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Sarkozy n'a fait que renforcer les inégalités en France, mais il y a un candidat progressiste qui n'a pas sombré dans l'austérité

par Mark Weisbrot
The Guardian
, le 11 avril 2012

article original : "Jean-Luc Mélenchon has what France needs. Sarkozy and Hollande do not"    

 

Le président conservateur de la France, Nicolas Sarkozy, s'est présenté à l'élection présidentielle en 2007 avec un programme destiné à rapprocher l'économie française de celle des Etats-Unis. Il a choisi un mauvais moment pour le faire : les Etats-Unis étaient à la veille de leur pire récession depuis la Grande Dépression et allaient contribuer à tirer l'Europe et une grande partie de l'économie mondiale vers le bas au fur et à mesure que l'économie américaine s'effondrait. Après que les Etats-Unis ont connu quatre années sans pratiquement aucune croissance économique, il ne dirait probablement pas la même chose aujourd'hui.

Mais Sarkozy a réussi en quelque sorte à rapprocher l'économie française de l'économie américaine. Après avoir été l'un des rares pays à hauts revenus qui n'a pas accru les inégalités entre le milieu des années 80 jusqu'au milieu des années 2000, la France est devenue plus inégalitaire depuis que Sarkozy a été élu. Par exemple, le ratio de revenu entre le 1% des plus riches et le 1% des plus pauvres est passé de 11,8 à 16,2. D'autres mesures d'inégalité ont également augmenté de façon significative (le coefficient de Gini[1] est passé de 0,266 à 0,299). Cette dégradation s'est produite entre 2007 et 2010, et c'est probablement pire aujourd'hui. En retardant l'âge de départ à la retraite - un changement complètement inutile qui a engendré une énorme opposition et beaucoup de protestations - Sarkozy a aussi contribué à rendre la France encore plus inégalitaire.

La comparaison entre la France et les Etats-Unis est intéressante, parce que ces deux pays ont à peu près le même niveau de productivité (ou de production horaire). Cela signifie qu'ils disposent de la capacité économique de jouir de niveaux de vie équivalents. Les Français ont choisi de prendre leurs gains de productivité sous la forme de la réduction du temps de travail, d'allongement des vacances, de protection médicale universelle, d'éducation supérieure gratuite et d'aide à l'enfance, ainsi qu'une distribution plus équitable des revenus. En contraste, aux Etats-Unis, plus de 60% des gains de revenus des trois dernières décennies sont allés aux 1% les plus riches. La pauvreté y est désormais au niveau de la fin des années 1960 ; le coût de l'enseignement supérieur s'est envolé, il n'y a aucuns congés payés légaux et 52 millions d'Américains restent sans assurance médicale (bien que cela puisse être réduit dans les années à venir en fonction notamment de la décision de la Cour suprême).

La plupart des Français apprécient leur sécurité économique et le partage de la prospérité. Il pourrait donc sembler bizarre que quelqu'un avec le programme de Sarkozy ait pu être élu en premier lieu et qu'il ait une chance d'être réélu. Mais ceci est dû à une méconnaissance populaire des questions économiques les plus importantes, méconnaissance entretenue par la complicité des médias. Comme en 2007, il est communément admis que la France vit au-dessus de ses moyens, et Sarkozy met en garde que la France pourrait suivre l'exemple de la Grèce et qu'elle serait confrontée à un effondrement économique s'il n'était pas réélu. Il promet d'équilibrer le budget national de la France d'ici à 2016.

Malheureusement, son rival socialiste, François Hollande, promet d'équilibrer le budget d'ici à 2017. Bien sûr, il existe des différences importantes entre les deux, mais si l'un ou l'autre de ces deux candidats devait mettre en place un programme d'austérité fiscale de cette ampleur, tandis que les économies françaises et européennes sont aussi faibles, il est pratiquement certain que le chômage et les autres problèmes économiques et sociaux empireront. Et la France perdra quelques-unes des réussites importantes dans le domaine économique et social.

Heureusement, la France a une alternative plus progressiste : Jean-Luc Mélenchon, soutenu par le Front de Gauche. Il semble être le seul dans cette course présidentielle à comprendre les véritables choix économiques auxquels la France et la zone euro sont confrontés. La France n'a pas besoin d'austérité - qui serait le meilleur moyen qu'elle se retrouve dans le cas de la Grèce. Mélenchon propose à la place que la Banque Centrale Européenne fasse son travail et prête à la France et aux autres gouvernements européens à 1%, comme elle le fait pour les banques [privées].

