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Anni Leppälä www.annileppala.fi “Blanche fille aux cheveux roux, Dont la robe par ses trous Laisse voir la pauvreté Et la beauté” A une mendiante rousse Charles Baudelaire

La pauvreté progresse en France en 2013, les mères seules étant particulièrement exposées. Marie.Charlotte s’est rendue au Secours Populaire Français, à la rencontre de ces « mères courageuses ».

 


Jeudi 5 septembre, le Secours Populaire présentait avec Ipsos les résultats du baromètre 2013 sur la pauvreté. Cette année, l’enquête se concentrait sur la pauvreté des femmes et plus particulièrement des mères célibataires.

La conférence de presse a eu lieu au siège du Secours Populaire Français, en présence de Najat Vallaud-Belkacem, Ministre des droits des femmes, et de Marie-Arlette Carlotti, Ministre déléguée auprès de la ministre des Affaires sociales et de la Santé, chargée des Personnes handicapées et de la Lutte contre l’exclusion.

 

 


 

 

 

La pauvreté comme « manque de vie »

Comment définir « la pauvreté », en France en 2013 ? C’est « la privation causée par l’insuffisance de ressources », selon les mots de Najat Vallaud-Belkacem, en accord avec la philosophie du Secours Populaire. Difficile en effet de mesurer matériellement, objectivement la pauvreté. Difficile de mesurer ce qui peut relever du ressenti. Pourtant, au fil des témoignages et des analyses, impossible de se méprendre sur la réalité de cette pauvreté.

Le président du Secours Populaire, Julien Lauprêtre, détaille quelques-unes des actions menées par l’association, notamment offrir des vacances pour ceux qui n’en prennent jamais. Des mères ne sont finalement pas venues au rendez-vous. Pourquoi ? « Elles n’avaient pas de valises »…

Cette anecdote définit bien la pauvreté au quotidien : tout devient un obstacle, tout est difficile. Le moindre écart par rapport à la routine devient insurmontable. Témoignage d’une mère qui a pu partir en vacances avec ses enfants grâce au Secours Populaire : « je vais tout faire pour m’en sortir, pour que je puisse enfin offrir ce confort de vie à mes enfants ». Elle ne parlait pas de pouvoir partir en vacances, elle parlait de pouvoir faire trois repas par jour.

« La pauvreté n’est pas réservée aux personnes en marge de notre société, à la périphérie de notre monde. »

La Ministre des droits des femmes rétablit une vérité qu’on a peut-être eu tendance à oublier : tout le monde peut être victime d’un accident de la vie, basculer dans la précarité, puis dans la pauvreté… Notre équilibre tient à peu de choses. Et les huit « mères courageuses » ainsi qu’on les appelle, venues témoigner aujourd’hui, nous rappellent à cette réalité.

Huit femmes, huit parcours différents mais elles ont en commun de ne pas avoir baissé les bras, de continuer à essayer de s’en sortir, pour elles mais surtout pour les enfants qu’elles élèvent seules, en dépit de leur situation précaire.

La double peine des mères célibataires

Commençons par lever une objection infondée : « et les pères célibataires ? ». Ils sont beaucoup, beaucoup, beaucoup plus rares, et ce pour plusieurs raisons :

  • Les accidents de la vie qui peuvent plonger une famille dans la pauvreté sont souvent des cas de divorce et/ou de « rupture familiale ». Le cas du père « abandonné » par sa femme, laissé sans ressources avec les enfants à charge existe aussi, mais il est loin d’être une tendance généralisée.
  • La discrimination qui persiste dans le monde du travail place les femmes dans une situation plus précaire que les hommes en cas d’accident de la vie : salaires plus faibles (et temps partiel plus fréquents) rendent plus difficile l’accès au logement, réduisent le pouvoir d’achat et les pensions de retraite.
  • La discrimination à l’embauche envers les femmes est également plus forte. Retrouver un travail lorsqu’on est une femme seule avec enfants peut être un véritable challenge.

Ces cas de figures, c’est entre autres l’histoire de Fathia, 38 ans :

« Fathia est diplômée, a un BTS en informatique, de l’expérience et parle quatre langues. Pourtant, elle ne trouve pas d’emploi. Alors « parce qu’il faut vivre », elle a accepté un poste dans le domaine des services à la personne : trois heures par jour, pour 550 € par mois. [...]

