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L'expression «Troisième Guerre mondiale» a été employée récemment par un dirigeant syrien. Pourtant, même si les puissances occidentales intervenaient un jour directement dans le pays, la situation ne relèverait pas de ce type de conflit, propre au XXe siècle.

Des soldats de l'Armée syrienne libre conduisent un tank, à Alep en Syrie. REUTERS/Stringer.

- Des soldats de l'Armée syrienne libre conduisent un tank, à Alep en Syrie. REUTERS/Stringer. -

Début septembre, alors que des frappes sur la Syrie paraissaient imminentes, Bachar el-Assad estimait que le el-Assad estimait que le conflit syrien pourrait se transformer en guerre régionale. Son vice-ministre des Affaires étrangères est même allé jusqu’à évoquer une Troisième Guerre mondiale. Si le conflit syrien dégénère, pourra-t-on parler de «guerre mondiale»?

Non. Des guerres mondiales, il y en a eu deux, et ça s’arrête là. Cette expression, qui est historique plutôt que juridique, est fondamentalement liée à l’histoire du XXe siècle.

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En droit international, on parle en fait d’un «conflit armé international», lorsqu’il oppose deux Etats ou plus, ou d’un «conflit armé non-international» lorsqu’il oppose des forces gouvernementales à des groupes non gouvernementaux.

L’expression «guerre mondiale» appartient donc au passé –tout comme la pratique de déclaration de guerre, d’ailleurs, puisque la dernière fois que la France s’y est prêtée, c’était en 1939 avec l’Allemagne.

Ce concept de guerre mondiale est apparu pour la première fois au XIXe siècle dans l’œuvre du théoricien militaire Carl von Clausewitz. Ce dernier parle alors de «guerre totale», d’une guerre de tous contre tous qui entraînerait un chaos général.

La Guerre de Sept ans, qui s’est déroulée de 1756 à 1763 sur plusieurs continents et s’est soldée par un lourd bilan civil et militaire, peut être considérée comme la «vraie» première guerre mondiale. Mais c’est la Guerre de 14-18 qui a évidemment hérité du titre.

La «guerre mondiale», un concept ethnocentriste

Très tôt, le conflit a pris une dimension mondiale, avec l’implication des colonies françaises et des dominions anglais, notamment l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Et très tôt, l’expression «Guerre mondiale» a été utilisée: avant même l’entrée en guerre des Etats-Unis, l'ancien président Theodore Roosevelt publie en 1915 America and the World War. Dans son adresse au Congrès du 2 avril 1917, qui annonce son intention d’entrer en guerre, le président Woodrow Wilson emploie 12 fois le mot «world».

En France et en Grande-Bretagne, on parle plus souvent de «Grande guerre», car on a le sentiment d’assister à un événement d’ampleur inédite. On retrouve néanmoins l’expression «guerre mondiale» dès 1917, par exemple chez le philosophe et homme politique Augustin Hamon, auteur du livre Les Leçons de la Guerre mondiale.

La Seconde Guerre mondiale, elle, est appelée ainsi en référence à la première. Mais là aussi, on retrouve des utilisations précoces de l’expression, alors que le conflit n’est encore qu’européen. Le général De Gaulle, de façon très célèbre, lance dans son appel du 18 juin: «Cette guerre est une guerre mondiale.»

En fait, les noms de guerres dépendent beaucoup de là où l’on se trouve. Par exemple, un poilu en 1914 considérait moins la guerre comme mondiale que comme franco-allemande.  

L’Allemagne, elle, souffrait à l’époque d’une «angoisse obsidionale»: elle se sentait prise en tenaille entre la Russie à l’est et la France à l’ouest. Pour elle, l’ennemi n’était donc pas unique, il était partout, d’où le fait que les Allemands ont très tôt parlé de «Weltkrieg», ou guerre «mondiale».

Pour la Russie, la guerre de 1939-1945 ne commence qu’en 1941… et s’appelle «la grande guerre patriotique». Aux Etats-Unis, on fait plus souvent référence à la «guerre du Pacifique», le volet asiatique du conflit, puisque c’est l’attaque de Pearl Harbor qui provoque l’entrée en guerre du pays.

La dernière fois que l’on a parlé de la possibilité d’une Troisième Guerre mondiale (mis à part à Hollywood), c’était pendant la Guerre froide. Mais depuis 1945, aucun conflit n’a mérité cette appellation, pour une raison toute simple: l’Onu a été créée spécifiquement pour mettre fin aux guerres mondiales et instaurer un dialogue entre les différentes nations.

L’ONU ne fait pas la guerre

C’est pour cela que le chapitre 7 de la charte des Nations unies, qui permet l’intervention militaire en cas de violation du droit international, et qui sera serait invoqué dans le cas où l’ONU décidait un jour d'une intervention en Syrie, ne parle pas de «guerre» mais d’«action en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression».

Car les coalitions de l’ONU ne font pas la guerre: elles mènent des opérations de maintien de la paix et font respecter les traités internationaux —dans le cas de la Syrie, l’interdiction d’utiliser des armes chimiques.

C’est ce qui s’est passé lors de la deuxième guerre d’Afghanistan, celle provoquée par l’invasion des armées américaine et britannique en 2001. Elle a rassemblé des troupes internationales –Italie, France, Allemagne, Canada et bien d’autres–, mais leurs motifs officiels n’étaient ni économiques, ni territoriaux.

Au final, il y a peu de chances pour que l’expression «guerre mondiale» soit à nouveau utilisée à l’ère nucléaire: l’effet de dissuasion a très bien marché pendant la Guerre froide, et il y a de fortes chances pour que cela continue. Mais il ne faut pas oublier que la plupart des guerres sont nommées a posteriori, comme ce fut le cas pour la Guerre de Cent ans ou celle de Sept ans. Difficile donc pour l'instant de savoir comment s’appellera le conflit syrien dans les livres d’histoire. 

Anaïs Bordages

L'explication remercie Henry Rousso, directeur de recherche au CNRS, Nicolas Beaupré, maître de conférences à l'Université Blaise Pascal de Clermont Ferrand et Jean-Luc Prevoteau, commissaire de l'armée de l'air et spécialiste en droit des conflits armés.

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Tag(s) : #3 ème guerre mondiale

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