Les dés sont jetés : Mathieu Gallet ne sera plus président de Radio France à compter du 1er mars alors que son mandat court jusqu'en 2019. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel a préféré démettre de ses fonctions le patron de la radio publique suite à sa condamnation, le 15 janvier dernier, pour favoritisme. C’est pour avoir favorisé deux sociétés de conseil lorsqu'il présidait l'Institut national de l'audiovisuel que Mathieu Gallet a été condamné à un an de prison avec sursis et 20.000 euros d'amende. Le dirigeant de Radio France avait fait appel et refusé de démissionner, mais la ministre de la Culture Françoise Nyssen avait jugé son maintien en fonctions "inacceptable". Au nom du devoir “d'exemplarité” des dirigeants d'entreprises publiques, les Sages du CSA ont donc révoqué celui qu’ils avaient placé à ce poste en 2014. Qui lui succédera ? Rebondira-t-il ailleurs ? Les questions demeurent... Retour sur le parcours éclair de Mathieu Gallet.

Diplômé de l’IEP de Bordeaux et d’un DEA d’économie, Mathieu Gallet détonnait parmi les énarques ou les journalistes aux tempes grisonnantes qui l’ont précédé à la tête de la maison ronde. Sa nomination fut d’ailleurs une totale surprise. "Mais nous ne l’avons pas choisi à l’unanimité pour rien", s’enthousiasmait alors Françoise Laborde, membre du conseil. Certes, l’ambitieux fils d’un agent commercial et d’une fonctionnaire du Lot-et-Garonne a pu compter sur une habileté politique affinée en cabinet ministériel et un côté caméléon qui l’avait mené d’un contrat d’intérim chez Pathé à la présidence de l’INA... et enfin de Radio France en 2014.

Son coup d’adrénaline. Pour commencer dans la vie active, il y a pire. A 24 ans, après un stage au théâtre du Châtelet, ce féru de musique classique est présenté à Bob Wilson, dont il devient le secrétaire particulier. La star des metteurs en scène a ses entrées dans les milieux les plus chics, si bien que le jeune esthète vit quelques mois hors normes. Il découvre un nouveau pays tous les trois jours, rencontre des patrons aussi puissants que Bernard Arnault, passe de la table d’une milliardaire à celle d’un ambassadeur… "Je ne savais plus où j’étais, se souvient-il. J’étais déra­ciné, loin de ma famille, de mon pays, c’était too much." Parenthèse refermée.

Son piston VIP. Alors que Mathieu Gallet passe des vacances dans la maison thaïlandaise d’une amie, son téléphone sonne à 2 heures du matin. A l’autre bout du fil ? Jean-Bernard Lévy, le patron de Vivendi. Son big boss en somme, puisqu’il n’est alors, en 2006, qu’un modeste lobbyiste de la filiale Canal Plus. "François Loos, tout juste nommé ministre de l’Industrie, cherchait un conseiller pour les questions audiovisuelles, raconte Jean-Bernard Lévy. Je voulais lui ­recommander Mathieu, que j’avais repéré au détour de réunions." Le vacancier rentre dare-dare à Paris, pour son entretien d’embauche. "Il portait les mêmes lunettes que Bertrand Meheut, son patron à Canal Plus, se souvient François Loos. on aurait dit un petit clone." En dix minutes, l’affaire est conclue. Le temps pour le ministre de poser une question : "Après vous, je reçois le patron de BFMTV, qu’est-ce que je lui dis ?" Mathieu Gallet ne se souvient plus de sa réponse, a priori à la hauteur.

Son impeccable cravate. Quand, début 2008, Nicolas Sarkozy a annoncé la suppression de la publicité sur France ­Télévisions, tout le monde fut estomaqué, à commencer par la ministre de la Culture, Christine Albanel. Mais pour Mathieu Gallet, conseiller audiovisuel de cette dernière, ce fut plutôt une aubaine ! "Il a eu l’occasion de démontrer un sens politique très aiguisé, raconte-t-elle ­aujourd’hui. Il identifie bien les rapports de force et sait sous quel angle présenter un dossier pour obtenir le soutien des parlementaires." Cette ­réforme lui a aussi permis de prouver sa résistance durant les 85 heures de débat à l’Assemblée nationale. "C’était épuisant, les séances se terminaient à 2 heures du matin pour reprendre le lendemain dès 9 heures, se souvient Christine Albanel. Mathieu est toujours resté efficace, et même impeccable avec une cravate parfaitement ajustée !"