Après plusieurs années en couple, en Espagne, où ses enfants voient le jour, le père décide de rentrer en Algérie et abandonne sa famille. Pire, il refuse de signer les papiers, créant des complications avec la préfecture. Face à ce mari défaillant et à un imbroglio administratif, Fathia n’a plus rien pour vivre. Plus de CMU pour se soigner, et si rien n’est entrepris, bientôt plus de toit. »

Des pressions supplémentaires s’ajoutent aux femmes seules. Selon le baromètre Ipsos, elles subissent notamment une plus grande pression quant à leur apparence physique : nécessité de « prendre soin de soi » dans la tenue vestimentaire, le maquillage, la coiffure, des dépenses que les « mères courageuses » rayent en premier afin de réussir à boucler leur budget. Mais elles paient cette « négligence » plus cher, socialement et professionnellement, que les hommes.

Les « mères courageuses » sont donc ces femmes qui vivent seules avec un ou plusieurs enfants à charge, et qui vivent dans une situation de précarité. La double-peine de ces femmes est de devoir priver leurs enfants en plus de devoir se priver elles-mêmes.

« Je ne dors plus la nuit. Je repense à tout, aux huissiers, à l’expulsion, à ce que je vais pouvoir donner à manger aux enfants. Je me sens coupable. J’aimerais leur offrir une vie normale. »

- Fathia, 38 ans, 2 enfants. 

L’angoisse au quotidien

Ce qui ressort du baromètre Ipsos sur la pauvreté en 2013,  c’est une plus grande difficulté pour les mères célibataires à garder la tête hors de l’eau.

Elles sont plus nombreuses à rencontrer des difficultés financières importantes sur les postes suivants :

  • 86% ont des difficultés pour accéder aux biens ou activités culturelles, sportives et de loisirs (contre 57% pour l’échantillon représentatif global)
  • 80 % pour acheter des vêtements convenables et pour les dépenses liées à leurs enfants (contre 45% pour l’échantillon global)
  • Plus de 60% pour se procurer une alimentation saine et équilibrée, et payer leur loyer (contre 36% pour l’échantillon global).

Elles sont beaucoup plus nombreuses à subir des privations :

  • 92% des mères célibataires se privent de loisirs, contre 75% pour l’échantillon global
  • 94% se privent d’achat de vêtements, contre 71% pour l’échantillon global
  • 92% renoncent au coiffeur et aux soins de beauté, contre 69% pour l’échantillon global.

Lorsqu’elles sont interrogées sur les sentiments qu’elles éprouvent à l’égard de leur situation actuelle et de leur avenir, les mères célibataires se détachent à nouveau de l’échantillon global :

  • Elles sont 60% à exprimer de l’angoisse, contre 38% des sondés dans l’échantillon global.
  • Elles sont globalement moins confiantes, moins sereines, et plus en colère.

- Voir l’intégralité du baromètre Ipsos 2013 pour le Secours Populaire

Des pistes de réponse

Après la restitution du sondage et les témoignages des mères courageuses présentes, les deux ministres ont pris la parole, et notamment présenté les différentes actions en cours ou à venir.

La Ministre des droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, a détaillé certaines des mesures contenues dans le projet de loi pour l’égalité homme-femme, qui sera présenté au Parlement en septembre :

  • Accès aux modes de garde renforcé pour les familles les plus pauvres : 10% des places de crèche leur seront réservés.
  • Surendettement : création d’un registre national du crédit aux particuliers afin de lutter contre le surendettement.
  • Temps partiel subi ( la ministre souligne qu’il est de plus en plus rarement choisi) : une femme sur trois qui travaille est en temps partiel. Que les mères qui le souhaitent puissent partager leur temps entre leur travail et s’occuper de leurs enfants, c’est une bonne chose. À condition de ne pas subir le temps partiel : il doit rester un choix, pas une nécessité ni une obligation.
  • Imposition d’un minimum horaire de 24h pour le temps partiel.
  • Mise en place d’une formation pour le retour à l’emploi des femmes après un congé parental (couplé à l’ouverture du congé parental de 6 mois minimum pour le 2ème parent, pour permettre aux couples de partager ce congé).
  • Enfant handicapé : pour le parent qui s’arrête de travailler pour s’occuper de l’enfant handicapé, les trimestres seront comptabilisés pour le calcul de la retraite.

