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Devant la mine de Petrila, dans la vallée du Jiu.

Devant la mine de Petrila, dans la vallée du Jiu.

AFP/Daniel Mihailescu

Sous Ceaușescu, les mines de charbon de la vallée du Jiu employaient des milliers de Roumains, venus de tous le pays. Aujourd’hui, la plupart d’entre elles sont fermées, mais restent utilisées, en tout illégalité, par des mineurs sans autre moyen de subsistance.

Une tranchée étroite laboure le versant abrupt. Le sol est anthracite et semble avoir été raclé, des lambeaux de sacs parsèment les alentours. "Je mets le charbon dans une bassine en plastique et je la laisse tout simplement glisser en bas", explique Mihai Stoica.

Il escalade la pente. A mi-chemin du sommet, un gros hêtre gît déraciné. Un peu plus bas, un trou. "Une galerie effondrée", commente laconiquement Mihai. Il reprend son ascension. L’endroit est isolé. S’il arrivait quoi que ce soit à Mihai ici et qu’il se trouvait seul, personne ne le retrouverait.

Prudemment, il pénètre dans la galerie au plafond bas, longue de 8 mètres et absolument pas sécurisée. De temps à autre, on perçoit de légers grincements et craquements. "La montagne est imprévisible", glisse-t-il.

Cinq personnes qui vivent avec 50 euros par mois

Mihai, la trentaine, ne s’appelle pas Mihai, en réalité. Il a peur de donner son vrai nom, car ce qu’il fait ici n’est pas seulement très périlleux, mais aussi strictement interdit. Exploitation minière illégale. Mais il court le risque, pour que lui et sa famille ne meurent pas de froid en hiver.

Mihai était mineur. Il est au chômage depuis longtemps. A la maison, il a une femme et trois enfants – cinq personnes qui doivent vivre sur le revenu minimum légal et les allocations familiales, soit 50 euros par mois. "Le bois est très cher, on n’a pas de quoi, soupire-t-il. Donc je viens chercher du charbon ici. Sinon, on ne pourrait pas se chauffer. C’est interdit, bien sûr, mais je le fais par nécessité".

Du temps de Ceaușescu, 50 000 mineurs travaillaient dans les houillères de la vallée du Jiu [dans le sud-ouest de la Roumanie]. Non qualifiés pour la plupart, ils étaient arrivés de toutes les régions du pays, appâtés par les bons salaires, car Ceaușescu avait besoin de grandes quantités de charbon pour alimenter ses gigantesques combinats métallurgiques et ses centrales électriques.

Après la chute du dictateur, les néo-communistes au pouvoir ont continué de soigner les gueules noires. Au début. Car à partir de 1997, les premières mines sont abandonnées.

La zone sinistrée la plus vaste de Roumanie

Deux ans plus tard, une révolte minière éclate et la Roumanie frôle l’état d’urgence : des milliers de gueules noires aux abois marchent sur Bucarest pour renverser le gouvernement. Le pouvoir fait déployer les chars, et le pays échappe de justesse à des affrontements sanglants. Une fois de plus, les mineurs bénéficient d’un délai de grâce. Puis les fermetures reprennent.

Aujourd’hui, la vallée du Jiu est la zone sinistrée la plus vaste de Roumanie. Quelque 6 000 gueules noires y travaillent encore dans les sept mines de houille subsistantes. D’ici 2018, l’Etat prévoit de les fermer, elles aussi. Aucun plan d’aide à long terme n’est et n’a jamais été prévu.

Mais aujourd’hui, les mineurs licenciés et leurs familles ne se soulèvent plus. Ils végètent dans leurs ghettos délabrés. Aucun ou presque n’a jamais retrouvé de travail sur place.

Une situation à la fois tragique et absurde au vu des possibilités dont dispose la Roumanie pour lutter contre la pauvreté : Bruxelles a mis des milliards à la disposition du pays, en particulier pour le développement régional et économique. Mais jusqu’à présent, la Roumanie n’a que peu utilisé cet argent – la Roumanie est le pays d’Europe orientale qui a le plus d emal à boucler ses dossiers de demande de financement de projets. Or après 2015, les montants non utilisés ne seront plus disponibles.

Mihai est originaire d’un village du sud de la Roumanie. Ses parents étaient paysans, pauvres, et avaient neuf enfants. C’est en 1992, à 18 ans tout juste, qu’il arrive dans la vallée du Jiu, dans la petite ville d’Uricani. Il commence à travailler dans la mine locale. En 1997, il est victime d’une intoxication au monoxyde de carbone lors d’un accident minier et en réchappe de justesse.

Son épouse le pousse alors à donner sa démission. Le gouvernement a d’ores et déjà commencé à fermer des mines dans la vallée et verse des indemnités plutôt généreuses. Mihai démissionne. "Ils ont promis de créer des emplois, dans les fabriques de meubles et dans le tourisme, se souvient-il, tout devait s’arranger".

Un taux de chômage de 70%

Avec les indemnités, les Stoica remboursent leurs dettes auprès du fournisseur d’électricité et achètent un nouveau réfrigérateur. Mais Mihai ne retrouve pas d’emploi fixe et se rabat sur des petits boulots pour maintenir la famille à flot. A Uricani, 830 personnes travaillent encore à la mine. Le taux de chômage de la ville atteint les 70 %. "J’ai cru à toutes leurs promesses à l’époque, se désole Mihai. Aujourd’hui, je regrette d’avoir démissionné".

Les Stoica vivent dans l’une des nombreux cités construites à Uricani dans les années 50, aujourd’hui vétustes. On a l’impression que la famille loge ici provisoirement. Un lit, quelques chaises, une table, une télévision, des murs nus.

Ioana, l’épouse de Mihai, est aux fourneaux et fait revenir les pommes de terre qui constitueront le repas de midi. "Beaucoup surnomment la vallée du Jiu la vallée des larmes, glisse-t-il. Mais on ne peut pas choisir l’endroit où l’on vit. En fait, on aimerait bien offrir une bonne éducation à nos enfants, mais on n’arrive pas à se projeter au-delà de la journée en cours".

Il commence à pleuvoir et la fraîcheur rentre dans l’appartement. Mihai Stoica descend à la cave chercher du charbon pour chauffer le logement. Là, dans un réduit, il entrepose ce qu’il a extrait de la montagne. Un peu plus tard, en haut, le charbon rougeoie dans le fourneau.

Mihai Stoica regarde fixement le feu. Il aimerait aller essayer de trouver du travail dans l’agriculture en Espagne mais ne sait pas comment réunir la somme nécessaire pour financer le voyage. "Les temps sont durs, lâche-t-il. La sécurité sociale ne donne plus rien. Il y a eu beaucoup de promesses, mais rien n’a été fait. On a l’impression d’avoir été trompés".

Traduction : Jean-Baptiste Bor

source: Presseurop

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