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Les promesses fragiles du nouveau président iranien Hassan Rohani

Il n'entrera officiellement en fonction que dans un mois et demi mais nous avons décrypté ses premiers mots de président-élu. Ils donnent une première idée de l'orientation réelle de sa politique pour l'Iran post-Ahmadinejad.

Hassan Rohani, au centre avec le turban blanc, en visite au mausolée de l'iman Khomeini à Téhéran, le 16 juin 2013. Reuters/Fars News/Seyed Hassan Mousavi

- Hassan Rohani, au centre avec le turban blanc, en visite au mausolée de l'iman Khomeini à Téhéran, le 16 juin 2013. Reuters/Fars News/Seyed Hassan Mousavi -

[Mise à jour à 11h, après que deux militantes des droits de l'homme ont été libérées dans la nuit de dimanche à lundi]

I

 

l répond à toutes les questions des journalistes avec le même air bonhomme, un ton calme et réfléchi, arborant un sourire d'aplomb en réponse aux plus gênantes. Mais face aux attentes de la population, le nouveau président iranien Hassan Rohani qui prendra ses fonctions le 3 août, a du pain sur la planche! La liste de ses promesses de campagne est longue et audacieuse. Va-t-il pouvoir les concilier avec les volontés du Guide suprême Ali Khamenei? Quelques éléments de réponse.

Les citations de Hassan Rohani ci-dessous ont été extraites de la conférence de presse du 17 juin 2013 donnée après son élection, d'un discours prononcé au mausolée de l'imam Khomeini le dimanche 16 juin, et des extraits de son site Internet et des débats télévisés entre candidats.

Nucléaire

«Nous pensons que le problème nucléaire ne peut se résoudre que par le dialogue et non par les sanctions et les menaces. Nous avons besoin de dialogue, de confiance mutuelle. Nous allons utiliser les expériences passées. Les droits fondamentaux des Iraniens devront être considérés, et le gouvernement travaillera pour un retrait graduel de ces sanctions brutales.»

Si le nouveau président iranien fait référence aux «expériences passées», c'est parce qu'il a été longtemps le négociateur en chef pour le dossier nucléaire de Téhéran (2003-2005). Hassan Rouhani est bien plus diplomate et subtil dans cette tâche que celui que Mahmoud Ahmadinejad a installé à sa place une fois élu Président, Said Jalili (lui aussi candidat dans cette élection présidentielle).

Pour Hassan Rohani, l'art de la diplomatie est fait de compromis. D'où son surnom de «Sheikh diplomate». Il a même écrit une bible de plus de mille pages dans laquelle il raconte son expérience de négociateur du programme nucléaire iranien. Sous son autorité, le dialogue avec les Occidentaux a été constructif, il a évité les sanctions en acceptant la suspension du programme nucléaire iranien.

Dans ce sens, il s'oppose à la ligne plus dure de Jalili et des personnalités plus proches du Guide qui voient dans le dossier nucléaire un prétexte des Occidentaux pour justifier l'hostilité vis-à-vis de la République islamique. Ces «durs» du régime pensent que les Etats-Unis n'accepteront jamais l'émergence de l'Iran en tant que nation indépendante et rappellent souvent que de premières sanctions économiques ont été prises dès 1979, année de la Révolution islamique. Pour eux, derrière les sanctions se cache une lutte de civilisation entre une civilisation iranienne islamique et la civilisation occidentale. Ce qui explique le caractère âpre des négociations sous Saïd Jalili.

Résultat: un durcissement des sanctions internationales lourd de conséquence sur le quotidien économique des Iraniens, avec une inflation à 30% et un taux de chômage dépassant les 25% pour les jeunes. Le défi à relever pour Rohani sera de faire lever au plus vite ces sanctions. Dans ses discours, il en fait une priorité, assurant que Téhéran fera preuve de «plus de transparence pour montrer que [ses] activités sont conformes aux règles internationales».

«L'enrichissement [d'uranium] continuera... Il existe de nombreuses voies pour créer la confiance [avec le groupe “5+1” soit Etats-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne et Allemagne] autres que de suspendre l'enrichissement.»

Tout en rappelant l'importance du dialogue et de la concession, Hassan Rohani reste ferme. Il s'est prononcé cette fois contre tout arrêt du programme d'enrichissement d'uranium. Le nouveau président iranien va dans le sens du Guide, véritable décisionnaire en matière nucléaire. Et là encore, c'est une leçon tirée de son passé.