Le poids des intérêts sur la dette française est déjà assez lourd, représentant environ 2,4% de son PIB[2] ; donc, si la France peut maintenir les coûts d'emprunt à un faible niveau, elle pourra sortir par le haut de ses problèmes actuels, en créant des emplois et en accroissant les revenus dans le processus. C'est une politique macroéconomique intelligente.

Mélenchon veut également réduire le temps de travail [hebdomadaire] et augmenter le salaire minimum, et accroître les impôts sur les riches. Il rejette ce non-sens que représente l'équilibre budgétaire - point de vue partagé par la plupart des économistes aux Etats-Unis - et aussi le manque d'engagement de la BCE pour le plein emploi. Ceci a également du sens sur le plan économique, en particulier dans une période de récession où la BCE peut créer de la monnaie (la Réserve fédérale américaine a créé 2.300 milliards de dollars depuis 2008) sans craindre une inflation excessive.

Dans l'élection française, les deux candidats qui arrivent en tête concourent pour un deuxième tour si, comme cela semble probable, ni l'un ni l'autre n'obtiennent de majorité au premier tour le 22 avril. Mélenchon est actuellement crédité de 15% des intentions de vote, mais il serait probablement encore plus haut s'il n'y avait la crainte qu'il prive le parti socialiste de second tour. Cela s'est produit en 2002, lorsque le candidat d'extrême-droite anti-immigration a pris la deuxième place. Mais il n'y a aucune chance raisonnable que cela se répète cette année : Marine Le Pen est créditée aux alentours de 13%[3]. Par conséquent, il semble que tous ceux qui veulent préserver le niveau et le style de vie français devraient voter pour Mélenchon.

Comparé aux Etats-Unis, il est plus facile en France pour le candidat d'un troisième parti d'avoir une influence significative même s'il ne remporte pas l'élection. Hollande a déjà entrepris un mouvement vers la gauche pour ramasser les suffrages du Front de Gauche, et Mélenchon disposera d'un atout dans les négociations en vue de lui apporter son soutien au deuxième tour. Avec les deux grands partis engagés dans des politiques économiques qui abaisseront le niveau de vie français pour la majorité - en 2007 seul Sarkozy était engagé dans cette voie - il est difficile de penser à un moment plus approprié pour s'autoriser « un vote audacieux ».

Mark Weisbrot est économiste et dirige le Center for Economic and Policy Research

Traduit par [JFG-QuestionsCritiques]
Notes :
________________________

[1] L'indice (ou coefficient) de Gini est un indicateur synthétique d'inégalités de salaires (de revenus, de niveaux de vie...). Il varie entre 0 et 1. Il est égal à 0 dans une situation d'égalité parfaite où tous les salaires, les revenus, les niveaux de vie... seraient égaux. A l'autre extrême, il est égal à 1 dans une situation la plus inégalitaire possible, celle où tous les salaires (les revenus, les niveaux de vie...) sauf un seraient nuls. Entre 0 et 1, l'inégalité est d'autant plus forte que l'indice de Gini est élevé.
Une baisse de l'indice de Gini observée entre deux dates indique une diminution globale des inégalités. A l'inverse, une élévation de l'indice reflète une augmentation globale des inégalités. (Source : Insee)

[2] La dette de l'Etat français au 12 avril 2012 est d'environ 1.750 milliards d'euros, soit 26.700 euros par Français. En additionnant les frais supportés par les collectivités locales et la Sécurité sociale (via la Cades), « en 2012, la charge de la dette publique serait supérieure de plus d'une vingtaine de milliards d'euros à celle versée en 2008 et avoisinerait 80 milliards d'euros », à 3,8 % de PIB (source : Christian Saint-Etienne).

[3] En réalité, les sondages attribuent, au 10 avril 2012, à Jean-Luc Mélenchon entre 14 et 15% des intentions de vote, et à Marine Le Pen entre 15 et 16% des intentions de vote.

http://questionscritiques.free.fr/

Tag(s) : #Présidentielles 2012

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