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La Syrie connaît aujourd'hui la phase la plus violente de ses huit mois de soulèvement. Mais ces morts sont-elles suffisantes pour faire tomber Bachar el-Assad ?

Des manifestants à Homs en Syrie, le 21 novembre 2011. REUTERS/Handout .

- Des manifestants à Homs en Syrie, le 21 novembre 2011. REUTERS/Handout .

Par: David Kenner

Le 16 novembre, au petit matin, des transfuges de l'armée syrienne ont lancé une offensive téméraire contre le quartier général des services de renseignement de l'armée de l'air, dans la banlieue nord de Damas. Appuyée de roquettes et d'armes automatiques, l'attaque n'a pas seulement fait trembler la capitale syrienne, elle a touché le régime en plein cœur: lorsque l'ancien Président Hafez el-Assad s'est emparé du pouvoir, en 1970, cette force armée était sa principale base arrière et pendant le soulèvement actuel, ses services de renseignement ont servi à museler la contestation dans les rangs militaires. Des hélicoptères ont beau avoir survolé la zone et des coups de feux ont certes été entendus dans tout le voisinage, l'assaut n'a jamais été mentionné par les médias officiels syriens.

Le bilan de la répression mois après mois

 

Cette attaque ponctue – et elle en marquera peut-être un point crucial – ce qui tend à devenir le mois le plus sanglant depuis le début du soulèvement syrien contre le pouvoir du Président Bachar el-Assad, voici huit mois. Au moment où les déserteurs ciblaient des symboles du pouvoir étatique, le régime continuait à réprimer dans le sang des manifestations pacifiques, en particulier dans la ville rebelle de Homs et dans le gouvernorat d'Hama. Avec une escalade de la violence menaçant de virer au chaos pur et simple, le Premier Ministre turc vient d'exhorter le monde à «entendre les cris»des Syriens et la détermination de la communauté internationale à résoudre la crise ne cesse de s'affirmer.

Le régime d'Assad, de plus en plus isolé sur un plan international, va peut-être redoubler ses efforts répressifs pour tenter de garder la main contre ses ennemis. La Ligue Arabe étant sur le point de suspendre l'adhésion de la Syrie à son organisation, Assad a de moins en moins d'amis à rassurer en minimisant le nombre de ses victimes.

Il n'en a pas toujours été ainsi. La violence a explosé en mai, appuyée par un assaut contre la ville de Deraa, au sud – l'un des berceaux de la révolte – puis une succession d'attaques portées par les forces de sécurité syriennes contre des processions funéraires rendant un dernier hommage à des manifestants assassinés. Mais durant l'été – malgré une offensive à la veille du Ramadan contre le noyau protestataire d'Hama et les bombardements, à coup de tanks et de navires de guerre, contre des manifestants dans la ville portuaire de Lattaquié – le régime d'Assad a réussi à réduire considérablement le nombre de ses victimes. Depuis août, par contre, les morts ont recommencé à s'accumuler. Si les tendances actuelles se confirment, en novembre, pas moins de 800 personnes pourraient perdre la vie en Syrie.

Le vendredi n'est plus aussi meurtrier qu'avant

 

Pour plus d'explication sur le traitement des données et de graphes, voir ici.

Avec l'amplification de la révolution syrienne, la nature du mouvement protestataire a elle aussi évolué. Les premiers mois, les manifestations se déroulaient principalement le vendredi, jour de prière pour les musulmans, car les Syriens s'organisaient d'abord dans les mosquées avant de battre le pavé en masse. Les propriétés explosives de ces manifestations hebdomadaires ont été immortalisées dans un dessin du caricaturiste syrien Ali Farzat, où l'on voit Assad ôter du bout des doigts les pages d'un calendrier le menant à un nouveau vendredi.

Mais aujourd'hui, les manifestations ne se limitent plus au vendredi. En améliorant leurs méthodes, les militants hostiles au régime d'Assad ont offert aux Syriens de nouveaux moyens de coordination en dehors des mosquées. Là où les risques de répression sanglante restent élevés, les Syriens se sont mis à manifester la nuit – ici, par exemple, dans la ville d'Idlib – pour éviter d'être identifiés. Dans d'autres cas, comme lors de cette manifestation au cœur de Damas, les Syriens ont mis au point des attroupements furtifs, surgissant et se dispersant très rapidement dans un quartier donné pour ne pas laisser le temps aux forces du gouvernement d'arriver sur les lieux.

Les manifestations se déroulant aujourd'hui pendant toute la semaine, le risque d'être victime de la violence en Syrie n'est plus cantonné à un seul jour. Pendant les trois premiers mois du mouvement de protestation, le nombre de Syriens tués les vendredis comptaient pour plus de 40% du bilan total. Mais depuis août et jusqu'à la mi-novembre, seuls environ 20% des morts ont été comptabilisés un vendredi. En d'autres termes, en tournant son calendrier, le vendredi n'est plus le seul jour qu'Assad doit redouter de voir arriver.

Autant de Syriens tués que de morts américains en Irak

 

Le bilan humain en Syrie est ahurissant. Pendant ces huit derniers mois, le nombre de Syriens ayant perdu la vie a dépassé celui des Palestiniens tués durant les quatre années de la Seconde Intifada. Aujourd'hui, le décompte des victimes est à peu près équivalent au nombre de soldats américains tués pendant toute la guerre en Irak. Et la violence ne manifeste aucun signe de répit. (Le bilan des morts civiles en Irak et en Afghanistan, se mesurant en dizaines et en centaines de milliers, anéantirait par contre tous ces chiffres s'il était inclus dans cet histogramme).

Comparée aux autres soulèvements du Printemps Arabe, seule la Libye – ravagée par une guerre civile en bonne et due forme et des bombardements de l'OTAN – a été plus sanglante que la Syrie. Si l’Égypte et la Tunisie ont effectivement essuyé des flambées de violence, leur bilan humain est resté limité car les insurgés ont pu rapidement destituer les régimes en place et rétablir un semblant d'ordre. Au Bahreïn, c'est l'inverse: en réussissant à mater la protestation, la monarchie a évité un soulèvement et une répression plus longs et potentiellement plus violents. (Les massacres du Yémen sont probablement équivalents à ceux de Syrie, mais on ne dispose d'aucune donnée statistique fiable sur le nombre de victimes dans ce pays. Un officiel yéménite avait déclaré, en octobre, que 1480 personnes avaient été tuées entre le début du soulèvement, en février, et le 25 septembre).

Avec sa répression meurtrière, Assad a ému la communauté internationale, morcelé ses alliances et enflammé la rage des Syriens, une rage qui menace de faire vaciller son régime et de déchirer son pays. Et il semble que la situation risque de s'aggraver, avant de pouvoir s'améliorer.

David Kenner

Traduit par Peggy Sastre

source: slate.fr

Tag(s) : #CONFLICTS DANS LE MONDE

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