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A Koriyama, le péril invisible

 Les 300.000 habitants de cette ville, située à 60 kilomètres de la centrale accidentée, se croyaient à l’abri. Mais la radioactivité y est montée en flèche.

Ce pourrait être une scène de crime. Avec une bâche en plastique bleu pour recouvrir le corps. Un ruban jaune qui interdit l’accès. Et des traces de pas, uniques, celles des enquêteurs. Ce pourrait être. Mais là s’arrête la comparaison avec une hypothétique enquête criminelle. Parce que nous sommes à l’école élémentaire Kaoru, à Koriyama, dans la préfecture de Fukushima. Et que le meurtre n’en est pas un. Pas vraiment.

 

Il n’existe d’ailleurs pas d’enquêteur. Juste un principal. Un homme au visage lisse et bronzé qui porte, en ce jour gris et frisquet, un survêtement peu seyant, des bottes en caoutchouc et des gants. Pas de masque, pas de lunettes. Une pelle, des sacs en plastique qu’il remplit consciencieusement, puis dépose dans une brouette pour enfin les transporter au-delà du périmètre interdit. Un principal qui n’a rien d’un surhomme, mais qui ressemble à s’y méprendre à un héros. Un de ces héros ordinaires que l’on remarque rarement.

Vous ne verrez pas son visage. Non tant par modestie que parce qu’il est hors la loi. Tout commence, en avril, moins d’un mois après le tsunami du 11 mars et surtout les explosions dans la centrale nucléaire de Fukushima. La municipalité de Koriyama prend le gouvernement de Tokyo à contre-pied et affirme que la radioactivité est trop élevée dans la ville. L’ordre est donné de racler la terre sur 3 à 5 centimètres dans les cours de récréation et sur les terrains de jeu d’une quinzaine d’écoles. L’objectif est ensuite de l’enfouir à unmètre de profondeur dans le sol. Adieu la récré, les enfants seront désormais confinés à l’intérieur. Le principal Moriyama, de l’école Kaoru, fut ainsi le premier à s’exécuter. Il faut dire que son école de 592 élèves, de 6 à 12 ans, avait un bien triste record: celui de la radioactivité la plus élevée. La panique n’a pas tardé. Résultat : 10 à 20 % des enfants ont déserté les établissements scolaires de Koriyama. Mais au moins, la municipalité croyait avoir réglé le problème.

Les enfants claquemurés dans l’école Il n’en fut rien, évidemment.

Il suffit de sillonner la ville pour apercevoir, dans bon nombre d’établissements scolaires, un tas de terre recouvert de cette même bâche en plastique bleu. Alors aujourd’hui, le principal, excédé, a franchi le cordon jaune. Cela fait des semaines que le pauvre homme se bat pour que ces déblais contaminés soient évacués. En vain. La municipalité a bien tenté de se débarrasser de cette terre, mais, à chaque fois, elle s’est heurtée à un refus catégorique de la part des propriétaires approchés. Au risque de faire perdre la raison aux parents d’élèves, le principal a donc décidé de continuer à gratter le sol. Mais la manoeuvre le gêne. Contourner la loi n’est pas simple. Alors, prudent, et conscient de la mauvaise publicité que peut lui apporter son initiative, il nous cache prestement le compteur Geiger sous un tas de papiers. Des feuilles, plus précisément, avec des traits, des chiffres et surtout une courbe. Celle de la radioactivité depuis la catastrophe nucléaire du 11 mars dernier. Qu’il préfère ne pas communiquer.

Parce que l’invraisemblable s’est produit. Bien qu’extérieur à la zone d’exclusion décidée par le gouvernement japonais après la catastrophe nucléaire, Koriyama, plus de 300.000 habitants, a subi des radiations supérieures à certains endroits de cette zone. Les gens s’étaient sans doute imaginés maintenir le cauchemar à bonne distance. Là-bas, à 60 kilomètres, au bout du monde, croyaient certains. "Si l’on regarde de près les cartes officielles qui indiquent les taux de radioactivité découverts dans la préfecture de Fukushima, ils correspondent à ce que nous avons trouvé, explique Bruno Chareyron, responsable du laboratoire de la Criirad*. Le problème, ce ne sont pas les chiffres, mais l’interprétation de ces chiffres." Le 26 mai, cet ingénieur en physique nucléaire s’est rendu près de Koriyama, chez un fermier, afin de mesurer le taux de radiation. "À un mètre du sol, c’était très contaminé. On lui a expliqué que s’il travaillait quatre heures par jour pendant un an, il recevrait une dose radioactive jugée aujourd’hui inacceptable. Sans compter que cette radioactivité est due au césium 137, qui a une durée de vie de trente ans." Les habitants de Koriyama ont de vraies bonnes raisons de s’inquiéter. "Entre l’inhalation et la digestion, ils cumulent les doses, poursuit l’ingénieur. Koriyama est la parfaite expression de la difficulté des gouvernements à gérer un accident post-nucléaire."

