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Grece en deux simples chiffres en 2014

Grece en deux simples chiffres en 2014

 

La Grèce est retombée dans l’oubli, nos médias n’en parlent plus, et tout un chacun est tenté de se dire (comme toujours dans ces cas-là) que, puisqu’on n’en parle plus, c’est que les choses se sont arrangées. Surtout qu’on nous laisse penser qu’un parti vraiment de gauche, cette fois, SYRISA, est en train de s’imposer, avec à sa tête un sympathique et brillant jeune dirigeant, modèle d’une nouvelle génération. Et que ce nouveau parti va enfin défendre les intérêts du peuple grec et du pays, spoliés depuis plusieurs années par les intérêts financiers (représentés par les trois institutions démoncratiques que sont la Banque centrale européenne, la Commission européenne et le Fonds monétaire international). Que se cache-t-il derrière SYRISA et son leader, Alexis Tsipras ? C’est ce que cet article cherche à montrer.
 
Puisque nous abordons la Grèce, signalons l’excellent blog de l’historien et ethnologue Panagiotis Grigoriou, qui est un lieu bien adapté pour poursuivre, dans la durée, votre réflexion sur la Grèce (nous conseillons par exemple son récent article Austérité pratique).
 
The French Saker
 

 J’ai découvert l’existence d’Alexis Tsipras [1] il y a pas mal d’années, quand il n’était que le jeune leader inconnu d’un groupuscule gauchiste dont personne n’avait entendu parler en-dehors de son pays, la Grèce. C’était au hasard d’une navigation sur la toile, et j’avais trouvé une vidéo d’un groupe d’étudiants se livrant à une sorte de happening bondage sur Tsipras, qui, hilare, se laissait ficeler sur une chaise.


 
 
Ma première réaction avait été : « Ach ! Die Junge Garde des Sekretariats ! » La jeune garde du secrétariat : c’est ainsi qu’on appelait dans l’Allemagne des années 70 les jeunes socialistes, généralement de tendance gauchiste, qui, une fois passée la trentaine, devenaient des caciques du parti social-démocrate. On a vu le même phénomène dans toute la social-démocratie européenne. 
Parade de musiciens déguisés en cochons
 
Pour ma génération, pétrie d’histoire des révolutions écrasées en Europe, la social-démocratie originelle (germanique et scandinave) a, au plus tard en 1919, cessé d’être un parti de la classe ouvrière, pour devenir, au mieux (dans la Vienne rouge des années 1920), un parti pour la classe ouvrière. Quand la classe ouvrière et les soldats allemands se soulèvent, en 1918, emmenés par la Ligue Spartakus de Rosa Luxembourg et Wilhelm Liebknecht, qui dirige la répression ? Le social-démocrate Noske, rapidement surnommé le Bluthund (chien de sang, ou chien de rouge) pour avoir, en tant que ministre de la guerre, déclaré : « Il faut que quelqu’un fasse le chien de sang : je n’ai pas peur des responsabilités ». C’est Noske, appuyé par son parti, dirigé par Friedrich Ebert, bientôt président de la minable république de Weimar, qui a organisé le massacre des ouvriers et soldats organisés en conseils (soviets) à Kiel puis, en janvier 1919, à Berlin. Ses corps francs assassinèrent, entre beaucoup d’autres, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. 
Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg 
 
Le sextette des « commissaires du peuple » sociaux-démocrates qui proclament la République de Weimar
 
« Wer hat uns verraten? Sozialdemokraten. Wer hatte recht? Liebknecht ! » (« Qui nous a trahis ? Les sociaux-démocrates. Qui avait raison ? Liebknecht ! ») : ce refrain « rouge » des années 1920 est revenu à la mode dans les années 1960, lorsque la jeunesse radicale (les soixante-huitards avant la lettre) affrontait la social-démocratie, alliée (déjà ? eh oui !) dans une grande coalition avec les démocrates-chrétiens, mettant en œuvre son aggiornamento [sa mise à jour] datant de 1959, quand, à Bad Godesberg, le SPD avait officiellement et définitivement abandonné toute référence marxiste, adoptant comme devise : Le marché autant que possible, l’intervention publique autant que nécessaire.
 
