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Le succès surprise du sauvetage de Chypre

« Nous sommes des Grecs, mais des Grecs de Chypre… » dit malicieusement lle président chypriote Nikos Anastasiadès
« Nous sommes des Grecs, mais des Grecs de Chypre… » dit malicieusement lle président chypriote Nikos Anastasiadès
La troîka se rend à Chypre la semaine prochaine pour sa deuxième visite et devrait, comme précédemment, faire l'éloge du travail de Nicosie. Voici pourquoi.

 Voici enfin un pays européen où la troïka n'aura pas à raser les murs pendant sa visite. A Chypre, cinquième Etat de la zone euro à avoir demandé une aide extérieure, les inspecteurs de la Commission européenne, du FMI et de la BCE seront accueillis par un gouvernement soucieux de montrer sa détermination et sa bonne foi et par une population majoritairement résignée, mais peu encline à la révolte.

La troïka ravie par Nicosie

Cet été, la troïka avait déjà fait part de sa satisfaction et avait félicité le « travail » du gouvernement de Nicosie. « Pour la première fois, 100 % du programme prévu avait été réalisé », souligne ainsi une source proche de la troïka qui ne tarit pas d'éloges sur l'attitude « courageuse et déterminée » de Nicosie. La difficile recapitalisation du système bancaire, la réduction des dépenses publiques de 10 %, avec notamment une baisse de 15 % des salaires de la fonction publique et le gel des embauches jusqu'en 2016, ou encore les réformes engagés du système social : tout ceci avait de quoi ravir la troïka.

Des objectifs gouvernementaux encore plus ambitieux que ceux de la troïka

D'autant que le nouveau gouvernement chypriote - arrivé au pouvoir pendant la crise du mois de mars - veut encore aller plus loin pour montrer sa détermination. Dans le budget 2014 examiné au parlement cette semaine, Nicosie fait du zèle. « Le mémorandum nous demande un déficit de 4,5 % du PIB, mais nous avons inscrit un objectif de 3 % dans notre budget », se vante Harris Georgiades, le jeune ministre des Finances chypriote. Celui-ci se réclame très ouvertement de l'exemple irlandais, le premier pays qui a annoncé pouvoir se passer de l'aide européenne dès le 15 décembre prochain et qui, comme Chypre, était entrée dans la crise suite à un effondrement de son secteur bancaire.   

Comment annoncer des bonnes nouvelles, plutôt que des mauvaises

Comment expliquer le « succès » chypriote, du moins au sens du moins de la troïka, c'est-à-dire dans l'application des « programmes d'ajustement. » ? Le premier élément à souligner est la prudence des Européens. « Nous avons appris de nos erreurs passées », avoue un autre responsable de la Commission à Nicosie.

Ainsi, les prévisions de récession pour 2013 semblent avoir été bien trop pessimistes. La troïka avait promis un recul de 8,7 % du PIB. La chute sera sans doute moindre, probablement entre 5 et 6 %. Ceci facilite évidemment de façon mathématique la satisfaction des objectifs fixés au gouvernement. Autrement dit, plutôt que, comme dans les cas grecs et portugais, se montrer trop optimistes et devoir faire face à des échecs répétés, les bailleurs de fonds de Chypre ont préféré noircir un peu trop le tableau pour pouvoir ensuite se prévaloir d'un succès. « Nous faisons mieux qu'attendu », répète ainsi à l'envie Harris Georgiades aux médias européens qui repartent ainsi satisfaits de la politique menée dans l'île.  

La même logique a prévalu dans le calcul de la somme prêtée à Chypre. 10 milliards d'euros lui ont été attribués. Maintenant que la recapitalisation des banques est achevée, il reste encore 5 milliards d'euros disponibles. Le matelas de sécurité semble assez confortable pour éviter de se retrouver dans un scénario à la grecque où une restructuration de la dette ou une nouvelle demande d'aide seraient nécessaires. Bref, les Européens se sont, dans le cas de Chypre, placés dans la situation où de pouvoir annoncer surtout des bonnes nouvelles. « Mieux vaut annoncer de bonnes que de mauvaises nouvelles », commente non sans malice la même source européenne.

