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« Tertiarisation » : La ruine de la France est en marche

Dans la seconde moitié du 20ème siècle, la France a connu une transformation radicale. D’une économie basée essentiellement sur l’agriculture, notre pays est passé à une « économie de services ». Cette tertiarisation est présentée, par tous les manuels scolaires d’économie et d’histoire, comme un formidable progrès. La réalité est bien différente.

Les manuels d’économie et d’histoire utilisés par l’Éducation nationale sont unanimes : la tertiarisation de la France est un grand progrès. L’agriculture, la pêche, les activités minières composent le secteur primaire, tandis que le secteur secondaire regroupe l’industrie et la construction. Par déduction, le tertiaire rassemble toutes les activités exclues des premiers groupes. Elles sont diverses : l’enseignement, l’administration, les transports, l’information, les activités financières et immobilières ou encore la santé. Le mouvement qui a vu ce large secteur occuper, peu à peu, une majorité écrasante de l’activité économique française est toujours présenté comme une amélioration, intimement liée aux « Trente glorieuses », à l’essor d’une société de consommation, à l’élévation des salaires et du niveau de vie. Mais une étude approfondie de la transformation de notre pays remet largement en cause cette vision simpliste de l’Histoire économique. La tertiarisation n’est pas intimement liée à la prospérité, mais à la désindustrialisation. Ce mouvement, qui a conduit la France au marasme économique du 21ème siècle, ne s’est pas fait de lui-même. Il a été organisé pour répondre aux intérêts exclusifs d’une classe sociale.

Un simple coup d’œil sur l’état de la France d’aujourd’hui permet de remettre en cause la vision idyllique de la tertiarisation. Jamais le chômage n’a été aussi élevé. Les files d’attentes à Pôle Emploi s’allongent, les candidats à un emploi sont plus nombreux que jamais et la compétition fait rage. Les employés en poste connaissent de ce fait une forte pression ; la concurrence continue dans l’entreprise, car les augmentations de salaire se font rares et la menace du licenciement bien réelle. Nous sommes à des années-lumières de la prospérité promise par l’économie de services.


Des indicateurs au vert et 10 millions de chômeurs

Cependant, les indicateurs sont au vert. C’est bien à l’issue des « Trente glorieuses », cette période au sortir de la guerre durant laquelle la croissance annuelle moyenne s’établissait autour de 5 % jusque 1975, que le secteur tertiaire est devenu majoritaire dans la population active – d’abord une majorité relative, dépassant le secteur secondaire au début des années 1950, puis une majorité absolue dans la deuxième partie des années 1970. Si la croissance est ensuite tombée autour de 2 % au début des années 1980, le PIB – la somme de toutes les valeurs ajoutées, soit le volume de richesses produites en France – annuel continuait de grimper. En euros constants, pour comparer des équivalents, le PIB français était de 13,2 milliards en 1949 et a grimpé jusque 236 milliards en 1975. Il ne s’est pas arrêté en si bon chemin : il fut de 760 milliards en 1985, puis 1.225 milliards en 1995, il se hissait à 1.772 milliards en 2005 et grimpait toujours pour culminer à 2.113 milliards d’euros en 2013. Nous voilà averti !