Son art du réseautage. Sans profil Viadeo ou Facebook, le discret Gallet entretient pourtant très bien ses relations. Par intérêt bien compris. "A Bercy déjà, on le voyait ­déjeuner avec les conseillers en cour, ceux qui comptaient", confie un ­ancien du ministère. Sans se soucier des étiquettes politiques : il a noué de bons contacts avec Bertrand Delanoë ou Emmanuel Grégoire, ex-chef de cabinet de Jean-Marc ­Ayrault. Mais aussi par fidélité : "Il m’envoie ses vœux chaque année, pourtant je ne vois pas bien en quoi je pourrais lui être utile !", raconte Edwin Le Héron, son ancien professeur d’économie à Bordeaux. "Alex" Bompard, le nouveau patron de Carrefour croisé chez Canal Plus, confirme ce sens de l’amitié : "Mathieu est un garçon de valeurs, qui ne construit pas ses relations de façon intéressée."

Sa nomination controversée. Début 2010, Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, cherche un remplaçant à Emmanuel Hoog (parti à l’AFP) pour diriger l’INA. Il ­demande son avis à son directeur adjoint de cabinet. "J’ai proposé mon nom !", raconte Mathieu Gallet. Après un week-end de réflexion, le ministre accepte de plaider sa cause auprès de Nicolas Sarkozy… mais Matignon monte au front, jugeant le candidat trop jeune et inexpérimenté. "Frédéric Mitterrand s’est roulé par terre pour l’imposer, certifie un observateur. Il était zinzin de ce garçon." Et les plus médisants d’extrapoler sur les raisons de ce soutien appuyé… "Déjà, chez Canal, on me prêtait une liaison avec une de mes responsables, balaie le jeune homme. A 33 ans, sans être passé par l’ENA, je n’étais pas dans le moule… Pour certains, cela suffisait à rendre ma nomination illégitime."

Ses relations ­distantes avec les syndicats. Chantier immobilier controversé, négo­ciations collectives avortées… La ­situation sociale à Radio France était tendue et c’est l’une des raisons pour lesquelles Mathieu Gallet avait été choisi : lui affichait un bilan positif à l’INA, où un accord collectif a été signé. Mais n’y aurait-il pas eu malentendu ? "On a toujours eu l’impression que la gestion sociale l’ennuyait, qu’il ne savait pas y faire, juge Christine Perrier, de la CGT. En CE, il avait le nez sur son portable ; quand on a fait grève, il a fallu trois jours pour qu’il se mani­feste…" Et son confrère de la CFDT, Hervé Josso, d’ajouter : "L’accord collectif, ce n’est pas lui qui l’a négocié en direct, il a tout délégué à son DRH. On ne l’a jamais vu !" Le patron se défend en expliquant qu’il pilotait quand même la négociation. "Toutes les décisions stratégiques ont bien été prises dans mon bureau."

Son goût du secret. C’est Jean-Luc Hees qui l’a mauvaise. En janvier 2014, l’ex-patron de Radio France et candidat à sa reconduction avait rencontré, tout sourire, Mathieu Gallet pour signer un partenariat avec l’INA. Un mois plus tard, Hees apprenait que le jeune homme était candidat pour le remplacer. "Il est le dernier à qui je pouvais le dire, plaide ­aujourd’hui Gallet. Même mes parents n’étaient pas au courant !" En coulisse, notre homme avait pourtant préparé son coup. Fin 2013, il avait invité les neuf sages du CSA à Bry-sur-Marne pour une visite opportune de l’INA. Le fin stratège devait prendre ses fonctions le 12 mai. Et procéder à un vaste remaniement, un seul des sept patrons de radio (celui de France Culture) devant être maintenu. Avant cela, Jean-Luc Hees lui aura bien compliqué la tâche. "Le passage de témoin s’est fait dans une ambiance assez fraîche", sourit un cadre de Radio France. Pas très service public, tout ça.

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