En 2003, après avoir provisoirement suspendu l'enrichissement d'uranium, il a certes évité des sanctions contre l'Iran, mais le pays a continué à subir les attaques de l'administration Bush qui ne l'a pas retiré de sa liste des pays de «l'Axe du mal». Une leçon que Téhéran a retenu: éviter de trop donner sans rien recevoir. Dans les mois qui viennent, la souplesse du nouveau président va aussi dépendre du positionnement de ses interlocuteurs américains.

Dialogue avec l'Occident

«Ce dont nous avons besoin, c'est de la modération et du rationalisme; nous devons sortir de l'extrémisme.»

Changement dans le discours, le nouveau président n'est pas du genre à annoncer qu'il faut rayer Israël de la carte. Lui dit plutôt: «Nous ne voulons être l’ennemi de personne.» Dans le style, la rhétorique, il contraste vraiment avec Mahmoud Ahmadinejad, dont le discours belliqueux et les prises de positions avaient enflammé les diplomaties occidentales. Polyglotte, le nouveau président iranien parle l'anglais, l'allemand, le français et le russe, ce qui devrait faciliter les contacts et imposer d'avantage de respect. Le mollah président est aussi diplômé de droit à l'Université calédonienne de Glasgow, ce qui constitue d'ailleurs une fierté pour quelques Ecossais.

«Les Américains doivent expressément déclarer qu'ils n'interféreront plus jamais dans les affaires intérieures iraniennes. Dans un second temps, les droits de notre nation doivent être reconnus par les Américains... Les politiques d'agression unilatérales doivent être abandonnées... [Si ces conditions sont réunies] les bases d'un accord pourront être envisagées...»

Encore une fois, derrière des mots pesés, Rohani entend rester ferme avec le «grand Satan» de Téhéran. Les Américains sont prévenus. Rétablir le contact, sortir l'Iran de son isolement voici l'objectif, sans pour autant renoncer aux droits de la nation iranienne, sous entendus les «droits nucléaires». Son attitude dépendra de celle de ses interlocuteurs américains et occidentaux, c'est ce que résument ses propos.

Egalité des femmes

«Dans un gouvernement d'Espoir et de Prudence [slogan de campagne], hommes et femmes, garçons et filles devraient se sentir libres.»

C'est assez clair, le nouveau président iranien a promis d'avantage de liberté pour les jeunes de son pays. Une voix à prendre en compte puisque les jeunes constituent plus de la moitié de l'électorat iranien. Il a ajouté qu'il ne fallait pas «intervenir autant dans la vie privée et la vie culturelle des gens». 

S'il respecte ses promesses, il devrait réduire ou supprimer les Gashte Ershad. Hassan Rohani a aussi promis d'avantage d'égalité pour les femmes, en s'engageant à fonder un ministère qui leur sera consacré.

Autre question, va-t-il faire entrer des femmes dans son cabinet? Mahmoud Ahmadinejad avait été le premier à nommer une Iranienne, Vahid Dastjerdi, au poste de ministre de la Santé, mais celle-ci avait été vite évincée au profit d'un homme après avoir osé émettre des critiques sur la politique de son gouvernement.

En Iran, le nombre des femmes a dépassé celui des hommes dans les universités, mais leur place dans la société est toujours inférieure à celle des hommes à cause d’une série de lois discriminatoires. Elles ne peuvent pas accéder à certains postes comme celui de juge, au motif de leur «émotivité». Cela donne lieu à des hypothèses pseudo-scientifiques farfelues, comme celle qui voudrait qu'une prétendue glande située à l'arrière de leur cerveau stocke ce vivier d'émotivité qui altèrerait leur jugement.

Aujourd'hui, plusieurs figures du féminisme iranien qui défendent l'égalité entre les sexes et qui s'étaient engagées en faveur du mouvement vert se trouvent derrière les barreaux de la prison de Evine. Certaines ont été libérées dimanche soir. Notamment la journaliste Jila Baniyaghoub et l'avocate Nasrine Sotoudeh (bras droit du prix Nobel Shirin Ebadi en Iran). Un geste fort.

Sur ce dossier, on peut espérer un assouplissement, une évolution des mentalités peut-être, mais pas de révolution à court terme. Cela reviendrait à se pencher longuement sur de nombreux textes de loi islamique, ce qui prendrait au moins quelques années.