En 2013, notre pays était donc dix fois plus riche qu’en 1974. Mais le PIB et sa croissance ne peuvent mesurer à eux seuls la prospérité d’un pays, contrairement à ce qu’essaient de faire croire les « conseillers économistes » – faux scientifiques mais vrais proches du pouvoir – et les hommes politiques naïfs ou trompeurs. Jusqu’au milieu des années 70, le chômage se situait autour de 3 %. Il a subitement décollé et campe depuis 35 ans entre 8 et 10 %. Et encore, il s’agit des « indicateurs officiels », donc façonnés par l’État, via les services de Pôle Emploi et de l’INSEE. La situation aujourd’hui, si l’on s’y penche, est autrement plus dramatique. Fin février 2015, le nombre de chômeurs annoncé par le ministère était de 3,494 millions. Mais il s’agit là d’un maquillage grossier. Ce nombre ne concerne que les inscrits en catégorie A en France métropolitaine. Les chiffres complets, toutes catégories et comprenant les DOM-TOM, s’élèvent à 6.216.000. Et, entendons-nous bien, ce ne sont que les inscrits à Pôle Emploi. Selon les mêmes données de l’institution, le nombre de bénéficiaires du RSA inscrits à Pôle Emploi dépasse tout juste le million. Or, selon la Cnaf, il y avait en décembre 2014 plus de 2,4 millions de bénéficiaires du RSA, dont une part écrasante du « RSA socle » réservé aux chômeurs – la proportion n’en est même pas donnée. La même Caisse nationale admettait, en 2012, que « près de la moitié » des ayant-droits ne demandent pas le RSA, autant par méconnaissance leurs droits que par lourdeur administrative. Mis bout à bout, ces faits dessinent un nombre de chômeurs extrêmement éloigné des annonces officielles, et se situant en réalité entre 9 et 10 millions de privés d’emploi. Le nombre de salariés étant actuellement inférieur à 24 millions, le taux de chômage réel est considérablement supérieur à 10 %.


L’automobile, exemple éloquent

En 1974, le nombre de demandeurs d’emploi était inférieur à 700.000. Ceux qui ont connu cette époque, surtout en tant que jeunes travailleurs, gardent de leurs recherches d’emploi un souvenir de facilité. Même sans diplôme, les possibilités d’embauches en CDI à temps plein étaient réelles, presque à portée de main. Ce « plein emploi », décrit dans tous les manuels scolaires était, en réalité, permis par une condition très rarement évoquée par les mêmes ouvrages. Si tous les travailleurs trouvaient un emploi, c’est parce que la France disposait de forces productives élevées et couvrant l’intégralité de l’économie. Non seulement les biens de consommation se multipliaient et rentraient dans tous les foyers, mais ils étaient produits par la France elle-même. L’automobile symbolise bien cet essor de la production nationale. Elle représentait 0,8 % de la richesse nationale en 1949, pour grimper à près de 1,5 % en 1972. Dans l’industrie manufacturière, la part de l’automobile est passée de 6 à plus de 9 % sur la même période. En 2007, elle était revenue à ses proportions de 49. Le nombre de travailleurs vivant de cette production est encore plus éloquent. L’industrie automobile est passée de 150.000 salariés à la fin des années 40 à 350.000 en 1978, pour retomber à moins de 200.000 en 2007. Cette courbe suit quasiment celle de l’emploi total dans l’industrie manufacturière, culminant à plus de 4,5 millions en 1973 pour tomber à 2,5 millions au milieu des années 2000.

Du point de vue de la consommation, il est intéressant de constater également un tassement. La part des ménages possédant une voiture a bondi, entre 1953 et 1980, de 21 à 69,3 pourcents. Chez les ouvriers, cette part est même passée de 8 à 80,4 % sur la même période ! L’évolution depuis s’est largement affaissée, pour atteindre péniblement 82,4 % des ménages équipés d’une voiture en 2007. La France comptait alors 598 voitures et véhicules utilitaires pour 1.000 habitants. Ce taux restait largement inférieur à ceux l’Italie à 685 pour mille, et des Etats-Unis à 824 pour mille. Et encore, si cette évolution semble toujours en être une, c’est grâce aux acquisitions des véhicules par les sociétés, qui ont plus que doublé entre 1975 et 2007. Le nombre d’immatriculations de voitures neuves pour les particuliers était de 1,3 million en 1972 et culminait à 1,8 millions en 1988. Il s’est depuis écroulé, pour passer sous la barre des 1,2 million en 2007. Le dernier aspect intéressant de la consommation permet de faire le lien avec la production. En 1953, le taux d’importation était d’environ 3 %, restant inférieur à 5 jusqu’au début des années 1960. Il a ensuite connu une augmentation continue, pour approcher des 60 % à la fin des années 2000.


