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Par : Hugues-François Koa-Biteng

       
Néocolonialisme : Pendant ce temps, Paris réalise de bonnes affaires
AFP

Comment le régime Biya a-t-il pu survivre aussi longtemps sans jamais changer ses méthodes antidémocratiques et son système de répression politique ? À cette question, la plupart des leaders de l’opposition réelle pointent un doigt accusateur sur la France, ancienne puissance coloniale dont les affaires au Cameroun prospèrent pendant que la misère s’étend et que les conditions de vie se détériorent, y compris dans des secteurs où l’intrusion française était censée apporter un plus.

Le ressentiment anti-français enfle à chaque répression policière impunie du régime et à après des élections pipées qui permettent à Biya de se maintenir au pouvoir, tout en recevant rituellement le satisfecit de l’Élysée. Lors de la précédente consultation présidentielle, le chef de l’État français, Jacques Chirac, avait félicité Paul Biya avant même la proclamation officielle des résultats. Début octobre 2011, vingt-quatre heures environ après un vote dénoncé comme chaotique par l’opposition politique, la société civile et des médias indépendants, le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, se permettait de délivrer un brevet de bonne conduite au régime en jugeant ce simulacre d’élections, entachées d’innombrables fraudes, d’« acceptables ».

L’opposition dure n’a pas attendu cette sortie ridicule du chef de la diplomatie française pour enfourcher le cheval de la lutte contre le néocolonialisme français au Cameroun et la mainmise de groupes français monopolistiques sur l’économie du pays. Hubert Kamgang, un des vingt-trois candidats au scrutin du 9 octobre joué d’avance, déclarait au lancement de sa campagne : « Je vais axer ma campagne sur la libération du Cameroun qui, cinquante et un ans après [l’indépendance], ne peut pas continuer à être une néo-colonie de la France. Il faut la levée effective et définitive de la tutelle. Je demande que les Camerounais n’aient pas peur de me donner le pouvoir pour que je libère leur pays. Je sais que beaucoup ne sont pas contents que la France domine leur pays. »

Effectivement, les groupes français sont omniprésents au Cameroun, où pratiquement aucune affaire juteuse ne leur échappe. L’ambassade de France affiche fièrement, sur son site Internet, la domination qu’exerce l’ancienne métropole sur son ancienne colonie :« La France reste le premier investisseur étranger au Cameroun avec une centaine de filiales employant quelque 30 000 personnes et plus de 200 entreprises appartenant à des ressortissants français dans tous les secteurs d’activité. [...]Les filiales françaises sont significativement présentes dans l’agriculture et l’agroalimentaire (Compagnie fruitière, groupe Vilgrain, groupe Castel, groupe Bolloré…), le pétrole (Total, Perenco), les équipements électriques et informatiques – fourniture et installation – (Schneider, Va Tech, Cegelec, CFAO Technologies, Bull), le ciment (Lafarge), la distribution (CFAO), la logistique et les transports (Bolloré, Air France), la téléphonie mobile (Orange), les banques et les assurances (Société générale, Crédit lyonnais, Banques populaires, Axa, AGF, Gras Savoye), le BTP (Vinci, Bouygues, Razel, Scet). » Tout est dit.

Dans l’opinion, l’image de nombre de ces entreprises n’est guère reluisante. C’est le cas, par exemple, du groupe Lafarge dont des dirigeants ont souvent laissé l’impression de mener un bras de fer avec le gouvernement au sujet de la production de ciment. Les prix de vente au public recommandés ont souvent été ignorés. Le groupe a été incapable d’augmenter sa production, insuffisante pour couvrir les besoins croissants du pays. Il a souvent lutté pour maintenir une position de monopole et d’exclusivité dans la production et la distribution du ciment. Le gouvernement n’a pu autoriser que récemment un autre opérateur de la Communauté économique et monétaire des États de l'Afrique centrale(Cemac) à installer une cimenterie au Cameroun ! Multinationale française bien cotée, le groupe Castel inonde le Cameroun de bières alcoolisées dont s’enivrent les Camerounais à longueur de journée pour noyer leurs soucis. Avec des opérations régulières pour faire gagner quelques bouteilles de bière de plus à des accros, Castel peut dormir tranquille.

Autre paire de manches dans les bananeraies où les Français sont également très présents : les relations avec les populations sont souvent tendues, comme le montre l’affaire Paul-Éric Kingué, jeté en prison après avoir eu maille à partir avec les multinationales, ou encore l’emprisonnement du chanteur populaire Lapiro de Mbanga, contre lequel ces mêmes opérateurs s’étaient constitués partie civile.

Personne ne croit plus l’Élysée lorsque son chef déclare qu’il ne s’ingère pas dans les affaires camerounaises, alors que la collusion entre certains groupes français et le régime de Yaoundé alimente les conversations dans les chaumières et nourrit un ressentiment anti-français croissant. Il suffit d’entendre les klaxons de joie des automobilistes lors d’une défaite de l’équipe nationale de foot française pour se faire une idée du rejet, par la majorité des Camerounais, de cette protection dont la patrie des droits de l’homme entoure le régime décadent de Yaoundé, au détriment de populations laissées à la merci de l’arbitraire. Au Cameroun, une sagesse populaire recommande de ne jamais avoir affaire à un responsable de multinationale française, car le châtiment serait alors à la mesure de l’affront. Les intérêts français doivent être préservés – par tous les moyens. Et lorsque Paris affiche avec grande satisfaction son rang de troisième bailleur de fonds du Cameroun, la grande majorité des Camerounais cherche en vain les retombées de cette prétendue aide au développement qui n’a profité qu’à quelques-uns. En l’absence de tout audit de cette aide française, pourtant réclamée de longue date par des patriotes, la suspicion est de rigueur.

Paris se vante aussi de contribuer fortement à la formation des militaires grâce à une enveloppe budgétaire non négligeable. Quand on connaît les méthodes peu recommandables des forces de l’ordre, on peut deviner ce que le peuple pense de ce soutien militaire français au régime Biya.

source: Afrique-Asie

Tag(s) : #POLITIQUE

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