie nucléaire). Une mystérieuse administration qui possède sa propre armée, ses propres services de renseignement, et même, dans certains centres secrets, sa propre monnaie. Un Etat dans l'Etat.
MAYAK N'EXISTE PAS
Mira n'a jamais vu un hôpital si protégé. Ni si mal informé: quand le journal scientifique britannique "Nature" publie un article sur les retombées d'une éventuelle catastrophe nucléaire à Tcheliabinsk l'hôpital - abonné - reçoit un exemplaire dont des pages ont été arrachées. Les médecins ne sont pas dupes: l'état des malades et les confidences de quelques responsables ont suffi pour les renseigner. Pas question cependant de téléphoner à Moscou ou ailleurs pour demander des compléments d'information sur l'irradiation et ses traitements: les conversations téléphoniques sont surveillées. Pas question, non plus, de commander, hors de Tcheliabinsk, du matériel spécifique au traitement des irradiés. Interdit.- Logique du discours officiel: "Faire venir cet équipement signalerait les problèmes de radioactivité. Or nous ne pouvons pas avoir de telles pathologies... puisque Mayak n'existe pas." Incontournable.
Mais absurde. En 1972, le gouvernement soviétique reconnaît finalement qu'un "incident" nucléaire majeur a eu lieu dans l'Oural. Les règles ne changent pourtant pas. En 1974, deux scientifiques de l'hôpital décident d'agir avec leurs propres moyens: ils conçoivent et fabriquent une machine spéciale. On peut y allonger un patient pour mesurer le taux de strontium dans son corps. Un bidouillage de génie, en l'absence de tout autre équipement. Insuffisant, cependant: "Quand on voulait évaluer l'étendue de certains dégâts, raconte Mira, on n'avait pas d'autre choix que de faire des radios. Donc de réexposer les malades aux radiations..."
Les patients, de toute façon, sont toujours aussi ignorants de leur état. Agriculteurs, ouvriers, femmes, enfants: leurs dossiers médicaux, gardés par un homme armé, n'indiquent pas clairement la pathologie. "Nous n'avions pas le droit de l'écrire ni même d'indiquer l'origine géographique des malades: cela aurait pu permettre un rapprochement avec les activités de Mayak, explique Mira Kossenko. Alors nous mettions des codes: ABC, le plus fréquent, signifiait ?mal chronique des rayons, irradiation?." En quarante ans, 63 000 personnes vont passer par l'institut. Le taux de leucémies est supérieur de 40% à la moyenne nationale. Mais à personne, jamais - du moins jusqu'en 1991 Mira ne dira la vérité. Comme tous les médecins de l'hôpital, elle ment.
A une trentaine de kilomètres de Mayak, la rivière Tetcha longe un village. La route, mal goudronnée, dessert des chemins de pierre et de boue et des petites maisons en bois: Mouslimovo, 6 000 habitants. Galina Pachnina y fut institutrice de 1965 à 1985. Son modeste deux-pièces au mobilier fonctionnel respire l'ordre et la propreté. Depuis sa retraite, elle accumule les documents et envoie des lettres. A des journaux, à des élus, à tous ceux qui peuvent encore faire quelque chose. Elle leur raconte comment, en 1972, des scientifiques de Mayak sont venus parler d'un "incident" et d'un danger lié à la rivière. Comment ils ont mesuré la radioactivité qui émanait de la classe, au sol lavé quotidiennement avec l'eau de la Tetcha - "L'appareil faisait un bruit terrible". Et comment, depuis, rien n'a changé... Les quinze villages en amont et les six en aval ont été évacués. Pas Mouslimovo. Trop grand, trop cher sans doute. Officiellement, parce que le risque y était moindre: "Ils disaient qu'il suffit de ne pas approcher des berges! s'insurge Galina. Il y a encore aujourd'hui du plutonium dans la plupart des légumes. Le taux de césium dans le lait de Mouslimovo est sept fois supérieur à celui des autres villages." Comment empêcher les enfants d'aller jouer au bord de l'eau? Et bloquer les poules, les canards ou les chèvres? Les barbelés, installés dans les années 70, ne sont que souvenirs. La rivière paraît si paisible...