Une baisse drastique de la production

Les voitures que nous achetons ne sont plus produites en France ; et curieusement, nous en achetons de moins en moins depuis vingt-cinq ans. Le déclin de la production a ainsi vu, dans un second temps, un déclin de la consommation. Et ce n’est pas près de s’arrêter. En 1998, plus de 65 % des véhicules de marques françaises étaient toujours produits en France. Ce n’est qu’ensuite, notamment avec la levée des barrières douanières pour la circulation des marchandises en Europe, que les constructeurs se sont précipités vers des marchés du travail plus rentables. En 2008, la part de véhicules de marques françaises produits en France s’était littéralement effondrée à 35 %. Cet effondrement s’est depuis poursuivi à la même vitesse. 2,6 millions de véhicules de marques françaises étaient produits en France en 2007 : il n’y en avait plus que 1,4 millions en 2013 selon les chiffres du Comité des constructeurs français d’automobile lui-même.

Ce qui est vrai pour l’automobile l’est aussi pour les autres branches productives. L’électroménager, associée à l’émergence de la société de consommation durant les Trente glorieuses, connaît le même sort. Au début des années 1980, Moulinex, premier fabricant français du secteur, employait 10.700 salariés pour une production journalière de 180.000 appareils. La firme fut rachetée en 2001 par Seb, qui détient les marques Tefal, Calor, Rowenta, Krups, qui employaient chacune des milliers de salariés en France. Au total, le nouveau groupe, « leader mondial du petit équipement domestique », comptait moins de 6.000 salariés sur le sol français en 2012. Brandt, leader français du gros électroménager dans les années 1970 – réfrigérateur, lave-linge, lave-vaisselle – qui faisait vivre directement ou indirectement des dizaines de milliers de personnes, n’avait plus un effectif que de 1.800 salariés en 2013 puis, après son rachat par Cevital, de seulement 1.200 employés.


La perte des secteurs stratégiques

Si les biens de consommation courants ont vu une lourde baisse de leur production en France, c’est encore plus le cas des biens de consommation intermédiaires. Des secteurs stratégiques pour le développement des forces productives nationales ont connu une chute vertigineuse qui ne semble toujours pas s’arrêter. C’est le cas de la sidérurgie, qui fournit l’acier, matériau indispensable dans des secteurs productifs divers et variés. En 1973, la branche employait plus de 165.000 salariés. Ses effectifs ont fondu à moins de 50.000 en 2010, et fondent encore aujourd’hui à mesure que des sites de production sont condamnés – comme les hauts-fourneaux d’Arcelor-Mittal à Florange qui employaient 2500 salariés avant leur fermeture en avril 2013, exemple médiatisé car devenu objet de la campagne présidentielle, qui en cache en réalité bien d’autres. Autre secteur stratégique, le textile s’est lui aussi effondré. De 650.000 salariés travaillant dans cette branche au milieu des années 1950, ils n’étaient plus que 152.000 en 1990, un chiffre qui est tombé encore à 63.000 en 2013.

Bien d’autres branches ont littéralement dépéri. Les industries chimique et cosmétique, papetière, ferroviaire et mécanique, comme la construction navale et aéronautique, ont vu leurs capacités de production se réduire lourdement depuis quarante ans. L’industrie pharmaceutique, au développement relativement récent, connaît également un déclin de sa production française depuis une quinzaine d’années. Le secteur entier des énergies a également vu ses effectifs décimés. Il ne restait plus, des 24 raffineries que la France comptait en 1974, plus que 8 en activité en 2014 – et Total, qui en détient tout simplement le monopole privé, ne cachait pas sa volonté de prévoir une fermeture totale dans les prochaines années.


Incapacité productive et retard technologique

Au-delà de ces chiffres, l’interdépendance des branches industrielles et la place centrale du secteur secondaire dans l’économie fait de la désindustrialisation un mouvement destructeur pour notre pays. Les produits que nous ne fabriquons plus sur notre sol restent nécessaires à notre consommation. Il en est de même des techniques que nous avons perdues. Ils doivent donc être importés de pays où le souci de la qualité est forcément moindre, surchargeant les routes de marchandises, créant un non-sens parfois abyssal. Les absurdités ne sont pas un frein lorsqu’il s’agit de faire des économies : ainsi, des boyaux de porcs français sont envoyés en Asie du Sud-Est pour y être découpés avant de revenir chez nos charcutiers. Des coquilles Saint-Jacques font le même trajet pour être lavées, pour être à nouveau expédiées sur notre marché. Ces produits seront commercialisés avec un beau tampon « made in France ». Mais ils auront fait deux fois le tour du monde pour être traités dans des pays aux normes d’hygiène bien inférieures à nos références, et arriveront donc dans un état de fraîcheur logiquement entamé – contrairement aux apparences qui seront préservées à coup sûr.