La Ministre a salué le travail des associations sur le terrain, soulignant que le rôle des pouvoirs publics était de répondre à leurs interpellations et de mener des politiques publiques en réponses aux problèmes, sans pour autant pouvoir se substituer au travail « de précision » des associations.

« On n’a pas tout résolu. C’est un long chemin. »

Les femmes et la pauvreté : à la rencontre des « mères courageuses » najat vallaud belkacem conf de presse secours populaire

Najat Vallaud-Belkacem en conférence de presse au siège du Secours Populaire.

« J’avais tout, je menais grand train… »

Un chemin d’autant plus long que la diversité des situations empêche toute solution « miracle » ; les deux ministres ont évité la démagogie en ne promettant pas de réponse définitive à la pauvreté. Les témoignages des mères courageuses présentes avaient pour but d’illustrer justement cette diversité de situation, l’injustice aveugle des accidents de vie qui frappent au hasard.

Chantal travaillait. Elle avait une carrière, même. Elle avait monté sa société. Mariée à un trader, elle dit avoir « mené la grande vie, comme on dit ». Maisons, voitures, chauffeurs… Jusqu’au krach boursier de 1990. Son mari fait faillite, elle vend les parts de sa société « pour tout lui donner, pour nous, pour nos enfants ». Mais il demandera le divorce, laissant Chantal, selon ses mots, « avec quatre enfants et quatre valises ».

Elle ne demandera pas de prestations sociales, même si elle y avait le droit. Parce que « j’avais vécu comme une princesse. Par respect pour les autres, par respect pour moi-même ». Elle a estimé ne pas avoir droit à ces aides.

Ce qui frappe au-delà des difficultés que racontent ces mères, c’est le sentiment de culpabilité de certaines, comme si c’était un peu, au fond, quelque part, de leur faute si elles ne s’en sortent pas.

Et le non-recours aux prestations sociales est un phénomène autrement plus important que la fraude aux prestations sociales, si souvent stigmatisée dans certains discours politiques, notamment ceux qui tendent à faire passer les plus fragiles pour les responsables des problèmes économiques.

« Plus d’une personne sur trois ne fait pas valoir ses droits au RSA »

Le RSA est le revenu minimum de solidarité active. On distingue deux prestations :

  • le RSA socle : pour une personne seule, sans enfants, sans aide au logement, il s’élève à 483 € par mois
  • le RSA chapeau : pour les personnes exerçant une activité, le RSA chapeau peut permettre de compléter les revenus (selon les barèmes expliqués ici).

Les femmes et la pauvreté : à la rencontre des « mères courageuses » non recours au RSA

Taux de recours aux indemnités chômage, au RSA Socle, au RSA Activité, en %, en 2011

Ces données sont extraites du mémoire d’étude réalisé par Roxane Bettinger, portant sur le non-recours aux prestations sociales. D’autres sources sont disponibles sur le site de l’ODENORE.

Les études portant sur le non recours aux prestations sociales démontent deux idées reçues :

  • l’idée du recours abusif : près de la moitié des ayants-droit n’ont pas recours aux prestations qui leurs sont ouvertes
  • l’idée des « cumulards » : plus de deux-tiers des ayants-droit au RSA chapeau en complément de leur activité rémunérée, ne le demandent pas.

Complexité des procédures de recours, méconnaissance de leur existence et souvent honte de demander de l’aide, les motifs qui expliquent cette proportion de non-recours sont nombreux.

Et dans ce contexte, l’intervention de Marie-Arlette Carlotti a fait plaisir à entendre.

Les femmes et la pauvreté : à la rencontre des « mères courageuses » Marie Arlette Carlotti conf presse secours populaire

Marie-Arlette Carlotti, en conférence de presse au siège du Secours Populaire.

« Pour réhabiliter l’assistanat »

Marie-Arlette Carlotti est la Ministre déléguée auprès de la ministre des Affaires sociales et de la Santé, chargée des Personnes handicapées et de la Lutte contre l’exclusion.

