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par Yannick Prost pour IFRI

Avec ce nouvel ouvrage (La diplomatie de connivence : Les dérives oligarchiques du système international), Bertrand Badie poursuit sa définition du système international actuel à travers des livres lisibles et échappant aux dérives de l’abstraction. Cette définition n’évite pas un certain plaidoyer, selon lequel l’injustice et l’inégalité entre les peuples expliquent l’essentiel des perturbations de notre temps et l’hégémonie étatique face aux sociétés civiles est révolue. Chacun appréciera, s’enthousiasmera ou demeurera sceptique.

Après avoir précédemment constaté l’impuissance des grandes puissances et leur incapacité à prendre en compte les nouveaux acteurs de la société civile, l’auteur fonde son analyse sur l’inefficacité de la diplomatie oligarchique. Celle-ci fonctionne rarement selon le modèle d’un directoire efficient et responsable mais s’incarne plutôt dans un club aristocratique refusant de partager la prise de décision avec les « roturiers ». Marqué par la connivence, c’est-à-dire la tolérance aux fautes de l’autre pour peu que cette tolérance soit réciproque, un tel système agit a minima et ne parvient ni à mettre en oeuvre une coopération constructive, ni à lutter contre les pires violations des Droits de l’homme et des peuples. Rappelant le concert européen du XIXe siècle ou l’accord des grandes puissances de l’entre deux-guerres, bien incapable d’empêcher la multiplication des exactions des régimes fascistes et donc la marche à la guerre, la diplomatie de connivence aurait resurgi après la parenthèse du système bipolaire. Pour certains, la fin de ce dernier aurait permis l’avènement d’un système unipolaire, ce que récuse B. Badie : la superpuissance américaine ne peut en rien jouer le rôle d’attraction et de protection propre à une puissance polarisatrice; nous sommes donc dans un système apolaire – ce qui ouvre la voie de la connivence –, avec sa faible institutionnalisation, sa diplomatie discursive ou incantatoire et surtout son inefficacité. La réunion d’un groupe de puissances (G8 ou G20) définies selon leur produit intérieur brut (PIB) se fait sur des critères inopérants pour gérer la plupart des questions internationales et les biens publics mondiaux. Pire, le resserrement de cette élite oligarchique sur des « valeurs » comme la culture politique occidentale (démocratie et Droits de l’homme) ne fait qu’attiser la contestation du reste du monde.

Cette contestation répond à la connivence : la contestation des États du Sud n’est pas nouvelle, mais la coalition souffre d’une fragmentation tout aussi inefficace et c’est une rhétorique populiste qui répond aux leçons de la « réaction nobiliaire » du Nord. La contestation des puissances émergentes est plus subtile et constructive (exemple du groupe des IBAS : Inde, Brésil, Afrique du Sud), voire inquiétante (Organisation de coopération de Shangaï, OCS), même si certains aspects inspirent le scepticisme (groupe des BRICS : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). La contestation des sociétés, surtout, renvoie au fait que la concentration du pouvoir et du processus de décision dans un petit nombre d’États, dominé jusqu’à maintenant par quelques États occidentaux, favorise l’anomie du système. L’étude de cet aspect de la réalité actuelle est sans doute le meilleur passage de l’ouvrage, lorsqu’il tente de construire une synthèse sociologique des phénomènes politiques relevés au Sud depuis deux ou trois décennies, qui expliquent le fonctionnement des crises internes, des mouvements violents xénophobes ainsi que la difficulté pour la communauté internationale à maintenir la paix. Le « ressentiment » et l’« humiliation », au-delà des images, peuvent être des états d’esprit favorisant l’instrumentalisation de certaines couches de la population (la classe moyenne exclue de la richesse face à la classe aisée occidentalisée) par des entrepreneurs politiques sans scrupule.

Il demeure que cette critique de l’oligarchie occidentale laisse parfois songeur. À quoi sert de se lamenter face aux inégalités de puissance ? La même réalité sociologique existe au sein des démocraties nationales, dont toute la logique vise à dégager un compromis permettant le « vivre ensemble », sans que s’efface le déséquilibre originel. Ensuite, les solutions préconisées – oeuvrer en faveur d’un véritable multilatéralisme – ne convainquent guère : celui-ci n’échappe ni à la diplomatie déclaratoire, ni à la politisation des enjeux. Surtout, la norme ainsi construite n’a guère de chance d’être effective que si les États les plus puissants montrent l’exemple en l’appliquant et en soutenant la mise en oeuvre de la sanction envers les contrevenants. Enfin, n’oublions pas que les plus grands succès du multilatéralisme sont dus à l’idéologie et à la diplomatie de l’oligarchie occidentale, notamment en faveur de la justice pénale internationale ou de la libéralisation des échanges.

Yannick Prost

source: mecanoblog

Tag(s) : #POLITIQUE

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