Le paysage industriel est de plus en plus associé au passé.
En haut : la France se dirige vers une économie ultra-marchande.


Ce que cache la mondialisation

Le phénomène des délocalisations en France entraîne, chez les laissés pour compte comme chez les observateurs appliqués, un goût amer. Identifier le responsable de cette situation est nécessaire. Et à entendre bien des commentateurs, il est trouvé : le fautif, c’est la mondialisation ! Cette conviction partagée par un nombre grandissant de Français est doublement un leurre. D’abord parce qu’elle est souvent accompagnée de nostalgie teintée de chauvinisme. Selon cette idéologie, parfaitement compatible avec l’ordre établi sous des faux airs de révolte, notre pays allait mieux avant parce qu’il cultivait plus l’entre-soi, et en laissant ouvrir les vannes de la libre circulation, il a perdu ses richesses et ses valeurs. Se mêlent alors analyse économique de comptoir et ressentiment à l’égard des étrangers. Il n’en résulte qu’un repli, lié à un refus de la réalité contemporaine et des progrès réels que notre époque nous permet – et nullement une solution profitable aux travailleurs français. Deuxièmement, pointer la mondialisation est une erreur parce que le terme lui-même est vide de sens. Selon ses théoriciens, la mondialisation aurait une trentaine ou une quarantaine d’années, c’est-à-dire la période de désindustrialisation de notre pays. Cette vision franco-française du monde et de l’Histoire ne tient pas debout. La première forme de mondialisation moderne apparaît dès la Renaissance, après la découverte des Amériques et avec la mise en place du commerce triangulaire. Lui succède l’époque des empires coloniaux, durant laquelle les pays européens dominent un monde en pleine révolution industrielle. Arrive ensuite la période de la décolonisation, où les pays d’Afrique et d’Asie obtiennent des indépendances nationales – parfois bien illusoires – en pleine Guerre froide. Enfin, l’effondrement de l’Union soviétique a ouvert la voie à l’ère que nous connaissons aujourd’hui, dans laquelle les Etats-Unis ont régné sans partage avant de se voir rattraper par la Chine, tandis que l’Afrique et le Moyen-Orient se déstabilisent – souvent en raison de l’héritage des frontières coloniales. Pas une simple parenthèse, bien que toujours instructive, cette esquisse de l’Histoire moderne a pour but de tordre le cou à cette vision idéaliste – au sens où elle ne repose sur aucun fait tangible – d’une mondialisation qui serait à cheval sur les deux dernières périodes qu’a connues l’humanité. Répétons-le à nouveau : le problème, ce n’est pas la « mondialisation ».

