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Le pays fait dans l'innovation autoritaire pour réussir à censurer des sites Internet impossibles à fermer.

Le site de Weibo vu sur un iPhone, à Shanghai, le 29 mai 2012. REUTERS/ Carlos Barria

 

ina Weibo est à la recherche de nouveaux censeurs. La rumeur veut que le réseau social, souvent décrit comme une version chinoise de Twitter, possède un millier de rédacteurs spécialisés en «sécurité informatique» et œuvrant à supprimer posts et commentaires portant sur des sujets comme «Chen Guangcheng» ou «place Tiananmen». Mais selon un article publié dans l'Asian Wall Street Journal, l'entreprise, cotée au Nasdaq, n'a pas hésité à publier une offre d'emploi tout ce qu'il y a de plus officiel pour renforcer ses effectifs. Dans cette optique, le logo de Sina –un énorme globe oculaire bordé de rouge et faisant penser à un Big Brother en surchauffe– commence à faire sens.

J'ai visité les locaux de Sina Weibo à Pékin la semaine dernière, au cours d'un voyage sponsorisé par la China-U.S. Exchange Foundation [fondation pour les échanges sino-américains], une association basée à Hong-Kong et qui encourage les relations positives entre la Chine et les États-Unis. Quasiment les seules personnes rencontrées durant notre visite, les cadres dirigeants n'étaient  pas disposés à répondre à de simples questions sur la politique de leur entreprise.

 

Par contre, quand on leur a demandé si leurs efforts de censure pouvaient tenir le rythme d'une fréquentation en croissance exponentielle, ils se sont empressés d'insister qu'ils le pouvaient. Au moment de partir, ils ont offert aux membres de notre groupe un cadeau symbolisant parfaitement la Chine contemporaine: une peluche de leur mascotte, le cyclope à l’œil bouffi, portant l'uniforme de l'Armée populaire de libération.

Une peluche de la mascotte de Weibo, version Armée populaire de libération / Jacob Weisberg

Impossible de fermer Weibo

La plus grande crainte de Sina n'est visiblement pas que ses utilisateurs se plaignent des limites imposées à leur activité, mais qu'un encadrement défaillant du site pousse les autorités à le fermer. Des officiels du parti lui ont déjà rendu quelques visites d'avertissement et ont suspendu les commentaires pendant trois jours le mois dernier, suite aux rumeurs qui ne cessaient de gonfler autour duscandale Bo Xilai

Mais la fermeture de Weibo (la version chinoise du micro-blogging, par opposition à Sina, l’énorme entreprise qui lui fournit sa plate-forme) tiendrait aujourd'hui d'un acte de répression démesuré, quelque chose dont le gouvernement chinois aurait bien du mal à se remettre. La plus grande plate-forme chinoise de blogging et de micro-blogging compte aujourd'hui 324 millions d'utilisateurs enregistrés, et il y en a des millions d'autres chez ses concurrents. Malgré toutes ses limitations, Weibo est devenu une bruyante agora nationale. L'arrêter aujourd'hui provoquerait non seulement la colère de ses utilisateurs, mais priverait aussi les services de sécurité de leur meilleur outil pour sonder l'opinion publique. 

La relation compliquée du gouvernement chinois avec Weibo –impossible de vivre avec et impossible de vivre sans– incarne bien la condition paradoxale de la liberté d'expression ressentie durant notre voyage. La censure d’État n'est plus uniquement une affaire de dissidents testant les limites de ce qui est permis et entrant régulièrement en conflit avec les autorités –le vieux modèle que tout le monde connaît.

L'ancien modèle plus incertain avec Internet

C'est désormais aussi une question d'innovation autoritaire, pratiquée par l’État et son parti unique pour contraindre et contrôler un nouvel environnement médiatique explosif. 

L'ancien modèle et son contrôle centralisé, qui n'a en aucun cas disparu, repose fondamentalement sur l'autocensure, encouragée par des conséquences imprévisibles et des représailles exemplaires. Sur Internet, l'incertitude est avant tout une question d'accès. La Grande muraille électronique bloque la plupart du temps les sites les plus incendiaires, certains termes et sujets, mais demeure poreuse à ceux qui prennent la peine d'utiliser un proxy.

Avec un VPN, j'ai pu accéder à Google, Twitter et Facebook. Parfois, j'ai pu accéder aux sites bloqués sans VPN, à d’autres moments cela m'était impossible, même avec un VPN, ou aussi lent qu'avec un modem 56k. Une connectivité imprévisible qui vous donne l'impression que quelqu'un est en train de calibrer  l'ouverture du tuyau dans un sens, et d'examiner ce qui s'en échappe dans l'autre.

