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En face du restau où je déjeunais, il y avait un coiffeur. Une énorme pancarte : hommes 22 € / femmes 30 €.

Mes voisins de gauche étaient un couple dont le monsieur avait dans les 70 ans, le crâne pelé comme un œuf.

Du point de vue du coiffeur, c’était la bonne affaire, un gars comme ça, à 22 €.

J’étouffe un rire irrespectueux, et leur dis que par les temps qui courent, quand la tendance mortifère est à l’abolition des sexes et de tout ce qui s’y rattache, il faudra que le coiffeur se mette au pli (y a joke) sinon il finira en taule pour sexisme et discrimination.

Je crois qu’ils n’ont pas compris. Moi, je n’ai pas compris non plus : la dame voulait une pizza végétarienne, elle en a eu une jambon/mortadelle. La pizzeria était tenue par des indous ou des pakistanais qui ne sont manifestement pas musulmans.

Cette époque est exaltante, comme disait mon oncle.

Le jeune homme à ma droite était venu tout seul ; envie de se confier. Se tourne vers moi :

"Vous n’avez pas peur qu’on ait la guerre ?

- La guerre ? Mais C’EST la guerre. Il y a la guerre partout.

- Oui, mais ici, en Europe. Ça monte de partout".

Je pose ma fourchette.

"Comment dit-on « je », en anglais ?

- Game ?

- Non, pas « jeu », « je ».

- Heu…ye ?

- Eye. Comme I. Moi. (j’ai lu ça il y a deux jours dans un lien que m’a passé l’Homme Invisible, et ç’a m’a bien plu ; deux heures plus tard, le conférencier faisait remarquer que pour « je », l’allemand dit : « Ich », comme « Isch », « Jésus »)".

Posant mon index sur mon front, je lui dis :

« Eye », l’œil qui voit tout. Il est là aussi. On fait tous partie de la machine. Certains voient ce qu’ils veulent. Tout en noir, tout en blanc. Chacun choisit son camp. Mais un œil, ça ne sert pas à choisir ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Un œil, ça sert à voir. Moi, j’ai choisi de voir, pas de choisir. (Enfin, j'essaie, c'est pas facile) S’il y a la guerre, je verrai la guerre. Mais je n’ai pas peur. Je n'ai pas de camp (j'essaie)".

Il rumine ça pendant que j’engloutis mon pavé de saumon, puis :

"Vous avez des informations sur Shamballah et l’Agartha ?

- Hum. Mon papa avait une expression, dont il n’était pas l’auteur, qui parlait de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. Si j’ai vu l’ homme qui a vu l’homme, j’ai pas vu l’ours. Je ne sais rien de Shamballah.

- Il paraît que c’est le centre du monde, dit-il".

Ah bon ? C’est con, moi qui croyais qu’il était là, en moi ?

Il a fini son repas avant de sortir. Un quart d’heure plus tard, il fumait un mégot de tabac roulé, dans un rayon de soleil. Je me pose devant lui.

"La guerre est partout, même ici dans ce soleil. Les piafs chassent les moustiques. La peur est partout ; la peur est naturelle. Tous les animaux ont peur de se faire bouffer. L’herbe s’évanouit devant la vache qui broute. Il est naturel d’avoir peur. Mais ça se travaille. Pas par l’espérance. Parce que c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Pareil, kif kif. Les deux faces de la pièce. Le but, c’est de vivre sans peur ni espérance. Juste voir, sans juger, sans choisir. C’est pas facile, mais ça vient, ça bouge, avec le temps. On finit par vivre sans préférences.

- J’espère quand même qu’il y aura pas la guerre", dit-il.

Tag(s) : #Philosophie-réflexion

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