Ce terme présente surtout l’avantage de masquer, derrière un concept abstrait, les véritables organisateurs de la désindustrialisation et de la privation lourde de richesses que connaît la France. Il est donc nécessaire de les démasquer, et la réponse est simple. Ceux qui ont décidé de délocaliser nos industries, et d’opérer à l’échelle mondiale un transfert de l’appareil productif, sont ceux qui possèdent les entreprises. Bien entendu, pas monsieur Durand qui gère sa PME, ni monsieur Dupond qui a trois actions Total. Il s’agit des véritables propriétaires de l’économie. En France, ce sont messieurs Arnault, Puech, Wertheimer ou Bolloré qui composent, avec quelques autres familles, le cercle très fermé des multimilliardaires. Dans le monde, ce sont les 67 individus qui possèdent autant de richesses que 3,6 milliards d’hommes et femmes, qui forment un simple point – ou un pixel – à l’échelle de l’humanité, auquel nous pouvons ajouter un premier cercle concentrique d’ultra-riches. Ces individus composent une classe sociale très particulière, qui se distingue par la propriété d’un capital gigantesque, et assignable de l’archaïque mais finalement très actuelle dénomination de grande bourgeoisie. Ils se partagent, à quelques-uns, l’essentiel des marchés financiers et des moyens de production à travers la planète, et ceci via un système complexe. Leurs parts financières sont concrètement détenues par des holdings et d’autres sociétés subtilement anonymes. Les moyens de production, terres, immeubles, machines, brevets, sont leur propriété par une cascade de filiales pour le moins tentaculaire. Au sein même de cette classe dominante, la concurrence fait rage et il existe toutes sortes de classements ingénieux pour les distinguer les uns des autres. Mais en tant que classe vis-à-vis du reste du monde, ils font preuve d’une solidarité sans pareille. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à se coordonner pour décider de la marche à suivre pour le monde ou pour la France, via des clubs très privés – auquel sont amicalement invités des politiques ou des journalistes, mais dont le noyau dur est la grande bourgeoisie – tel que le Siècle dans l’hexagone ou le groupe Bilderberg à l’échelle planétaire. En se concertant, ils donnent un cap à l’économie mondiale. Cette stratégie ne vise pas forcément à la ruine de tous les peuples, mais certainement pas à la prospérité générale non plus. Elle vise une seule chose : la satisfaction des intérêts de la grande bourgeoisie, des grands propriétaires de capitaux. Et parfois, ces intérêts rentrent en contradiction violemment avec l’intérêt national des pays. En l’occurrence, la France.


Les ayatollah de la tertiarisation

Bien entendu, il ne suffit pas de fixer un cap pour y parvenir, surtout quand on représente une fraction aussi infime de l’humanité. Il faut, pour le mettre en œuvre, susciter l’adhésion des populations. C’est précisément le rôle assigné aux politiques, enseignants, journalistes, chercheurs, statisticiens, conseillers et autres experts qui nous ont vendu, consciemment ou inconsciemment, un nouveau rêve français avec la tertiarisation. L’économie de services est forcément bonne pour notre société, pour nos vies à tous, claironnent-ils. Elle permet d’atteindre une prospérité que nous n’avons jamais connue, d’ailleurs les indicateurs comme le PIB le montrent, insistent-ils. Que nous soyons à près de 10 millions de chômeurs, et que la France prenne un retard grandissant dans le progrès technologique, ne seraient que des accidents de parcours, imputables à l’action des gouvernements – le larbin politique est décidément bien utile. Par extension, ces mêmes accidents peuvent également être attribués « aux étrangers », et notamment à la pire espèce d’entre eux, les étrangers qui viennent peupler la France. Après tout, notre pays ne peut plus accueillir, il n’est déjà plus capable de satisfaire les besoins de tous ceux qui y vivent déjà. En vérité, si notre pays est effectivement incapable de fournir un confort de vie et des perspectives à tous, le responsable est bien différent – mais désignez un milliardaire, et vous serez immédiatement accusé de jalousie ou d’être l’ennemi du progrès.

Les théoriciens de la fabuleuse prospérité que nous vivons, et que le Français moyen serait trop aveuglé par l’aigreur pour observer, officient dans l’Éducation nationale et les universités, sur toutes les chaînes de télévision, dans la quasi-totalité des journaux et sur presque tous les sites d’information. Certains la soutiennent à la manière d’un ayatollah et n’hésitent pas à traquer ceux qui sortent du rang. Très rares sont ceux qui la mettent en doute. Pourtant, cette défense inconditionnelle de notre « économie de services » repose sur une idéologie pour le moins singulière. Sans que ça ne soit jamais clairement formulé, mais tout en restant bien présent dans les esprits par des moyens détournés, elle est liée à l’idée que la France serait trop grande pour assurer sa propre production matérielle, laissant celle-ci, en bon samaritain, aux pays émergents. La production industrielle serait bien trop salissante pour le travailleur français, et ce dernier devrait remercier ceux qui organisent la fermeture des raffineries et des usines sidérurgiques. Après tout, l’ouvrier sera bientôt « reclassé » et pourrait bien finir inspecteur nucléaire d’un EPR 4, qui sait. Cette vision de l’économie est à la fois hypocrite et abjecte. La France a besoin d’une production industrielle, pas seulement pour trouver un travail aux 10 millions de chômeurs, mais aussi pour éviter d’envoyer ses propres Saint-Jacques en Chine ou d’être à la ramasse technologique. C’est-à-dire pour ne pas condamner, après notre industrie manufacturière, la qualité de notre agro-alimentaire et l’avenir de pans entier du secteur tertiaire lui-même.


