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Alors que les fichiers de police se sont multipliés, les géants du high-tech sont les nouveaux rois du flicage. Les Etats et le privé possèdent des milliards de données personnelles. Vous avez dit Big Brother ? 
"Tous fichés" (Illustration Diégo Aranega)

L’actualité, ces derniers jours, donne le tournis. Fermeture du site de fichage de la police Copwatch, listing rendu public du service du personnel du Sidaction bourré de références sur la santé mentale et physique ou sur l’origine ethnique de ses salariés, mise en examen de Bernard Squarcini, directeur central du renseignement intérieur, suite à l’espionnage téléphonique d’un journaliste du "Monde" qui suivait l’affaire , inquiétudes attisées par la droite sur le recensement des votants à la primaire socialiste… Si on en doutait encore, la surveillance des citoyens n’a jamais été aussi forte et insidieuse. Aux photographies face-profil, rangées par ordre alphabétique dans des boîtes en carton, du Second Empire ont succédé aujourd’hui des techniques sans cesse plus sophistiquées, comme la biométrie ou la miniaturisation des logiciels espions. La surveillance étatique se double de nouveaux concurrents. Les Big Brothers des années 2010 peuvent aussi prendre, plus simplement, l’allure d’un voisin de palier, membre d’un réseau de vigilance, ou celle d’un mail sur Facebook qui fait main basse sur toutes vos données personnelles. Le "Nouvel Observateur" explore les coulisses du fichage.

Extrait du dossier "Tous fichés" paru dans "le Nouvel Observateur" du 20 octobre 2011

Votera, votera pas ? Dimanche 9 octobre, premier tour de la primaire. Laura hésite. "J’ai envie d’y aller, mais ce qui m’embête, c’est d’être fichée comme socialiste. Les opinions, c’est secret. Qui me dit que le ministère de l’Intérieur n’y aura pas accès ?" Son petit ami ironise. "Nous sommes déjà tous fichés !" Finalement, Laura a voté, non sans s’assurer que les listes d’émargement seraient bien détruites après la proclamation des résultats. Big Brother, voilà la nouvelle peur moderne. Le climat s’y prête : des journalistes espionnés, la compagne de François Hollande surveillée par les RG, si l’on en croit "l’Express" ; bref, l’époque est au retour des barbouzes. Dans "1984", George Orwell imaginait Big Brother étatique, omniprésent, tout-puissant. Les services de police disposent aujourd’hui de technologies qui feraient frissonner l’écrivain anglais. Biométrie, puces GPS, reconnaissance faciale… Mais le flicage n’est plus l’apanage de l’Etat. Il est aussi l’œuvre d’officines privées et, surtout, des seigneurs du réseau et des rois des télécoms. Le terrorisme et l’innovation ont été ses promoteurs les plus efficaces.

Automne 2001. Les attentats contre le World Trade Center entraînent une prolifération des fichiers de sûreté. Au même moment, une poignée de génies de l’informatique, dont Mark Zuckerberg, futur patron de Facebook, cogitent sur l’internet du futur, tandis que les ingénieurs d’Apple et autres Nokia planchent déjà sur les téléphones intelligents. Dix ans plus tard, des milliards de données personnelles ont été engrangées au nom des impératifs de sécurité et de la loi du marché. Stockés dans les ordinateurs des commissariats, des services de renseignement et des entreprises high-tech : échantillons ADN, empreintes numérisées, photographies, noms, prénoms, adresses, tailles, poids, goûts… "Aujourd’hui, tout le monde est fiché au moins une fois quelque part, s’insurge Alex Türk, ex-président de la Cnil. Sans qu’on sache où, ni pourquoi, ni combien de temps."

Tous fichés. dessin


Illustration Diégo Aranega)Illustration Diégo Aranega)

673 000 caméras sur tout le territoire

Le nouveau Big Brother a mille visages. La vidéosurveillance, d’abord : 673 000 caméras sur tout le territoire (voie publique, commerces, gares, stations de métro, entreprises, etc.), selon le ministère de l’Intérieur. A Valenciennes (Nord), les policiers n’ont même plus besoin de descendre dans la rue pour verbaliser. Les plaques d’immatriculation sont identifiées par caméra et le PV envoyé automatiquement au domicile de l’automobiliste. Et ce n’est qu’un début. La police réfléchit à un fichier qui classerait les images de vidéosurveillance via un système de reconnaissance faciale. Il suffira que l’infraction et le suspect soient filmés pour que le logiciel puisse comparer avec les faciès répertoriés. L’outil proposera alors une liste de suspects potentiels, par ordre de ressemblance.

