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Elle a 40 ans, ou un peu plus. Elle rêvait de vieillir dans une petite maison avec un jardin, où elle aurait planté des carottes. Après vingt ans de boulots même pas précaires mais mal payés, plus un divorce, son rêve sans prétention est devenu démesuré, au prix actuel du logement.

Elle en est indignée. Indignée qu'il soit interdit de prétendre à un bonheur si simple, que ses parents avaient pu réaliser. Alors elle campe à la Défense, comme des dizaines d'autres. Ils en chient, entre le froid de la nuit, l'inconfort de la dalle en béton, la curiosité bovine ou agressive de certains passants et les charges de flics de plus en plus violentes alors que les indignés sont d'un pacifisme absolu, gentils. Trop gentils peut-être.

Ils en chient, et pourtant ils continuent. Comme s'obstinent, avec infiniment plus de risques, les manifestants en Egypte, en Syrie, au Yemen, en Chine, aux Etats-Unis, en Inde... Ils en chient, mais comme cette femme le dit avec des yeux brillants : « J'ai l'impression de revivre, enfin ! » Enfin reprendre la maîtrise de son existence. Elle qui a toujours été subalterne se révèle débrouillarde et organisatrice-née.




Elle découvre la solidarité inattendue d'un cadre cravaté venu leur apporter des tapis de sol pour qu'ils aient moins froid, la gentillesse spontanée de commerçants de la Défense qui leur offrent du café chaud et des croissants. Le bonheur de s'organiser soi-même, avec des règles choisies. (par parenthèse, c’est la définition même de l'anarchie, à l'opposé du désordre organisé du capitalisme financier.)
Cette sensation enivrante, exquise, de secouer enfin le joug renaît à chaque grand mouvement.

Lors de la grève des transports de 1995, alors que les medias en faisaient des tonnes sur « la galère des usagers », je me déplaçais à vélo dans la neige, moi qui ai horreur de la neige et de la glisse. Aux feux, les cyclistes soufflaient dans leurs doigts pour se réchauffer en se faisant un signe de connivence. A pied, on se saluait, en stop, on trouvait toujours un automobiliste pour vous prendre en charge. Jamais je ne suis arrivée en retard au boulot, et j'ai rencontré plein de gens adorables qui ne rêvaient que d'un bonheur au final accessible, s'il n'était pas écrit dans la tête de certains : « Il ne suffit pas d'être heureux, encore faut-il que les autres soient malheureux ».
Si la nuit du 4 août a tant marqué l'histoire, c'est bien parce qu'au-delà de la richesse, l'important pour les gens de pouvoir, est de garder leurs privilèges.

Puis la grève s'est essoufflée. Les transports ont repris très progressivement. Un matin, voyant une foule à l'arrêt de bus, je m'arrêtai pour proposer trois places dans ma voiture. Avec effroi, chacun déclina: « Non, non, on attend le bus ! » Exactement comme dès le 30 juin 1968 les gens avaient cessé de se parler dans la rue, fin 95 ils étaient rentrés dans leurs coquilles sitôt la grève terminée. En oubliant le bonheur qu'ils avaient ressenti à ne plus avoir peur les uns des autres.

C'est sur cet essoufflement que comptent tous les pouvoirs. On ne peut pas faire indéfiniment la grève quand on a un travail et une famille... Margaret Thatcher, qui a laissé mourir Bobby Sands après 66 jours de grève de la faim, a profité des limites biologiques de ce genre d'action. Les « indignés » des pays tempérés ont un ennemi proche : l'hiver, plus efficace qu'une charge de CRS pour les déloger.

Heureusement, il existe d'autres moyens drôles et efficaces pour contourner et déstabiliser chaque jour un système qui ne tient que par l'assentiment de la majorité. Révolution permanente, à suivre...

Source vu sur "Au bout de la route"

Tag(s) : #AIR DU TEMPS

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