  
Qui nous a trahis ? Les sociaux-démocrates
 
Entre les années 1920 et les années 1960, bien de l’eau avait coulé sous les ponts de Berlin : à la chute du régime nazi, nos bons sociaux-démocrates, revenus dans les bagages des « libérateurs » alliés, se mirent naturellement au service de ceux-ci, tandis que leurs cousins communistes se lançaient dans l’aventure d’un socialisme prussien à l’ombre du Grand Frère soviétique.
 
Et c’est ainsi que l’on eut deux Allemagne pour le prix d’une, pendant 40 ans. Quand des étudiants en révolte distribuaient des tracts dans les rues de Berlin, Munich, Hambourg ou Francfort, contre la guerre du Vietnam ou contre les lois d’exception instaurées par la grande coalition noire-rouge, l’Allemand moyen qui passait par là leur lançait : « Si vous n’êtes pas contents, allez donc en face », autrement dit : « Si notre paradis démocratique capitaliste ne vous convient pas, allez donc vivre dans l’enfer est-allemand du ‘socialisme réel’ ». Le discours quotidien de Samaras et de l’Aube Dorée en Grèce contre les rouges ne fait que répéter ces vieilles litanies, longtemps après que l’URSS a disparu.
 
Puis vint 89 et la réunification. Ce ne sont pas seulement les territoires allemands qui ont été réunifiés, mais aussi le paysage politicien : tous les résidus de gauche communiste/stalinienne et de sociaux-démocrates critiques encore attachés au marxisme se sont eux aussi réunifiés pour constituer un parti qui s’est mis corps et âme sous la coupe des sociaux-démocrates, faisant taire ses dissidents par les méthodes habituelles en usage dans tous les partis atteints de crétinisme parlementaire. Ce parti, Die Linke, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est aujourd’hui totalement entré dans le système de la démocratie représentative, parlementaire, corrompue et belliciste. C’est là que nous en revenons au camarade Tsipras.
 
Son parti, SYRIZA, est, au moment où j’écris, crédité de 36% des intentions de vote. De nouvelles élections peuvent être annoncées à tout instant par le Premier ministre grec de droite, Samaras, qui est en discussion avec la patronne, j’ai nommé Angie, la chancelière Merkel, pour prendre une « décision », qui s’apparentera plus à un Diktat qu’à autre chose. Concrètement, les choses doivent se jouer en février prochain, lorsque le Parlement devra élire un nouveau président de la République. Il manque à la grande coalition Nouvelle démocratie-PASOK la vingtaine de députés nécessaires pour atteindre le quota de voix nécessaire (180) pour valider l’élection. Il ne resterait alors à Samaras qu’à dissoudre le Parlement et organiser de nouvelles élections. 
 
Alexis Tsipras s’adressant aux médias après sa rencontre avec le président grec Carolos Papoulias, à Athènes, le 26 mai 2014 (Photo Louisa Gouliamaki/AFP/Getty Images)
 
Donc, Tsipras se voit déjà en chef de gouvernement à Athènes. Mais vu que les résultats des élections démocratiques, dans la bonne vieille Europe démocratique, se décident dans les couloirs du pouvoir avant d’être sanctionnées par les urnes, il s’agite tous azimuts. Il faut qu’il obtienne le feu vert des patrons de l’Europe, qu’il trouve des alliés pour combler le gap entre les 36 % dont il est crédité et les 51 % (en fait moins, puisque dans le système grec, le parti venant en tête des élections reçoit un bonus de 50 sièges), dont il aurait besoin pour pouvoir gouverner. Il a donc adopté la voie du compromis et de la rénovation. D’abord, il a fait son possible pour se débarrasser de l’aile gauche de Syriza, sans y parvenir pour l’instant. Puis il a mis de l’eau dans son retsina, en cessant de tonitruer contre l’Union européenne, Bruxelles, Francfort et Berlin. Plus question de sortir de l’euro. Plus question de refuser de payer la dette odieuse de la Grèce. Plus question d’organiser des manifestations de rue, des protestations populaires, pour répondre à l’énorme colère du peuple grec et la canaliser vers des lendemains qui chanteraient.
 
Le personnel de l’hôpital de Kilkis déclenche un mouvement d’occupation autogestionnaire de son hôpital menacé de fermeture. Qui s’y oppose et fait capoter le projet ? Les chefs syndicaux liés à Syriza.
 
Le personnel de médias condamnés à mort tente de se lancer dans des expériences autogestionnaires ? Syriza ne fait rien pour l’aider.
 
