Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

L’illusion de la liberté d’Internet.

Le logo Google se reflète dans un oeil -Darren Staples/ Reuters

- Le logo Google se reflète dans un oeil -Darren Staples/ Reuters -

Combien de gens ont pris comme résolution pour la nouvelle année de passer moins de temps sur Internet? Un ami m’a récemment recommandé d’essayer Freedom, une application populaire qui «bloque» votre connexion Internet. Le côté totalitaire de cette app, qui se présente comme «une simple application de productivité», me semble inquiétant. Il me rappelle, dans une certaine mesure, la pièce de Ionesco, Rhinocéros, où un par un, les habitants d'une ville deviennent des rhinocéros.

Le plaisir addictif d'Internet

Loin de moi l’idée de remettre en cause les raisons pour lesquelles l’on aspire à la liberté. Le plaisir addictif, déraisonné d’Internet est clair: Pourquoi travailler quand on peut consulter ses mails ou vérifier la météo? Nous sommes, selon les termes d’Eliot, «distraits de la distraction par la distraction».

L'application Freedom permet de bloquer son accès Internet pendant huit heures maximum; la liberté qu’elle offre n’est donc ni insensée, ni démesurée. Dans le monde rassurant de l’application, vous ne passez pas une journée entière sans Internet.

Son nom doit faire partie de son succès; il joue sur nos désirs cachés, la personne meilleure que nous souhaitons être, relie l’application dans nos esprits aux révolutions, au printemps arabe, à Thomas Jefferson. Il fait également allusion de façon subtile à un autre terme: l’asservissement.

Ce qui est effrayant, c’est le manque de contrôle lié à cette application, le manque absolu de volonté lorsqu’il s’agit d’Internet. Ses gestes généralement optimistes vers un certain désespoir sous-jacent. Je trouve particulièrement comique l’expression orwellienne utilisée sur le site Internet de Freedom: «Freedom assure la liberté».

Il s'agit ici d'une guerre secrète. L’inventeur de ce service, Fred Stutzman, a déclaré à un journaliste du New York Times: «Nous entrons dans une ère où nous ne pourrons plus échapper au nuage. Pour moi, la seule façon de résister, c’est au niveau personnel, individuel».

Cet ancien étudiant en sciences de l’information et bibliothéconomie sympathique et barbu, dont la photo sur son site le montre portant un bébé dans un Baby Björn, emploie le langage de la lutte. La question est de savoir contre qui nous luttons, si ce n’est nous-mêmes?

Se libérer des distractions

Après le luxe bourgeois, se libérer des distractions pourrait être la nouvelle aspiration. Dans son essai le plus populaire paru récemment dans le New York Times, «The Joy of Quiet», Pico Iyer souligne que l’avenir du voyage se trouve dans les lieux de villégiature «trou noir», qui proposent de superbes chambres isolées, sans accès Internet, à des prix exorbitants.

Le principe est le suivant: se libérer d’Internet est tellement rare, exotique et impossible que cela en devient un produit de luxe; il ne faut pas craindre d’acheter un iPhone ou un iPad, mais de ne pas arriver à s’en libérer. La liberté consiste donc désormais à résider dans une magnifique chambre d’hôtel en haut d’une falaise surplombant la mer, sans accès Internet.

Un effet dissuasif tendance

L’un des aspects les plus déroutants de la popularité de l’application Freedom, c’est la simplicité avec laquelle on peut la contourner. Après avoir défini sur son ordinateur une durée de 10 minutes, 60 minutes ou deux heures sans Internet, il suffit de l’éteindre, puis de le rallumer, pour annuler cette déconnexion; la liberté qu’offre Freedom est donc bien faible et modeste, son caractère contraignant tient plus de la plume que du fouet.

Pourquoi utiliser un programme aussi peu dissuasif, voire insignifiant? Pourtant, ses utilisateurs soutiennent que cela marche. Le site Internet cite plusieurs écrivains qui l’utilisent: Zadie Smith, Dave Eggers, Nora Ephron; même fictif, son effet gentiment dissuasif n’est pas seulement avéré, il est aussi tendance.

Au final, la nostalgie du calme, les pièces élégantes exhalant un monde paisible perdu sont légèrement trompeuses. Il suffirait d’éteindre nos appareils et d'aller vivre dans une petite cabane en haut d’une montagne pour nous entendre de nouveau penser. (Pico Iyer écrit, par exemple, «Ainsi, pendant plus de 20 ans, je me suis rendu plusieurs fois par an dans un ermitage bénédictin, souvent pas plus de trois jours… Je n’assiste pas aux services et je n’ai jamais médité, ici ou ailleurs; je me contente de faire de longues promenades, de lire et de m’abandonner au calme du lieu»).

C’est Internet qui nous utilise

Cette retraite semble bien sûr charmante, mais la vérité, c’est que nos esprits ont évolué. Nous n’utilisons pas Internet; c’est Internet qui nous utilise. Il prend nos vies creuses, nos moments d’attention dignes d’une mouche et les utilise pour nous offrir ses formidables distractions sans fin.

Il ne suffira pas d'utiliser l’application Freedom ou de se retirer quelques jours dans un monastère bénédictin pour redevenir les occupants paisibles, raisonnables et satisfaits du monde dans lequel nous vivons.

Si vous demandez à une personne de 60 ans quelle était sa vie avant Internet, elle vous répondra sûrement qu’elle «ne s’en souvient pas». Comment peut-on ne pas se souvenir de la majeure partie de sa vie d’adulte? L’apparition de nos vies en ligne a été tellement bouleversante, tellement prenante, tellement intense que la vie d’avant nous semble littéralement inconcevable. On ne peut même pas envisager d’être libre; ce que l’on peut espérer au mieux, c’est l’application Freedom.

Katie Roiphe, journaliste et écrivain

Traduit par Charlotte Laigle

source: Slate.fr

Tag(s) : #INTERNET - COMMUNICATION

Partager cet article