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Comme le souligne cet excellent texte, pas évident de déméler à qui on parle sur internet .. entre les new âgers, les partisans pro et anti [insérer ici : concept politique, économique, climatique, ésotérique, occulte, extra-terrestres...] les cyniques, les fachos, les zombies, et les gobeurs j'avoue me sentir parfois comme un chien dans un jeu de quille.. sans compter mes propres trappes d'ego ... vu sur "Au bout de la route"






Des mots tendus par le besoin de reconnaissance, une fausse humilité de façade qui tente d’adoucir la perversion du propos, une pathétique mascarade de l’ego spirituel qui cherche à contrôler la blessure, à guérir en attaquant, à retomber sur ses pieds, toujours sur la brèche, incapable de s’abandonner à sa cuisante défaite.

Parce qu’il ne peut y avoir que défaite sur ce plan.
Les forums Internet ont produit une pathologie moderne : l’anonymat et la maîtrise du langage peuvent fournir aux plus habiles des âmes en déséquilibre un masque et un statut qu’elles n’auraient jamais obtenus ailleurs.

Les dialogues jouent alors de faux-semblants qui ne trompent guère sur le véritable moteur des paroles échangées, mais qui parviennent à maintenir une certaine illusion. Des clans se forment, soutenus par cet accord tacite qui leur permet de survivre à leurs blessures en usant conjointement des mêmes stratagèmes.

C’est alors plus une petite armée qui se constitue qu’une famille spirituelle. Et les concepts, les principes les plus inspirants deviennent des armes sous leurs doigts fébriles qui percutent les claviers, le cœur battant, la plaie ouverte mais toujours avec l’emoticone du sourire, celle qui dit « je t’aime », alors qu’il veut dire « aime moi », celui qui dit « je suis zen » alors qu’il veut dire « accepte ce que je te dis pour que je puisse retrouver la paix en moi ».
La sincérité des protagonistes de ce jeu de dupes n’est pas en question, c’est le drame et l’intérêt de cette situation à la fois. Tout peut nous enseigner.

Celui qui cherche à être aimé en le criant haut et fort pressent qu’il sera rejeté dans sa demande. Mais comme la demande est irréductible, il cherche des stratégies pour la « faire passer », plus subtilement ou de manière plus machiavélique.
Certains ont des atouts, ils ont développé une connaissance, un art du verbe, un sens de l’humour, une sorte de « détachement verbal » et ces éléments, dans l’univers irréel d’Internet, sont largement suffisants pour créer un personnage parallèle, une « seconde vie » qui devrait permettre de compenser les manques de l’autre vie, la première, dont la place finit par se réduire dans le temps.

Si les forums d’amateurs de voitures de courses (ou même de pornographie) sont transparents quant à l’attente et les besoins de compensations de leurs participants, certains de ceux qui traitent de « spiritualité » ou de « développement personnel » se travestissent en permanence. On y joue d’une subtilité dans la forme qui voudrait cacher le cri primal qui sous-tend la plupart des propos. Chez certains d’entre eux, il y a une conscience de cela en arrière-plan, mais cette perception intime est rarement éclairée, et le jeu se perpétue à défaut de trouver une autre voie d’expression.
Quand la tension devient trop grande, quand la blessure se révèle intraitable malgré les efforts déployés pour la soigner au sein de cette mascarade, il peut y avoir une sorte d’effondrement en soi, douloureux dans un premier temps, déchirant mais salutaire.

Car Internet ne fournit pas de « relations » au sens où on l’entend habituellement. Tous ces êtres virtuels, ces pseudonymes sans âme, ne rapprochent de rien ni de personnes, et ce qui ressemble à une tragédie à première vue peut devenir une renaissance après coup. Chacun est en fait confronté à lui-même. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais « un autre », pas plus dans le virtuel que dans le réel, qui pourrait apporter la compensation tant attendue à cette blessure première qui crie sa séparation, en modulant sa plainte pour la faire accepter.

L’internaute est plus seul que jamais. Il croit parler à « des gens », à « une famille », à « un forum », mais il se parle à lui-même, affichant sur son écran la terrifiante parade de l’ego et ce qu’il lit de lui ne peut pas être lui, il le ressent intimement. Et ce qu’on lui répond est tout aussi irréel.
Jamais autant que dans cet univers de la toile, l’ego ne s’est pris dans ses propres filets. L’ouverture sur le monde (des millions de candidats potentiels pour se faire aimer !) n’ouvre en réalité que sur soi.
Chacun, replié sur lui-même et sa blessure qui dit « moi, moi », « aimez-moi, moi », alors qu’une conscience bourgeonnante finit par s’éveiller : « Je n’obtiendrai pas ici, non plus, l’amour que je cherche » et encore « Si l’autre, dans ma première vie, n’a jamais su me donner ce que j’attends de lui, l’autre, dans cette seconde vie, en est encore moins capable, parce qu’il est encore plus une fiction que celui que j’avais la certitude de voir de mes yeux dans ma vie quotidienne ».
Quel désespoir lancinant peut surgir de ce néant ! Mais quel moment initiatique aussi ! La technologie ne fournira pas plus de compensation.
Et la voie des compensations, la mascarade de la quête affective qui fait de nos relations des dialogues autistes et une succession de mensonges, pourrait peut-être prendre fin.

Quand je vois certains de ces forums aux titres lumineux et aux procédés "diaboliques", je me dis que les paroles de sagesse ne devraient pas être utilisées pour de si basses besognes, elles font sur l’écran le bruit de la craie qui crisse sur un tableau. L’internaute doit être alerté sur l’utilisation qu’il fait des agoras de l’Internet. Il aspire en réalité à une « mise à nu » de son âme, pour lui rendre sa liberté, la sortir du carcan du mensonge et de la fuite, pas à une nouvelle armure qui ne brille que sur l’écran de l’ordinateur.

Qu’il suspende un instant les doigts au-dessus de son clavier, même un seul instant, et qu’il observe… Il n’y a rien qu’il doive dire à tout prix, personne à qui le dire, rien à protéger, rien à défendre, et dans ce désert qu’il avait peuplé de ses fantasmes et de ses mirages, surgit tout à coup, aussi nettement que ça, la possibilité d’une réconciliation avec lui-même, d’un apaisement qui ne cherche plus à passer par un mensonge, une fausse adhésion, et les petites miettes de reconnaissance que ce combat lui accorde parfois, mais qui n’apaiseront jamais sa faim d’amour.

Mais il est nécessaire de sortir de la crispation du combat – de ne plus l’alimenter, de jeûner de forums, par exemple - pour réaliser que l’Histoire d’Amour que chacun aimerait vivre ne se joue pas dans l’irréalité des relations humaines, et encore moins dans l’hyper irréalité d’Internet.

Sans doute faut-il parfois en arriver à des extrêmes pour que se produise la prise de conscience ? C’est la voie abrupte, mais une voie à part entière. Encore faut-il, au moment de l’effondrement, avoir conscience qu’il ne s’agit pas d’aller reconstruire une autre illusion ailleurs.

Thierry Vissac

Voir également :
L'apocalypse des tricheurs
Révolution intérieure
Ce que vous êtes, le monde l’est.

 

Tag(s) : #AIR DU TEMPS

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