Il y a deux semaines, 300 parents et 50 professeurs de l’école Kaoru ont remonté leurs manches et nettoyé de fond en comble l’école. Parmi eux, Hiroko, 33 ans, et Hisae, 48 ans, des mamans sans histoires. Le nucléaire? «Une réalité bien lointaine. » Aujourd’hui, elles atterrissent. Elles sont droites sur leur chaise en osier dans ce café aux lignes épurées, mais leur peur est palpable. Le jour où la terre a été grattée, les enfants avaient été enfermés dans l’école, rideaux tirés. Ils n’ont entendu que le bruit des hélicoptères que certains médias avaient loués pour filmer la scène. Les enfants ont su mais n’ont rien vu. Depuis, chaque matin et chaque soir, ils ne voient que ça, cet énorme tas de terre dans un coin du terrain.

Leurs mères, elles, ne les lâchent plus. Finies les promenades! Tout trajet se fait en voiture. Les mains et la gorge sont lavées des dizaines de fois par jour. Les bras ne sont plus jamais nus, la tête est couverte d’une capuche, et le visage est masqué. Hiroko et Hisae, dans leur frayeur absolue de voir leurs enfants contaminés, seraient presque tentées de les empêcher de respirer l’air de l’extérieur. Et elles notent le taux de radioactivité donné par le gouvernement dans un petit carnet. "On nous a menti et on nous a laissé tomber. Jamais une ville de cette ampleur ne sera évacuée. L’ennemi est invisible, incolore, inodore. On n’aurait jamais cru qu’une telle chose arriverait ici, à 60 kilomètres de Fukushima. Mais on a compris que la distance ne voulait plus rien dire. "

Emiko voulait quitter la ville

L’école du quartier de Momomidai à Koriyama, Shogi et Emiko Suzuki, tous deux âgés de 63 ans, ne la regardent désormais que de loin, dans la méfiance et la souffrance. Cela fait vingt-cinq ans qu’ils habitent là et qu’ils vivent au son des cris et des pleurs des élèves, sans jamais vraiment les regarder. Le 2 mai, il a fallu s’arrêter et poser son regard. Les enfants avaient déserté le terrain. Par deux fois, le 2 et le 28 mai, le sol a été retourné, entassé dans un coin, et dissimulé aux yeux du monde, sou la sinistre bâche en plastique bleu. La première fois, Emiko s’est barricadée chez elle, a calfeutré les portes et les fenêtres, persuadée qu’ainsi elle empêcherait la poussière de s’infiltrer dans la maison. Elle a vu les hommes de la ville amener le bulldozer et tout retourner. Comme ça, sans même porter un équipement spécial.

La jolie vieille dame secoue la tête. Cela fait cinquante ans qu’elle est mariée à Shogi, qu’elle a connu à l’école primaire. Jamais ils ne s’étaient vraiment affrontés. Jusqu’au 11 mars. Doucement. "J’ai voulu qu’on évacue la ville, pas pour toujours, juste un peu, mais mon mari n’a pas voulu", souffle-t-elle gentiment. Ce mari troublé, aux aguets. Ce qui le perturbe le plus, c’est ce mélange surréaliste de silence et de bruit. D’un côté, les enfants privés de voix, de l’autre les oiseaux qui piaillent comme avant. Il scrute le moindre signe de cette radioactivité invisible. Et se rassure presque à la vue des pissenlits qui poussent partout depuis le 11 mars. Sa femme s’accroche à d’autres signes. Ce linge qu’elle ne met plus à sécher à l’extérieur, ces masques que désormais tous les enfants ne quittent jamais, ce journal qu’elle lit et relit, les articles sur le nucléaire qu’elle découpe, ce nucléaire auquel elle n’accordait jamais une pensée avant ce drame. "On trouve normal maintenant, lorsque l’on regarde la météo à la télé, de suivre aussi le taux de radioactivité donné chaque jour." Des tournesols : voilà ce que Shogi va planter. Même s’il ne les aime pas trop. "Ils sont réputés absorber les radiations dans la terre."

Koriyama courbe l’échine. Les traces du tremblement de terre ont été largement effacées. Les touristes ont déserté la région, et la population s’enfuit chaque week-end. Devant le gigantesque stade en périphérie de la ville, le parking est envahi par les voitures aux plaques d’immatriculation de Fukushima. Il reste un millier de réfugiés. Ils ne savent pas. Ils ont cru échapper au malheur de l’air irradié. Ils ne savent pas. À quel point les radiations les ont rattrapés.

Karen Lajon (Koriyama Envoyée spéciale) - Le Journal du Dimanche

Tag(s) : #AIR DU TEMPS

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