L’économie ultra-marchande et sa fin annoncée

Il est intéressant de constater que les plus fervents défenseurs de la tertiarisation française sont, souvent, des pourfendeurs d’une « administration trop lourde ». On se demanderait s’ils ne voudraient pas carrément que nous retournions à la chasse et la cueillette s’ils ne rabâchaient pas la « modernité » dont ils se font les gardiens absolus. En réalité, ils veulent une « économie de services » mais surtout, sans services publics. La santé payante, c’est un droit ! L’éducation chère et différenciée, voilà la liberté ! Qu’ils se rassurent : la France marche exactement dans la direction qu’ils préconisent. Notre pays compte bientôt plus de centres commerciaux que d’usines, si ce n’est pas déjà le cas. Les secteurs du marketing, de la publicité et de la communication sont florissants. Les gouvernements de droite et de gauche promettent une réduction drastique des dépenses publiques, donc de la part publique dans l’économie tertiaire. Notre pays se transforme ainsi en une économie ultra-marchande, qui gâche son potentiel agricole permis par des conditions naturelles exceptionnelles, concentrant toutes ses forces sur un petit pan de l’activité – la vente, la com, la finance. Chacun se fait son propre vendeur, chacun rêve de monter sa boutique ou son propre restaurant. L’adhésion des Français au brillant projet d’une économie où tout le monde vend ce que personne ne produit, semble bien réelle. Mais ce projet, et surtout le mouvement qui nous y mène, dans lequel ce qu’il reste des capacités productives françaises se voit détruit, ne pourront durer éternellement.

En effet, le prétendu bonheur de notre économie de services ne peut pas duper très longtemps. Les vendeurs, les employés du marketing, les démarcheurs par téléphone ou internet, les salariés de la grande distribution ou des galeries marchandes connaissent une pression phénoménale. Les cadences sont élevées, les gestes sont répétitifs, à l’exigence d’un savoir-faire s’est adjointe celle d’un savoir-être contraignant, l’esprit de compétition règne et la menace du chômage pèse toujours. Dans nombre de cas, le travail tertiaire ne présente pas des conditions moins pénibles que le travail industriel. A bien des égards, le progrès entre la génération actuelle de salariés et la précédente est somme toute très relatif. Parallèlement, les paradoxes macroéconomiques grandissent et certaines âmes sincères tournent tellement en rond qu’elles finiront par les découvrir. Ceux qui se démènent, par exemple, pour trouver la solution à l’équilibre de la balance commerciale – c’est-à-dire pour que nos exportations soient égales à nos importations – ou pour insuffler une capacité d’invention technologique en France, se rendront bien compte du problème posé par la tertiarisation. Déjà des voix s’élèvent, timidement, il est vrai, pour « réindustrialiser » la France. Bien sûr, certaines relèvent franchement de la mauvaise foi. Il en est ainsi des gouvernements sous Hollande, qui prétendent se préoccuper du « redressement productif » et qui continuent à aider grassement les groupes pratiquant la délocalisation. Toujours est-il que l’exigence populaire d’un retour de la production en France s’amplifie. Et c’est la réalité économique elle-même, quand la consommation baissera ou quand les trous de nos circuits productifs se rendront clairement visibles, qui la fera éclater.

La tertiarisation a fait de notre pays un géant aux pieds d’argile. La France détient un PIB gigantesque, mais son appareil productif est ruiné. Non seulement les secteurs clés, tels que la sidérurgie et le textile, se sont effondrés ; mais l’absence d’industrie conduit à une grande incapacité d’innovation, engendrant un retard technologique sur le reste du monde. Que la tertiarisation est synonyme de prospérité est une idée bien singulière. Il ne fait aucun doute qu’elle finira, heureusement, par être rejetée par les Français, tant sa mise en œuvre ruine notre économie.

Benoit Delrue.

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Publié par Paul

Tag(s) : #ACTUALITES, #ECONOMIE - FINANCE

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