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alexandre_jardin_N&B

 

Que se passerait-il si, soudain, nous cessions d’être gouvernés par nos peurs ?

Si nous acceptions d’écouter nos désirs (même subversifs) plutôt que nos craintes, toujours rapetissantes ?

Dans quelle vie politique basculerions-nous si, tout à coup, nous décidions follement d’avoir confiance en la vie, en nous-mêmes, et surtout dans les autres ?


Aurions-nous encore besoin des 400 000 normes qui étranglent la vitalité de notre pays, renchérissent démentiellement le coût de la moindre initiative et diffusent une idéologie minable de la peur, de la non-confiance ? Serions-nous capables d’entrer dans un restaurant sans qu’il ait été jugé par un fonctionnaire « conforme aux normes sanitaires » ? De pisser dans des lavabos non reconnus « conformes aux normes NF » (mon père et mon grand-père faisaient cela) ? Accepterions-nous de conduire une automobile en faisant confiance aux compétences du seul constructeur ? Oserions-nous acheter du matériel électrique non estampillé par une officine étatique ou acheter un jouet sans avoir la garantie légale qu’il n’a pas été construit avec des produits non toxiques ? Auriez-vous le courage insensé d’acheter des couches pour bébé non réglementaires ? Pourriez-vous inscrire un enfant dans une école où les enseignants auraient été choisis par un directeur émérite sur la base de son seul jugement, sans que les enseignants aient à produire de diplôme officiel ?

Je parie que non. Tous, nous croyons qu’un fonctionnaire est, par essence, le meilleur garant du bien, de l’honnêteté, du bien vivre ensemble ; comme dans les contes, même si le réel dément chaque jour cette croyance incroyablement naïve. Tous, nous nous sommes habitués à un ahurissant degré de paranoïa, de protection illusoire, fantasmée, dont nous ne sommes même plus conscients. Paranoïa normalisée, entretenue par la rumeur médiatique qui se drape dans des discours « raisonnables », argumentés jusqu’au délire, destinés à justifier sans répit notre culture de la méfiance (ah, je jubile en imaginant vos objections anxieuses, votre irritation – peut-être légitime – à me lire !).

Tout débat sur la règle, la norme, éveille de sourdes angoisses, à peine contrôlables par le corps social. Cette sorte de panique infantile qui gagne les minots lorsqu’ils se sentent livrés à eux-mêmes. Nous avons tous oublié qu’il fut un temps, pas si lointain, où l’on mangeait en France dans des auberges non réglementées, où l’on s’empiffrait de fromages exquis sans regarder les dates de péremption, où l’on avait l’audace de bâtir avec ardeur des immeubles haussmanniens (plutôt réussis) qui n’avaient obtenu aucun permis de construire tatillon et qui ne répondaient à aucune norme étatique. Oui, il y a peu encore, la France était un pays qui s’autorégulait en grande partie, qui ne doutait pas systématiquement des compétences de sa population, de la sagesse de ses corps de métiers, de l’intelligence de ses édiles. L’eau que nous buvions n’était pas l’objet d’une inquiétude publique. Le marchand d’eau n’était pas a priori regardé comme un empoisonneur. On édifiait des maisons dont le coût n’intégrait pas la parano galopante des cabinets d’avocats des intervenants dont les trouilles s’accumulent à chaque étape de la construction. Leur prix n’était pas grevé par nos angoisses collectives.

Mais pourquoi diable tenons-nous à ce point aux peurs calcifiantes qui amoindrissent nos vies, les décharment et, pour finir, les dévitalisent ?

Parce que si nous les laissions tomber, ces peurs imbéciles, il nous faudrait nous tourner vers ce qui nous terrorise le plus : nos désirs fous, indomptables. Toute pétoche mise en avant permet de ne pas ressentir nos appétits, les fringales qui nous propulsent. En faisant prévaloir nos appréhensions, nous diminuons hélas l’intensité de nos merveilleuses envies. Et nous donnons les clés de nos existences étrécies aux contrôleurs de tous poils qui hantent les administrations et autres hautes autorités, toujours plus nombreuses, chargées de nous normaliser.

Mais soyons clairs : le problème ne réside ni à Bruxelles ni dans les ministères ni dans les cerveaux apeurés qui nous gouvernent. Le vrai problème, c’est nous, pas nos hommes et femmes politiques-miroirs qui utilisent cyniquement nos paniques enkystées, nos craintes d’écouter follement nos désirs ; à commencer par notre impétueux désir de grande liberté ! Leur ambition de nous enserrer dans mille règles supposément bénéfiques est à la mesure du pouvoir que nos peurs leur donnent. C’est notre obsession de la sécurité à tout prix qui leur donne les coudées franches pour s’immiscer dans nos vies.

Mardi dernier, le Sénat a voté sans honte, en deuxième lecture, la loi de programmation militaire dont l’article 13 est probablement la règle la plus liberticide de l’Histoire de France (hors période de guerre). Le Wall Street Journal n’a d’ailleurs pas raté ces accès d’autoritarisme des étatophiles. Pour satisfaire notre inextinguible soif de sécurité, l’Etat pourra le plus légalement du monde – et sous des prétextes spectaculairement flous – fouiller dans votre Internet, inspecter votre vie privée numérique, ouvrir votre courrier en somme, savoir quels sites (porno, de rencontres et autres) vous fréquentez. La police, la gendarmerie et le fisc ne rendront plus compte à un juge mais à une « haute autorité » chargée d’un contrôle a posteriori. Le principe même de la compétence de nos institutions judiciaires s’en trouve contesté. Par le féroce FN ? Non, le brave PS.

Sont-ils à ce point envoûtés par leur confiance en la supériorité morale du fonctionnaire ? C’est hallucinant mais vrai : George Orwell vient de prendre sa carte du Parti socialiste avec extase. George Bush en avait rêvé, François Hollande l’a fait. On n’ose pas imaginer ce que les allumés du FN feront de cette loi sidérante, de cet outil de contrôle du peuple, s’ils accèdent au pouvoir. Des élus de culture humaniste et française – non-yankee donc, accoutumés à conspuer l’Amérique – ont fini par voter l’inimaginable sans états d’âme. Le doigt sur la couture, en foulant aux pieds leurs propres valeurs. Pour mettre la Toile au garde à vous, il a suffi qu’ils votent comme un seul homme une petite loi de programmation militaire. La NSA, beurk ! Mais la NSA à la française, youpi ! Pour commettre cet acte étonnement transgressif dans un pays démocratique et de vieille culture républicaine, ces gens savaient pouvoir compter sur nos peurs, notre frénétique besoin d’être contrôlé, contenu par l’Etat.

Le problème, c’est nous, notre complicité tacite. Pour combien de temps encore ? Libérez le zèbre en vous, le citoyen indomptable.

Alexandre Jardin vient de publier "Mes trois zèbres" chez Grasset

 

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Tag(s) : #Philosophie-réflexion

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