Un contrôle des capitaux dissuasif

La deuxième raison de cette résistance chypriote, c'est le contrôle des capitaux appliqué depuis mars dernier. Certes, ce contrôle est progressivement levé, mais il reste en place dans plusieurs domaines. Le gouvernement espère pouvoir lever l'essentiel de ce qui reste de ce contrôle avant le printemps 2014, mais, prévient Harris Georgiades, « la libération complète des transferts de fonds vers l'étranger sera la dernière restriction à être levée. »

Nicos Anastasiades, le président de la République chypriote  ne veut pas non plus s'engager : « tout dépendra de la situation », affirme-t-il. Mais à Nicosie, on est certain, dans les milieux financiers, que la  « feuille de route » gouvernementale ne sera pas respectée et que le contrôle des capitaux se maintiendra plus longtemps que prévu. Car c'est un atout essentiel de la réussite du plan.

 Ce contrôle qui a été un mouvement inédit et osé pour la zone euro, car il signifie qu' un euro chypriote n'est pas encore aujourd'hui tout à fait le même qu'un euro du reste de la zone euro a permis de réaliser, sans trop d'encombre, la difficile recapitalisation bancaire. Les dépôts de la Laïki Bank, démantelée, ont ainsi pu être, utilisés à 47 % pour être convertis en actions de la Bank of Cyprus (BoC). Actions qui ne sont pas encore cotées en Bourse et qui ne devraient pas l'être avant longtemps.  Encore aujourd'hui, il empêche une fuite massive des capitaux.

Les déposants sont bloqués à Chypre

Mais désormais, les déposants ont fort peu intérêt à quitter l'île d'Aphrodite. « Les déposants savent que s'ils retirent leurs fonds de la BoC, cette dernière s'effondrera ; alors ils restent », analyse Grigoris Savas, journaliste financier à l'Agence de Presse chypriote CNA. Car 31 % de leurs fonds sont encore gelés pour pouvoir, si nécessaire, être utilisés dans le cadre d'une nouvelle restructuration. Ils savent aussi désormais qu'à tout moment, le contrôle des capitaux peut revenir. Bref, il leur faut prendre leur mal en patience. Mal d'autant moins douloureux que les dépôts continuent à être très bien rémunérés à Chypre. BoC leur accorde encore un taux de rendement de 3 % par an, d'après un responsable de cette banque…  

Les déposants - notamment russes ou ukrainiens - se garderont sans doute à l'avenir d'utiliser à nouveau Chypre comme plate-forme financière pour leurs fonds. Mais pour ce qui y est présent, ils ne peuvent guère envisager une fuite de leurs capitaux. Du coup, le système bancaire chypriote, notamment la nouvelle BoC, peut se prévaloir « d'un retour de la confiance. » Sans compter que l'argent demeuré à Chypre à sans doute contribué à rendre la facture de la récession un peu moins salée…

Une population coopérative

Le dernier élément du succès chypriote, ce sont les Chypriotes eux-mêmes. Le pays n'a pas été secoué par des mouvements sociaux de grande ampleur. Pas de grèves, pas d'émeutes, ni même de manifestations. « Je n'ai pas à me plaindre des syndicats de la fonction publique », explique tranquillement Harris Georgiades, malgré les coupes sévères qu'il a pratiquées dans l'administration. Voici qui facilite la tâche et le courage de l'actuel gouvernement qui, à la différence de ceux d'Athènes ou de Lisbonne, ne doit pas compter avec une rue en ébullition et un électorat prêt à le sanctionner.

Une population durement touchée par la crise et le chômage

Ceci est d'autant plus remarquable que le pays est très durement frappé par la crise. Il suffit de parcourir les rues de Nicosie pour voir la multitude de magasins fermés et les soldes pratiquées par ceux qui sont encore ouverts mais qui semblent attendre désespérément les clients. La réduction des dépenses publiques, l'absence de crédit bancaire et de liquidités, une saison touristique en demi-teinte avec un recul des arrivées de 4 % attendu pour 2013 et surtout le chômage frappent durement l'économie du pays et la vie quotidienne des Chypriotes.