Des châtiments incertains et des frontières ambiguës

Pour ceux qui auraient dans l'idée de défier la légitimité du Parti Communiste, l'incertitude peut avoir un effet sacrément dissuasif. Au début de l'année, l'écrivain dissident Zhu Yufu fut condamné à sept ans de prison pour un poème intitulé «La place» et quelques messages envoyés via Skype. A Pékin, j'ai rencontré He Depu et sa femme, Jia Jianying, deux téméraires dissidents. Leurs positions pro-démocratie venaient de leur faire passer huit ans en prison pour l'un et 18 mois dans un camp de travaux forcés pour l'autre.

Mais de tels châtiments n'ont rien de certain. A Pékin, j'ai dîné avec Chan Koonchung, auteur du subversif Les années fastes, un roman dystopique qui a pour thème l'effacement du massacre de la place Tiananmen de la conscience collective. Son livre ne peut être publié en Chine, mais il n'a jamais été sanctionné et exprime ses opinions en toute impunité. Ces frontières ambiguës s'appliquent aussi aux journalistes et aux universitaires, qui peuvent se voir refuser un visa ou arbitrairement expulser, comme Melissa Chan d'Al Jazeera English au début du mois.

L'autocensure ne suffit plus

Mais l'autocensure ne semble plus suffire. Quand je me suis rendu en Chine au début 2008, les conversations étaient d'une manière générale bien plus contraintes. Vous deviez gagner la confiance de quelqu'un avant qu'il ou elle ne critique le gouvernement en votre présence, a fortiori dans un lieu public.

Cette fois-ci, j'ai vu toute une classe d'étudiants en journalisme de l'Université de Pékin faire part de leurs objections quant au blocage des sites internet –avec le soutien de leurs professeurs. Le seul contestataire fut un étudiant qui vint nous trouver ensuite pour nous expliquer qu'il était d'accord avec le gouvernement.

Mais l'un des moments les plus intéressants du voyage fut lorsqu'un professeur d'une autre université se tourna vers le coordonnateur officiel qui nous avait été assigné pour lui demander «Ne me dénoncez pas au Parti pour ce que je vais vous dire». Il laissa ensuite entendre que le gouvernement devait s'excuser auprès des familles des étudiants tués sur la place Tiananmen.

De l'intimidation à l'influence

Si l'ancien modèle dépend de l'intimidation, le nouveau modèle de répression s'appuie tout autant sur l'influence –l'effort consistant à façonner et à orienter la conversation sur Weibo et les blogs. Le gouvernement a récemment forcé Sina à instituer un nouveau contrat d'utilisation interdisant les posts menaçant «l'honneur ou les intérêts de la nation». Un texte qui met aussi en place une politique des «vrais noms» (à la* Facebook), pour éviter les commentaires anonymes.

Un écrivain avec plusieurs millions de followers sur Weibo m'a expliqué que dès qu'elle faisait trop de provocation sur un sujet comme Bo Xilai, un employé de Sina l'appelait pour lui dire «ça suffit pour aujourd'hui». Les autorités n'aiment pas qu'on les défie, mais aiment encore moins qu'on les ridiculise.

L'artiste Ai Weiwei, que j'ai rencontré dans son studio de Pékin, m'a dit que le coup qui a le plus énervé les autorités fut lorsqu'il braqua de lui-même des caméras de vidéo-surveillance sur sa personne pendant deux jours. Elles l'ont supplié d'arrêter et –pour diverses raisons– il le fit.

A Shanghai, j'ai croisé une autre figure centrale de cet espace de liberté d'expression en pleine évolution, Han Han. Bourreau des cœurs, romancier, conducteur de voitures de course et peut-être le blogueur le plus populaire au monde. Han joue au chat et à la souris avec ses censeurs. S'il veut poster quelque-chose de particulièrement provoquant, il le fait au beau milieu de la nuit ou pendant un week-end prolongé, quand il pense que la personne chargée de le surveiller n'est pas à son bureau.

Parfois, les posts de Han sont supprimés sur-le-champ, parfois plus tard et parfois ils se font inonder de commentaires négatifs où Han reconnaît une patte un peu trop officielle. Mais avec à ce jour plus de 500 millions de visiteurs, le blog de Han est trop populaire pour être fermé. Quand Han calibre ce qu'il peut dire sur le gouvernement sans se faire inquiéter, le gouvernement, lui aussi, calibre ce qu'il peut lui faire sans que Han ou ses lecteurs ne trouvent à y redire.

* en français dans le texte

Jacob Weisberg 

Traduit par Peggy Sastre

Tag(s) : #INTERNET - COMMUNICATION

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