Les forces de l’ordre ont aussi des "oreilles" : les 63,8 millions de mobiles français. Dans les enquêtes judiciaires, une fois obtenue la commission rogatoire, les policiers n’ont plus qu’un code à entrer sur leur table d’écoute pour espionner les conversations du suspect. Les citoyens "irréprochables" ne sont pas à l’abri, eux, d’une surveillance dite "administrative". Ils se retrouvent alors dans la ligne de mire de la Direction centrale du Renseignement intérieur (DCRI), née de la fusion des RG et de la DST. Un épiphénomène ? Pas vraiment. En 2010, le gendarme des écoutes, la Commission nationale de Contrôle des Interceptions de Sécurité (CNCIS) a validé près de 6 000 "interceptions de sécurité" (mises sous surveillance à la demande du gouvernement de lignes mobiles, filaires ou internet) : 18% de plus que l’année précédente ! Sans compter les interceptions non validées par la CNCIS, comme on l’a vu dans l’affaire des fadettes des journalistes du "Monde".

Un quart des fichiers de police n’ont pas d’existence légale

Et puis il y a les fichiers de police, de plus en plus nombreux (37 en 2007, 58 aujourd’hui). D’après un rapport parlementaire, un quart n’ont pas d’existence légale. "Le hic, c’est que cette multiplication entraîne des doublons et accroît le risque d’erreurs, notamment les noms mal orthographiés", dit un spécialiste de la sûreté. Sans parler de l’usurpation d’identité qui frappe 210 000 personnes chaque année. Une loi en cours d’adoption vise, elle, à créer une carte d’identité biométrique où seront stockées toutes les informations du détenteur, que ce soit son état civil ou ses empreintes digitales. En clair, le premier fichage intégral de la population.

 

 

 

Une nouvelle race de mouchards prolifère 

Mais l’espion le plus redoutable n’est pas forcément l’Etat. Une nouvelle race de mouchards prolifère : les "mini-Big Brothers", pour reprendre le terme d’Alex Türk. Minuscules, indécelables, invisibles à l’œil nu. Ces nanotechnologies sont les nouveaux joujoux des entreprises 2.0. Il s’agit des puces électroniques que l’on trouve dans les cartes et, surtout, des logiciels des téléphones new age. Ils permettent de connaître en temps réel la position exacte d’un individu grâce à son portable, le plus redoutable des délateurs. MapMyMobiles, de la société MappingControl, propose par exemple aux parents inquiets de "savoir à tout moment où est son ado". Une version existe pour les employeurs : des boîtiers GPS placés discrètement dans les voitures de fonction suivent à la trace les employés. Mais c’est avec les réseaux sociaux que le néo-Big Brother est le plus pernicieux. Celui-là est jovial, amical, égotique. Il propose aux citoyens de se ficher eux-mêmes…[...]

Tristan Berteloot, Jérôme Hourdeaux et Boris Manenti - Le Nouvel Observateur

(Retrouver l'intégralité du dossier "Tous fichés" dans l'hebdomadaire du jeudi 20 octobre 2011 et le dossier spécial Web sur le site du "Nouvel Observateur")

 

FICHAGE : QUE DIT LA LOI ?

Le fichage est encadré par la loi du 6 janvier 1978, dite "Informatique et libertés". Sauf dérogations, les fichiers ne peuvent être créés sans être déclarés auprès de la Cnil, qui peut contester leur légalité. La collecte de données privées est soumise à la publication de conditions générales d’utilisation. Les citoyens répertoriés doivent être informés sur la collecte et l’usage de leurs données personnelles. Ils peuvent aussi les consulter, les rectifier ou les supprimer, si besoin en adressant une plainte à la Cnil. Selon l’Association française des Correspondants à la Protection des Données à Caractère personnel (AFCDP), 82% des entreprises et administrations ne respectent pas les obligations prévues par la loi.

 

QUELQUES CHIFFRES

- Le fichier de police Stic recensait 6,2 millions de noms fin 2010 et 41 millions de faits

- Le fichier national des empreintes génétique (Fnaeg) avait stocké 1,2 millions de profils fin 2010

- Le Fichier automatisé des empreintes digitales (FAED) répertoriait 3,6 millions d’individus début 2011

- En 2010, gendarmes et policiers ont procédé à 43.000 écoutes téléphoniques, soit 65% d’augmentation en 4 ans

- Claude Guéant s’est fixé l’objectif de 45.000 caméras de surveillance en France d’ici fin 2011

- La Cnil a totalisé 1,3 millions de fichiers déclarés fin 2009 contre 650.000 en 1999

- Chaque année près de 70.000 nouveaux fichiers sont déclarés auprès de la CNIL

- La France comptait 38,23 millions d’internautes début 2001. 20 millions sont inscrits sur les réseaux sociaux

- Les Français passent en moyenne 5 heures par mois sur les réseaux sociaux, 2 fois plus qu’il y a 2 ans


source: Nouvelobs.com

Tag(s) : #AIR DU TEMPS

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