Assis sur le pas de sa porte, Kharislamov Machid tire doucement sur sa cigarette. Il a 54 ans. Né ici, à Mouslimovo, il a grandi et vieilli au bord de cette Tetcha qui coule à cinquante mètres de sa maison. Tatar, comme la plupart des habitants, il aimerait déménager. Mais comment? Avant 1991, il n'en avait pas le droit. Depuis, il n'en a pas les moyens. Alors, il reste. Résigné. Il connaît les risques: depuis 1951, il se rend régulièrement à l'hôpital. Même si on ne lui a jamais parlé franchement, il n'est pas dupe: "Nous étions cinq enfants dans la famille. Tous les autres sont morts. Cancer." Lui, le maçon, attend qu'on lui fournisse le matériau de construction pour bâtir une maison ailleurs. Sinon, il demeurera là.
Dans le cimetière, à l'entrée du village, les tombes sont marquées du croissant de l'islam. Les dates de naissance et de décès, gravées dans la pierre ou le bois, résument le drame: on meurt jeune, à Mouslimovo. Rares sont ceux qui dépassent la cinquantaine. "Ici, on vit, on tombe malade, on meurt. On dit que c'est la vie." La femme qui tient ces propos se bat encore. Médecin
dans le petit hôpital local, Gulfarida Galimova, elle, tente de convaincre les gens de ne pas s'approcher de la rivière. Et soigne, malgré la pénurie de moyens médicaux. Multiplie les bilans de santé. Encourage ceux qui veulent partir. Combat l'ignorance. "Il n'y a presque aucun enfant en bonne santé, une personne sur deux meurt de cancer, et d'autres maladies se développent dans des proportions totalement anormales. On trouve des particules de plutonium jusque dans les bouleaux qui poussent autour du village. Il faut informer et agir."
SURMONTER LA BUREAUCRATIE
La lutte a officiellement commencé. Un budget de 18 milliards de roubles -15 millions de francs, avec une inflation à 10% par semaine - a été débloqué en janvier dernier par le gouvernement. Une loi doit être votée par le Parlement pour donner aux irradiés la même protection sociale qu'aux victimes de Tchernobyl. Mais, sur le terrain, les lourdeurs bureaucratiques rendent les beaux plans moscovites un peu moins évidents. Des matériaux de construction ont, par exemple, été fournis, gratuitement, pour accélérer le relogement des plus menacés, comme le maçon tatar de Mouslimovo: ils servent à édifier une nouvelle maison au chef de l'administration locale et un garage pour les véhicules agricoles. Des fonds existent aussi pour l'aide sociale, mais personne ne sait où ils sont. Ni à quoi ils sont utilisés.
Denice Najmutdinov a 9 mois. Il est né sans pied droit et avec une main gauche déformée. Son père, Ildar, est originaire de Mouslimovo. Sa mère, Zemphira, d'un village aujourd'hui évacué. Tous deux ont des problèmes de santé, mais, en s'installant à Tcheliabinsk, ils espéraient que leurs futurs enfants vivraient bien, loin de la rivière. Aujourd'hui, ils sont au chômage avec un enfant handicapé et vivent dans une petite chambre d'un foyer d'ouvriers. Pratiquement sans assistance financière. Leur espoir? L'institut spécialisé de Saint-Pétersbourg qui a examiné Denice. Un seul diagnostic leur donnera droit à une pension et priorité pour un logement: malformation génétique due à la radioactivité.
Dans le sous-sol de son hôpital, Mira Kossenko entre dans une pièce envahie de lourdes étagères où 63 000 dossiers s'accumulent. "La plus grande banque de données mondiale sur les conséquences d'une exposition longue à de faibles doses de radiations, dit le médecin. Mais elle est entièrement sur papier. Nous avons un ordinateur depuis l'an dernier, mais personne pour faire le travail. Si seulement on pouvait informatiser ces dossiers, ils seraient utiles au monde entier. Afin que ce drame serve au moins à faire progresser la médecine." Et pour que ces traces écrites de la contamination ne restent pas à la merci d'une allumette.

merci à Jeance source

Tag(s) : #ACTUALITES

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