Le taux de chômage qui, au début des années 2000, frôlait 3 % de la population active, est désormais proche de 17 % et pourrait encore monter, si l'on en croit le ministre des Finances lui-même,  jusqu'à 22 %. « C'est un phénomène nouveau pour les Chypriotes », reconnaît-il. C'est aussi devenu leur principale préoccupation.  « Tout le monde craint de perdre son travail et de nombreux jeunes diplômés n'hésitent plus à quitter le pays », explique Dorita Giannakou, journaliste au quotidien Phileftheros. Bouli Hadjioannou, journaliste à l'hebdomadaire anglophone Cyprus Weekly, décrit, elle, la misère qui commence à gagner la société chypriote, les queues devant les soupes populaires et les associations caritatives… Du jamais vu depuis la guerre de 1974 dans une République qui, depuis, avait connu la prospérité.

Les Chypriotes sont des Grecs qui ne sont pas grecs…

Et pourtant, les protestations sont rares.  La première raison est politique. Le précédent gouvernement de gauche a été très impopulaire. La population accorde donc un certain «délai de grâce » à l'actuel gouvernement. Mais, plus profondément, les Chypriotes ne sont guère aussi enclins à la révolte que leurs cousins grecs. L'histoire des deux pays est différente, les cultures contemporaines et économiques aussi.

L'influence de l'occupation britannique est encore forte dans ce pays où l'on roule à gauche et dont le droit des affaires est inspirée par celui de Sa Majesté. Interrogé sur le contraste frappant entre la réponse des deux peuples à l'austérité, le président Nikos Anastasiadès répond : « Nous sommes des Grecs, mais des Grecs de Chypre… »

Beaucoup de résignation

Surtout, les Chypriotes en ont vu d'autres, notamment l'occupation d'un tiers de l'île par l'armée turque en 1974, avec son flot de réfugiés. Ils ont alors reconstruit une économie prospère. Beaucoup se disent donc que ce n'est qu'une « mauvaise passe. » « Il y a beaucoup de résignation, c'est pourquoi la colère ne s'exprime pas », résume Stelios, un chauffeur de taxi de Nicosie, qui avoue avoir perdu la moitié de sa clientèle en un an, mais qui se dit certain que la reprise viendra vite.

L'euro, plus qu'une monnaie, une défense contre la Turquie

« Que peut-on faire à part attendre ? » est l'expression qui revient le plus dans la bouche des chypriotes lorsqu'on les interroge sur  la crise. Mais une chose est sûre : aucun Chypriote ne semble prêt à quitter l'euro ou l'UE. Vlassios tient une boutique pour touristes dans le centre de Nicosie. C'est un réfugié de Famagouste, ville occupée par les Turcs depuis 1974. Il n'est pas sans nostalgie quand il évoque le temps béni de la livre chypriote. Mais il ne veut pas entendre parler d'une sortie de l'euro.

« Cela nous protège contre l'armée turque. C'est une ligne de défense pour nous bien plus importante que les soldats de l'ONU ! », martèle-t-il dans son magasin distant de quelques centaines de mètres de la « ligne verte » qui sépare Chypre de la zone occupée par la Turquie.  

Avec l'euro, Chypre affirme son ancrage dans l'Europe et le rend irréversible. C'est un défi lancé à l'armée turque présente à quelques mètres de là. Et si le respect du mémorandum est le prix à payer pour cet ancrage, les Chypriotes semblent prêts à le payer.

Jusques à quand tiendra le peuple chypriote ?

Reste à savoir combien de temps ce consensus national et cette passivité pourront durer. Harris Georgiades l'a affirmé mardi, « 2014 sera l'année la plus difficile » pour les Chypriotes, avec une accélération de la réduction des dépenses publiques. Tous les moteurs de l'économie chypriote semblent en effet à l'arrêt. Dans un pays comme le Portugal, les manifestations et le mécontentement ont débuté un an et demi après les premières mesures.

« Ce que je redoute, c'est que la récession soit moins violente que ce que prévoyait la troïka, mais néanmoins plus longue », s'alarme Michailis Persianis, journaliste au quotidien Kathimerini.

Car les allocations chômage durent six mois à Chypre, il y a donc un temps de latence pendant lequel la misère ne frappe pas encore. La société chypriote tiendra-t-elle alors que les autorités peinent à organiser la réorientation du modèle économique du pays ? Ce n'est que dans quelques années que l'on pourra évoquer le « succès chypriote. » En attendant, tout cri de victoire semble encore prématuré.

Source via Maître Confucius

Tag(s) : #Crise de l'Euro

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