Internet et la presse

«Il y a un certain nombre de médias dans notre pays, mais pas de diversité. La presse devrait opérer dans le cadre mais elle ne doit pas jouer avec les réputations des gens.»

Le nouveau président iranien s'est prononcé plusieurs fois en faveur de la liberté d'expression et de la presse durant sa campagne. Dans cette citation, il reste assez prudent, encourageant le développement d'une presse variée, mais rappelant que celle-ci doit rester dans le «cadre». De quel cadre s'agit-il? Les mots de Hassan Rohani restent suffisamment ambigus pour ne pas apporter de réponse claire. Comme d'habitude en Iran, les lignes rouges demeurent mouvantes.

En tout cas, pour l'instant, la presse iranienne réformatrice et conservatrice salue unanimement la victoire du candidat modéré. Soulagement sans doute pour les journalistes réformateurs qui ont vu beaucoup de leurs confrères emprisonnés depuis la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en 2009.

Reporters sans frontières a recensé plus de 300 arrestations de journalistes et de blogueurs. Certains vivent encore sous pression et 54 d'entre eux se trouvent toujours derrière les barreaux.

Dès le lendemain du vote, Internet a retrouvé une vitesse de connexion normale pour l'Iran –toujours plus lente qu'en France. Hassan Rohani est lui-même un grand utilisateur du réseau. Il a déclaré que l'utilisation d'Internet était un de ses «hobbies». Durant la campagne, son compte Twitter a été très actif.

Pour autant est-ce que l'élection de Rohani signifie la fin du filtrage des sites Internet? L'Iran avait annoncé la mise en place d'un Internet national pour 2013, sorte d'intranet iranien coupé du reste du monde. Cet Internet «hallal» avait pour but officiel de préserver les valeurs morales de la République islamique. Une façon de se protéger en fait des attaques informatiques telles que le virus Stuxnet qui avait visé les installations nucléaires du pays en 2010. D'une pierre deux coups, l'Internet iranien permettrait de contrôler la diffusion des informations mondiales vers l'Iran.

Reste que le domaine des télécommunications iraniennes appartient en grande partie aux Gardiens de la Révolution, dévoués au Guide suprême Ali Khamenei. Là encore, c'est lui qui sera le vrai décideur d'un éventuel changement.

Libération de Moussavi

«Il faut laisser faire le temps dans beaucoup de cas (…) Beaucoup de sujets ne sont pas que du ressort du Président et de la branche exécutive. Les trois branches doivent travailler ensemble. Mais je suis optimiste, l'atmosphère va changer et les bases de la réalisation de nombreuses demandes vont être posées.»

S'il s'est positionné pour la libération des prisonniers politiques, Hassan Rohani n'a fait que des allusions, évitant de prononcer le nom de Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, les deux figures du mouvement vert placés en résidence surveillée depuis plus de deux ans.

Très vite depuis son élection, il a été placé devant le fait accompli. Lors de la première conférence de presse qu'il a donné, un journaliste du quotidien Etemaad (lié au réformateur Mehdi Karoubi) a osé lui poser la question. D'abord indirectement, il a demandé quel était son programme pour mettre fin aux restrictions de «certaines figures politiques, dont des leaders de la Révolution de 1979» –sous-entendu Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi. Le nouveau président iranien est resté vague. Esquissant un sourire, il n'a rien promis, il a juste demandé un peu de temps.

Courageux, le journaliste de Etemaad s'est lancé de nouveau et a demandé à Hassan Rohani s'il pouvait promettre de régler vraiment le problème. «Je ne vous ai pas dit tout ça pour rien!», a répondu le Président toujours souriant, avant de rire et d'entraîner dans son élan la salle pleine journalistes enthousiastes.

Sa stratégie serait donc d'avancer à tâtons. Pourtant, l'attente et l'impatience de ses électeurs sont immenses. La veille au soir, des milliers de ses supporters sont descendus pour fêter sa victoire dans les rues des principales villes du pays, clamant les noms de Moussavi et Karoubi, entre cris de joie et klaxons.

Dimanche 16 juin 2013, alors que l'équipe nationale de football qualifie l'Iran pour la Coupe du monde 2014, de nouveau de jeunes Iraniens en profite pour investir la rue festive et crier le noms de deux prisonniers politiques. La réalisation de sa promesse fragile, entre les lignes, sera un des premiers tests de la sincérité de Hassan Rohani.

Bahar Makooi

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Tag(s) : #CONFLICTS DANS LE MONDE

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