Les 595 femmes de ménage du ministère des Finances sont licenciées, pour tester les réactions à l’épuration des services publics exigée par la Troïka (Commission européenne-Banque centrale européenne, FMI) : elles organisent la résistance et appellent à une journée internationale de solidarité. Qui leur met des bâtons dans les roues, ordonnant à toutes ses sections d’Europe de ne pas répondre aux appels de comités locaux de solidarité avec le peuple grec ? Syriza.
 
Le gouvernement grec instaure de nouvelles taxes ubuesques (immobilière et sur le fuel domestique) pour pressurer la population, menacée des pires sanctions en cas de non-paiement. Qui refuse d’organiser des mouvements collectifs et solidaires de non-paiement des taxes iniques ? Syriza.
 
Pendant ce temps, le chef voyage. En septembre, il a été en quatre endroits, Thessalonique, Vienne (Autriche), Cernobbio (Italie) et… la Cité du Vatican. Il a sûrement fait d’autres voyages intéressants, mais, ne disposant pas d’un service de renseignement professionnel, je me contenterai d’évoquer ces quatre épisodes.
 
À Thessalonique, Tsipras a présenté le programme (électoral) de son parti. Commentaire de Giorgos Delastik, journaliste de gauche : « À côté des engagements de Tsipras, ceux de Caramanlis (Premier ministre de droite) en 2009 paraissent du pur gauchisme ». Rien à ajouter.
À Vienne, Tsipras, invité par le Forum Bruno Kreisky, a fait un vibrant discours tendant la main aux sociaux-démocrates allemands et autrichiens pour, ensemble « sauver l’Union européenne » des méchants néolibéraux de Berlin et Francfort : « Nous allons gagner les prochaines élections, nous aurons besoin de vous ». Bref, on l’aura compris, SYRIZA se présente tout simplement comme le nouveau PASOK et je vous fiche mon billet qu’il ne va pas tarder à être coopté dans l’Internationale socialiste. Je recommande la lecture de ce morceau d’anthologie aux lecteurs qui comprennent l’anglais, il vaut son pesant de sel marin ionien [2]. 
Tsipras invité par la Fondation Ambrosetti

À Cernobbio, au bord du Lac de Côme, Tsipras était invité dans la Villa d’Este (le plus bel hôtel du monde), au Forum annuel de la Fondation Ambrosetti, une sorte de Club Bilderberg bis, à visage un peu plus humain, mais avec les mêmes objectifs et méthodes : rassembler les gens qui comptent dans le monde pour mettre au point les tactiques de pouvoir pour la période à venir.
 
Enfin, cerise sur le gâteau, notre brave Alexis s’est rendu à la Cité du Vatican pour y rencontrer Sa Sainteté en personne pendant 35 minutes, au sortir desquelles notre Premier ministre in spe [potentiel] a constaté, étonné, de nombreuses convergences entre Syriza et l’Église catholique, apostolique et romaine. Notre bon jésuite de Bergoglio a eu, lui, une exquise petite phrase : Tsipras n’est pas de gauche, c’est seulement son programme qui l’est ». Sous-entendu : les programmes, ça peut se changer. Pour son audience, Tsipras était encadré par deux drôles de personnages fleurant bon l’Empire austro-hongrois et qui n’auraient pas déparé dans une pièce de théâtre de boulevard viennois, Walter Baier et Franz Kronreif. 
 
Baier (gauche) et Kronreif (droite) avant l’audience de Tsipras avec le Pape

Le premier, Baier, a été le fossoyeur du Parti communiste autrichien, dont il a liquidé la structure et les biens, vendant notamment à des fascistes un immeuble squatté par des artistes de gauche. Il est ensuite devenu l’athée de service du Vatican, ayant sa place attitrée aux rencontres œcuméniques annuelles d’Assise, auxquelles participent chrétiens, juifs, musulmans, bouddhistes et… athées, considérés comme une confession parmi d’autres. Autrement dit, à la question : « Quelle est ta religion ? », à Assise, on peut tranquillement répondre : « Athée ». Officiellement, Baier est le coordinateur de Transform ! Europe, la danseuse (pardon : le think tank) du Parti de gauche européen, essentiellement porté par Die Linke allemande et sa fondation Rosa-Luxembourg, dotée par l’État allemand d’un confortable matelas de millions d’euros, qui lui permettent de financer des revues que personne ne lit, et de distribuer des tracts sur papier glacé dans les Forums sociaux mondiaux, où ses militants sont logés dans des hôtels 5 étoiles, ou à la rigueur 4.
 
