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Encore aujourd'hui, quand je la relis, je n'arrive pas à croire ce qui y est dit », témoigne Hernando Calvo Ospina.


Par courrier, le ministère de l'Intérieur a rejeté la demande de naturalisation de ce journaliste-écrivain colombien exilé en France.
Justification : « Votre loyalisme à l'égard de notre pays et de ses institutions n'est pas avéré. »

Hernando Calvo Ospina, 50 ans, est exilé politique en France depuis mars 1986. Il parle le français et habite aujourd'hui à Clichy (Hauts-de-Seine). Sa première fille, 28 ans, est Colombienne et a vécu douze ans en France. Hernando a fondé ici un foyer avec une Française : ils ont deux enfants de 11 ans et 4 mois. En 2006, il envoie sa première demande de naturalisation française.

Spécialiste de la région latino-américaine, il collabore notamment au Monde Diplomatique et a écrit de nombreux ouvrages pour dénoncer la situation en Colombie, la politique de son gouvernement ou les exactions des paramilitaires.



« No fly list » aux Etats-Unis

Aux Etats-Unis, Hernando Calvo Ospina est considéré comme une personne non grata : en avril 2009, le journaliste apprend qu'il fait partie de la « No fly list » (personnes interdites de vol), parmi les milliers de personnes soupçonnées de terrorisme.
Alors qu'il est à bord d'un vol Paris-Mexico pour un reportage au Nicaragua, laTransport Security Administration (TSA, autorité de sécurité aérienne) interdit au pilote du vol 438 de pénétrer dans l'espace aérien des Etats-Unis et l'oblige à dévier sa route.

« Propos virulents » tenus contre la France


VOIR LE DOCUMENT
La présence dans la « No fly list » est la première remarque avancée dans la lettre d'une page datée du 22 septembre.
Le ministère de l'Intérieur liste les éléments du dossier justifiant le rejet de naturalisation :
  • relations avec la représentation diplomatique cubaine à Paris ainsi que sa « proximité avec l'idéologie castriste » ;
  • relations avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), groupe « qualifié de terroriste », avec une « sensibilité envers le combat mené par les Farc », ajoutant qu'il a rencontré plusieurs membres « à l'occasion de [ses] activités de journaliste » ;
  • « propos virulents » tenus contre la France :
« En 2003, vous avez ainsi écrit dans un quotidien cubain que “la diplomatie française joue avec le feu”, critiquant sévèrement la politique étrangère de la France dans son alignement sur les mesures de rétorsion prises par l'Union européenne envers le régime castriste. »

« Je ne savais pas qu'on était en guerre contre Cuba »


VOIR LE DOCUMENT
Epaulé par son avocat William Bourdon, Hernando Calvo Ospina a envoyé au ministre un recours gracieux le 28 novembre 2011.
Dans une lettre de deux pages, le journaliste écrivain détaille l'absurdité de la décision et se justifie.
Sur l'appartenance à la « No fly list », le journaliste se dit « surpris » que l'Etat français puisse se reposer sur la mesure d'un Etat tiers. D'autant qu'elle fait l'objet de « nombreuses controverses ». Il cite le cas de Nelson Mandela, encore inscrit sur la liste en 2008. Hernando Calvo Ospina écrit :
« D'autre part, je m'étonne que ce soit une lettre de votre ministère qui m'apprenne les raisons exactes de ma présence sur la liste, alors que celles-ci ne m'ont jamais été notifiées par les Etats-Unis. »
Deuxième reproche : ses relations avec la diplomatie cubaine. Hernando Calvo Ospina n'a jamais caché sa « solidarité » envers la révolution cubaine. Il dit s'y être rendu pour « des conférences ou des recherches professionnelles ». Et ironise :
« Je ne savais pas que l'on était en guerre contre Cuba. »

Il n'a jamais défendu de position pro-guérilla

Sur ses relations avec la diplomatie de Cuba comme avec les Farc, le journaliste assure dans sa lettre qu'elles ne mettent absolument pas en danger « la sûreté de la France ».
Dans le cadre de son métier (ce que reconnaît le ministère), Hernando Calvo Ospina a notamment interviewé en 2008 Jaime Guaracas, fondateur et ancien dirigeant des Farc ou Raul Reyes. Hernando Calvo Ospina atteste ne jamais avoir défendu de position pro-guérilla.
Le journaliste est catégorique sur les « propos virulents » tenus « contre la France » :  il fait référence au droit à la libre critique de la presse, « consacré et protégé par le droit constitutionnel français ».
Léa Forestier, avocate dans le cabinet de maître Bourdon, ajoute :
« Il critique une action de la diplomatie française en un lieu précis. Il ne remet pas en cause des valeurs fondamentales propres à la France. Et ça voudrait dire que tout ceux qui ont acquis la nationalité doivent se taire ? »

« Une honte politique pour la France »

Pour Léa Forestier, « ce courrier ne permet pas de comprendre sur quoi se fonde le refus ». En cas de demande de naturalisation, une enquête porte sur la conduite et le loyalisme. Des principes flous, qui figurent sur les conditions de recevabilité d'un dossier.
Comportement violent, condamnation pénale ou trouble à l'ordre public : les motifs d'opposition à ce principe doivent se reporter à des faits répréhensibles et graves. Ce qui n'est pas le cas des reproches du ministère, juge l'avocate.
Guillaume Beaulande, proche du journaliste, utilise les mots « infondée » et « injuste » pour qualifier la décision du ministère de l'Intérieur français :
« L'esprit critique, le talent d'investigation et la liberté de penser de Hernando Calvo Ospina ne semblent pas au goût du gouvernement français actuel, traitant comme un “terroriste potentiel”, un homme qui n'a toujours eu pour seule arme que la pointe de son stylo. »

Une décision politique

Maurice Lemoine, ancien rédacteur en chef du Monde Diplomatique et spécialiste de l'Amérique latine, a eu lui aussi des contacts avec l'ambassade de Cuba ou les Farc, en tant que journaliste. Pour lui, cette décision « absolument scandaleuse » est politique :
« Le vrai problème d'Hernando, c'est qu'il est colombien et qu'il critique la politique de son pays : ça le fragilise. Le pouvoir colombien s'efforce de faire taire les voix dissidentes dont Hernando, qui gêne beaucoup le pays – et les Etats-Unis. C'est extrêmement choquant que la France s'aligne sur ces politiques qui consistent à intimider les journalistes. »
Contacté à plusieurs reprises par Rue89, le ministère de l'Interieur n'a pour l'instant pas répondu à notre demande d'interview.
Une pétition est en ligne pour soutenir le journaliste.
Hernando Calvo Ospina conclut, encore incrédule :
« Nous allons dénoncer ce cas insolite qui constitue une honte politique pour la France et les Français. »

Source  vu sur "Au bout de la route

 

Tag(s) : #Présidentielles 2012

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