« On sait qu’il faut faire des économies, mais le gouvernement actuel ne le fait pas au détriment des plus pauvres. »

La Ministre souligne la préoccupation du gouvernement, à travers la présentation du plan de lutte contre la pauvreté et la précarité, adopté en janvier 2013. Le discours tenu par Marie-Arlette Carlotti était aux antipodes de ce que l’on a pu entendre à maintes reprises, au sujet de « l’assistanat » :

« Je n’en peux plus de la stigmatisation. Je revendique la solidarité et je revendique aussi l’assistanat, ce mot qui a été détourné. Pourquoi ? [Une mère courageuse disait en témoignage] « face aux accident de la vie, j’ai besoin d’un coup de main ». Oui, voilà, ça s’appelle de l’aide. « L’assistanat », c’est galvaudé. Mais pourquoi ? C’est pas bien d’assister quelqu’un ? De l’aider à se remettre sur la voie de quelque chose, de lui redonner de l’espoir ?

On a tous souffert de ces pubs à la télé qui disaient que les fraudeurs sont les bénéficiaires du RSA. « Frauder, c’est voler »… On sait bien que les fraudeurs, c’est pas de ce côté là qu’ils sont, majoritairement. »

Effectivement, comparé aux volumes de la fraude financière et de la criminalité des « cols blancs », la fraude aux prestations sociales pèse bien peu.

Les femmes et la pauvreté : à la rencontre des « mères courageuses » Fraude sociale vs Fraude fiscale

Coût de la fraude aux prestations, aux cotisations et à la fraude fiscale, estimations en milliards d’euros, 2011 (données extraites du mémoire d’étude de Roxane Bettinger)

Ce graphique compare, pour l’année 2011, les volumes concernés par la fraude aux prestations sociales (côté bénéficiaires) et la fraude aux cotisations sociales (côté entreprises), ainsi que la fraude fiscale (montants estimés selon trois sources : le rapport TIAN, le Ministère du Budget et la Commission Européenne).

La solidarité est à la base du contrat social. Faire porter aux plus faibles, aux plus démunis la responsabilité de leur fragilité, c’est tout simplement prêcher en faveur d’une impitoyable loi de la jungle. Mais en construisant une société, nous refusons cet ordre naturel injuste. La solidarité n’est ni une honte ni un pis-aller, elle est un fondement même de notre société.

Oui, un monde sans pauvreté, une société sans pauvres, ce serait mieux. Mais il n’y a pas de gomme magique contre les inégalités de richesse. Il n’y a pas d’assurance miracle contre les accidents de la vie. La pauvreté est une situation dans laquelle personne ne saurait se complaire.

On peut vivre avec peu, mais on ne peut pas vivre dans l’angoisse. La pauvreté, ce n’est pas simplement « la privation », c’est cette angoisse omniprésente : ne jamais savoir combien de temps la privation durera, si on en sortira un jour… Si on arrivera à tenir.

On est loin, très, très loin des clichés de « l’assisté » qui « profite » de la « solidarité nationale » (« nationale » comme une circonstance aggravante : citoyens, on vole la Nation !). Pour mémoire, voici les propos tenus par Laurent Wauquiez, alors ministre des Affaires européennes sous Nicolas Sarkozy :

 

 


 

 


Pour « en finir avec l’assistanat », le « cancer de la société française »…

Laurent Wauquiez l’appelait « le cancer de la société française », Julien Lauprêtre, le président du Secours Populaire, a eu une meilleure formule :

« La solidarité est un océan d’espoir pour celui qui la reçoit  »

Zahia, 42 ans, est au RSA. Scolarisée jusqu’en 5ème, puis mariée en Algérie, lorsqu’elle est revenue en France avec son mari et son enfant, ils n’avaient rien.

« À la place du lait dans le biberon de mon fils, c’était de l’eau chaude et du cacao.

Je faisais de la couture, des ménages. Je voulais m’en sortir à tout prix… Mes mains étaient ravagées par l’eau de Javel. Enceinte, je nettoyais les halls d’immeubles. »

Et aujourd’hui ? Zahia est bénévole au Secours Populaire, auteure au sein de l’association Lire Écrire Agir (LEA), elle a repris des études, suivi des formations, et a obtenu son diplôme de monitrice d’auto-école. Elle projette d’ouvrir sa propre auto-école. Elle est toujours au RSA.

source


Et toi, qu’en penses-tu ?

Connais-tu des personnes en situation précaire, ou as-tu connu toi-même des situations de pauvreté ?

As-tu le sentiment que la solidarité a « mauvaise presse » ?

Le système d’aides français te semble-t-il efficace ?

Tag(s) : #Crise de l'Euro

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