Le second, Kronreif, est un des responsables du mouvement des Focolari [2], qui est l’un des mouvements de masse du Vatican, complétant le travail que font Comunione e Liberazione [3] et la Communauté de Sant’Egidio [4]. Les Focolari sont aussi œcuméniques au sens très large, accueillant non seulement des protestants, mais même des musulmans et des athées.
 
Notre jésuite de pape est un sacré matou. Il a déclaré en juin dernier : « Io dico solo che i comunisti ci hanno derubato la bandiera. La bandiera dei poveri è cristiana. La povertà è al centro del Vangelo. I poveri sono al centro del Vangelo » (Je dis seulement que les communistes nous ont volé notre drapeau. Le drapeau des pauvres est chrétien. La pauvreté est au centre de l’Évangile. Les pauvres sont au centre de l’Évangile). Et les 35 minutes d’audience ont battu le record de durée jamais accordé par un pape à un quelconque dirigeant de gauche. Mais faut ce qu’il faut pour non seulement arracher aux cocos le drapeau qu’ils vous ont volé, mais même les convertir à la doctrine sociale de l’Église catholique, apostolique et romaine.
 
Pour conclure… Adoubé par la social-démocratie germanique, coopté par la fine fleur des décideurs politico-économiques du continent, et béni par Sa Sainteté, Alexis Tsipras est désormais en orbite, très loin du peuple martyr qui a fait de lui ce qu’il paraît être. Toute la question reste de savoir s’il saura éviter le sort d’Iridium 33 [5] et Kosmos-2251, deux autres satellites artificiels qui se pulvérisèrent mutuellement lors d’une collision dans l’espace en 2009. Le satellite Tsipras 3.0 risque bien, lui, de s’autopulvériser et il n’y aura personne pour verser une larme sur son sort. Il l’aura bien cherché.
 
Fausto Giudice
 
Post-scriptum. Je crois comprendre le mélange de désespoir et d’espérance du peuple grec et de ses ailes marchantes. Camarades, je n’ai qu’une chose à vous dire : faites vôtre le slogan de nos frères zapatistes : « Tout pour tous, rien pour nous ! Commander en obéissant ! ». La seule issue réside en bas, dans l’auto-organisation, à partir des besoins réels des gens, pour la défense des communs, au-delà des clivages idéologiques et sectaires, meurtriers et stériles. Tout le reste n’est que simulacre.

Notes

[1] Alexis Tsípras, né le 28 juillet 1974 à Athènes, est un homme politique grec membre de SYRIZA. Il est président du parti et de son groupe parlementaire.

[2] Alexis Tsipras at the Kreisky Forum, Vienna (the complete speech/address to Austrian social democrats) (yanisvaroufakis.eu, anglais, 24-09-2013)

[3] Le Mouvement des Focolari est un mouvement ancré dans l’Église catholique, mais sa spiritualité est aussi vécue par des chrétiens d’autres Églises, par des fidèles d’autres religions et également par des personnes sans appartenance religieuse (wikipedia, français)

[4] Comunione e Liberazione (Communion et Libération) est un mouvement catholique fondé en 1954 par Don Luigi Giussani, un prêtre de Lombardie (wikipedia, français)

[5] La Communauté de Sant’Egidio est une organisation catholique fondée en 1968 à Rome dans le quartier de Trastevere. Andrea Riccardi en est le fondateur. Le nom de cette communauté provient de son implantation, au début des années 1970, dans les locaux de l’église Sant’Egidio. Sant’Egidio est la traduction en italien de saint Gilles ou saint Gilles l’Ermite du VIIe siècle (wikipedia, français)

[6] Iridium 33 était un ancien satellite de télécommunications américain. Il est entré en collision avec un autre satellite, Kosmos-2251, et a été détruit, lors du premier événement répertorié de ce type (wikipedia, français)


Source : Alexis Tsipras, version 3.0 : coopté par la Sainte Alliance des Socialos et des Jèzes (Basta! Journal de amrche zapatiste, français, 06-10-2014)

Source


La France sera la Grèce II

 



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