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Geert Mak

Geert Mak

AFP                       


L’Union est-elle entrée en phase terminale ? Dans un essai, le journaliste et historien néerlandais Geert Mak estime qu’en 2012, elle doit choisir la voie politique qui la fera sortir de la logique de l’argent. Sous peine de perdre sa place dans le monde.

Cela ne faisait pas vraiment partie de ses projets immédiats. Geert Mak écrit actuellement un livre sur les Etats-Unis, l’Europe était donc un peu passée au second plan. Mais quand l’hebdomadaire allemand Die Zeit s’est demandé pourquoi les intellectuels européens se muraient dans le silence, il a écrit De hond van Tišma. Wat als Europa klapt? [Le chien de Tišma. Et si l’Europe explosait ?]

Le chien de Tišma est un sombre petit livre. Avec Norman Davies, historien spécialiste de l’Europe, Geert Mak en est venu à la conclusion que le sommet des dirigeants européens en décembre a englouti son dernier espoir. "Je crains que ce ne soit fini."

C’est l’histoire de trop peu, trop tard. Trop peu d’argent pour le fonds de sauvetage, trop peu de possibilités de sanctions, trop peu de vision et en définitive trop peu de direction européenne. "L’Allemagne de Merkel, écrit Geert Mak, a manqué une occasion historique de devenir le véritable dirigeant de l’Europe. Par peur du mauvais spectre, le spectre de l’inflation, l’Allemagne pousse l’Europe dans une récession". "C’est une erreur, dit Geert Mak. Mieux vaudrait faire tourner la planche à billets. Et ne pas serrer la vis au Sud au point de l’étouffer".

Il faut reconquérir l’Europe, qui doit cesser d’obéir à une logique de l’argent, écrivez-vous. Mais comment ? En 1989, l’Occident libre l’a emporté sur le communisme. Et a autorisé un terrible dérapage vers un capitalisme de casino.

Quand on fait des affaires, on prend des risques. On peut voir ses efforts récompensés, mais cela peut aussi mal tourner. Tous les marchands forains le savent. Mais le libre-échange est perturbé par les banques, qui ont quasiment amorcé une révolution antidémocratique. Elles se sont emparées du pouvoir. Tout le monde sort extrêmement malmené de cette crise, sauf ceux qui en sont responsables. Les banques ne courent aucun risque et le secteur public en fait les frais.

Récemment, j’ai assisté à une réunion où un grand économiste chinois et un responsable africain de banque centrale chapitraient un groupe de spécialistes européens du secteur financier. Un revirement historique intéressant.

L’Africain disait : vos banques sont remplies de personnes extrêmement compétentes, mais elles ont commis toutes les erreurs possibles et imaginables. Cela ne peut s’expliquer que parce que d’autres facteurs sont intervenus dans leurs décisions. En Afrique, nous qualifions ces autres facteurs de corruption. Il y a eu un silence dans la salle. Il faisait référence aux primes, et il avait parfaitement raison.

L’Europe était une tentative de hisser la démocratie au-dessus des frontières nationales. La démocratie est-elle incapable d’affronter un marché mondial débridé ?

C’est bien ce qui m’attriste profondément. Malgré tous ses défauts, malgré toutes ses plaies et ses bosses, l’Union européenne est une expérience fantastique dans ce domaine. C’est pour cela que nous devons la défendre bec et ongles. En ce XXe siècle féroce, l’UE devrait être le modèle qui sert à maintenir debout les valeurs démocratiques. Si cela disparaît, d’autres combleront le vide laissé par l’Europe. Les Américains, les Chinois, les Brésiliens, les Russes.

L’UE est un produit caractéristique de la foi dans la faisabilité d’une vie communautaire. Les populistes vont-ils finir par avoir raison ? Cela ne fonctionne donc pas ?

Non. Ils ont raison sur un seul point : un sentiment de malaise s’abat sur l’Europe comme un brouillard. Aux Pays-Bas, ce sentiment est très fort. D’autres pays ronronnent encore de satisfaction. Les populistes traduisent ce malaise. Je comprends les critiques vis-à-vis de l’Europe. Mais se replier sur soi, c’est croire à la magie. Un mythe national est incroyablement séduisant. Parfois il m’arrive aussi de me dire le soir dans mon lit : et si j’étais de droite pendant un quart d’heure. Ce serait délicieux !

Ce malaise est tangible dans votre livre. Vous êtes européen dans l’âme, et vous portez le regard d’un historien. Mais vous ne vous en sortez pas. Vous finissez par admettre que cela ne fonctionne pas.

C’est peut-être triste, mais je n’étais pas surpris. Dans le dernier chapitre de mon livre In Europa [Voyage d’un Européen à travers le XXe siècle, traduit du néerlandais par Bertrand Abraham, Gallimard, 2007, NdT], j’écrivais déjà que le bateau est très déséquilibré avec 27 capitaines sur le pont. J’avais annoncé que cela poserait de très gros problèmes en cas de tempête. Et maintenant, la tempête fait rage.

Votre petit livre se termine sur une note sombre. Quel est votre espoir pour 2012 ?

L’année à venir, la question est de savoir à quoi va ressembler l’Europe. Va-t-elle rester un système communautaire sous la direction d’une puissante Commission européenne ou va-t-elle devenir un système intergouvernemental décentralisé, comme le souhaitent les Allemands. Les Pays-Bas peuvent jouer à cet égard un rôle d’intermédiaire. Nous ne sommes pas aussi dogmatiques que les Allemands. Jouons donc ce rôle pleinement, rien que dans notre intérêt personnel. Car nous sommes, et nous demeurons, un pays tourné vers le monde.

Traduction : Isabelle Rosselin

source: Presseurop

Tag(s) : #Crise de l'Euro

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