Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

par Thomas Rabino

Alors que le programme nucléaire iranien reste au centre des préoccupations de l’Agence internationale de l’énergie atomique et du Conseil de sécurité, un nouveau volet de sanctions s’abat sur le pays. En parallèle, les Etats-Unis et leurs alliés agitent la menace d’un embargo pétrolier. Voici vingt ans, l’Irak subissait le même sort, jusqu’au renversement de Saddam Hussein en avril 2003.



Au-delà de l’impact stratégique de ces mesures, c’est la désignation répétée de l’Iran comme « ennemi mondial numéro Un » qui interpelle : à long terme et sur le plan de l’inconscient collectif, notamment américain, on peut se demander quelles traces laissera cette diabolisation, responsable en grande partie du soutien populaire à la guerre de 2003. Face à un adversaire supposément redoutable et imprévisible, les propos de Barack Obama précisant que « toutes les options sont sur la table » ne préparent-ils pas de facto son opinion à une action militaire ? Au-delà de leur poids dans la partie de « poker-menteur » engagée contre l’Iran, ces paroles participent d’un lent processus de persuasion. Dans cette même logique, celle d’une transformation plus ou moins volontaire des esprits en faveur d’un consensus pro-guerre, un « lien Iran-11 septembre » est depuis peu lourdement évoqué dans les médias américains.

Le verdict d’un tribunal fédéral

Si le peuple américain, refroidi par l’expérience irakienne, craint à nouveau d’envoyer ses « boys » par-delà les océans, l’imminence d’une bombe atomique iranienne serait, d’après les sondages, de nature à créer une majorité en faveur de la guerre [1]. Or, à l’image de l’Irak, l’Iran est judiciairement accusé, depuis le 22 décembre 2011, d’avoir « soutenu de manière directe » les attentats du 11 septembre 2001. La charge est infamante. Elle fut fatale au régime baasiste, que 69 % d’Américains jugeaient, à l’été 2003, impliqué dans l’attaque terroriste.

Dans les attendus du jugement de 2011, l’ayatollah Khamenei, l’ex-président de la République islamique Rafsanjani, le ministre du Pétrole, les services de renseignement et de sécurité, la compagnie aérienne nationale et diverses institutions sont jugés coupables, au même titre que le Hezbollah. La source ? Principalement trois transfuges anonymes des services de renseignement iraniens, témoignant devant un tribunal fédéral newyorkais, saisi par des familles de victimes du « Mardi noir ». Pour un des procureurs, « il s’agit d’une preuve irréfutable que l’Iran était profondément impliqué dans la conspiration du 11 septembre. » Ceci posé, de nombreuses questions restent en suspens : quelle sens donner à un verdict censé toucher un pays que le tribunal de Manhattan estime « depuis 30 ans en guerre » contre les Etats-Unis ? D’où sortent ces fameux transfuges ? A défaut de réponses, une mise en perspective s’impose…

Le précédent irakien : les faux liens Irak-Al Qaida

Le 5 mai 2003, en pleine union sacrée consécutive à la « victoire » des troupes américaines en Irak, de semblables accusations trouvaient une solide caution judiciaire grâce au juge fédéral Harold Baer, qui condamnait l’Irak à verser 104 millions de dollars aux familles de deux victimes des attentats ; dans un verdict fondé sur le discours de Colin Powell aux Nations Unies du 5 février 2003 – que celui-ci considère désormais comme une « tâche » sur son honneur, et les témoignages de l’ancien directeur de la CIA James Woolsey et de Laurie Mylroie, ex-conseillère du président Clinton – très actifs dans la campagne anti-irakienne de propagande gouvernementale –, le juge estimait que l’Irak avait « collaboré ou soutenu [matériellement] [2] » la préparation des attaques. Confirmée par un tribunal, cette accusation prend donc valeur de condamnation étayée par des preuves, fussent-elles fictives, et donne corps au discours officiel qui lui sert de fondement. Rappelons d’ailleurs que le même Woolsey évoquait en octobre 2001, en pleine psychose des enveloppes à l’anthrax, l’existence délirante d’une « connexion irakienne [3] », et persistait, avec d’autres, à faire de l’Irak un commanditaire des attentats de 1993 contre le World Trade Center.

En 2011, ce sont les quelques points consacrés à l’Iran dans le rapport de la Commission d’enquête sur les attentats (2004) qui connaissent une nouvelle jeunesse.

Le martèlement d’un mensonge

Répercutée par des quotidiens de référence comme le New York Times [4], mais aussi par CNN et Fox News[5] – prompte à parler de « nouvelles preuves », sans oublier des sites internet spécialisés (« iran911case »), la connexion Iran-11 septembre ne repose sur rien d’autre d’inédit que la parole de transfuges. Chacun sait que ce statut prédispose à la tenue de propos forts attendus par certaines autorités du pays d’accueil. L’administration Bush accusait l’Irak de détenir des Armes de destructions massives sur la foi d’autres transfuges.

L’histoire à montré combien ces sources sont peu fiables, mais aussi que celles-ci étaient relayées malgré leur caractère erroné ; observons la situation entre le 17 mars 2002 et le 22 janvier 2004 dans le cadre de l’affaire des Armes de destruction massive irakiennes : George Bush, Richard Cheney, Donald Rumsfeld, Colin Powell et Condoleezza Rice ont ainsi accusé l’Irak de détenir les fumeuses ADM pas moins de 237 fois en l’espace de 125 apparitions publiques [6]. Diffusées en boucle sur les chaînes d’information, commentées par des experts et des journalistes, ces contrevérités ont, au total, été assénées au peuple américain à des dizaines de milliers de reprises, jusqu’à ce que la guerre d’Irak soit acceptée.

Si l’on ausculte les interventions médiatiques de ces mêmes personnalités dans la seule année qui précède l’opération « Iraqi Freedom » (mars 2002-mars 2003), il apparaît que ceux-ci ont, à 61 reprises, affirmé que l’Irak entretenait un lien avec Al Qaida [7], laissant entendre via un amalgame subliminal que son gouvernement était impliqué dans le « Mardi noir. » En dépit des conclusions inverses du renseignement, ces allégations ont été diffusées, commentées et reprises par la presse et quantité d’autres intervenants, au point de convaincre durablement une large majorité d’Américains que l’Irak a joué un rôle actif dans le 11 septembre.

Selon toute vraisemblance, le même processus est recyclé contre l’Iran, qui figurait, aux côtés de l’Irak et de la Corée du Nord, sur l’« Axe du Mal » formalisé par l’administration Bush aux lendemains des attentats de 2001. Combien de fois l’accusation devra-t-elle être répétée pour que cette intoxication – si intoxication il y a, fasse finalement effet ? Surtout, le peuple américain se laissera-t-il une nouvelle fois abuser ?

Pour l’Iran, le compte à rebours est enclenché.

Thomas Rabino

Thomas Rabino est historien et s’est spécialisé dans l’étude de la Seconde Guerre Mondiale, la Résistance et la civilisation américaine. En 2010, il a rédigé un article pour un ouvrage collectif publié chez CNRS Editions, « La violence. Regards croisés sur un réalité plurielle ». Son deuxième livre s’intitule De la guerre en Amérique. Essai sur la culture de guerre (Perrin, juin 2011). Son site : Thomas Rabino.

source: Mecanoblog

Tag(s) : #ACTUALITES

Partager cet article