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2084 La fin du monde

L’auteur de 2084: Boualem Sansal

2084. Après cent années et plusieurs guerres saintes, l’empire de Big Brother a été vaincu. L’Angsoc a été remplacé par l’Abistan, gigantesque empire mondial bâti par Abi, le « délégué » de Yölah sur terre. Le nouveau système politico-religieux totalitaire impose la soumission à ce dieu unique. Soumission « encouragée » par un ensemble de règles coercitives qu’une armée de fonctionnaires décérébrés s’emploie à mettre en place. Interdiction de penser, de rêver, d’espérer. Le vrai croyant est celui qui « vit au jour le jour sans s’inquiéter du lendemain et le vrai bonheur est de croire sans se poser de questions». « La vrai foi est dans l’abandon et la soumission, Yölah est omnipotent et Abi est le gardien infaillible du troupeau»

Les comportements déviants sont rapidement identifiés par les Civiques, « comités de vigilance formés par les citoyens, agréés par l’autorité ». Isolé, un quartier de la capitale Qodsabad résiste vaille que vaille : le ghetto des Rénégats subit de temps à autre les représailles des forces d’Abi ; non dans le but de détruire définitivement ce chancre de mécréants, ces « makoufs », mais bien pour montrer aux croyants ce qui les attend si leur soumission à Yölah et à son livre saint, le Gkabul n’est pas totale. Yölah est juste et fort, il connaît tout, il est et le croyant n’a pas besoin de savoir.

L’Histoire est sans cesse réécrite et la langue sacrée et universelle, l’Abilang, a remplacé tout autre idiome sur la planète, formatant le discours totalitaire : exit les mots démocratie, liberté. Le « Grand Mockbi » de Qodsabad, « ancien élève de la mirifique Ecole de la Parole divine » est là pour appeler à la prière les croyants neuf fois par jour. Tout est organisé pour occuper l’esprit du croyant enveloppé dans son « burni » pour les hommes, « burniqab » à œillères pour les femmes et leur ôter toute velléité de penser par eux-mêmes. « Il n’y a de dieu que Yöllah et Abi est son Délégué … »

Un homme se met à douter : Ati. Fonctionnaire soigné dans un sanatorium perdu quelque part en Abiland, il échappe à la maladie et guéri, retrouve son poste dans l’administration de la capitale. Les questions se bousculent : comment les Renégats du ghetto peuvent-ils vivre sans croire ? La religion est-elle intrinsèquement tournée vers la dictature et le meurtre ? Qu’est-ce qui fait le croyant : la parole de la religion ou la musique de la langue ? Faut-il mourir pour Yöllah pour vivre heureux ?

2084, La fin du monde est sans conteste un événement littéraire : il a été à l’affiche des grands prix littéraires de l’automne 2015 : ce titre a été de toutes les sélections des grands prix littéraires d’automne: Goncourt, Renaudot, Interallié, Femina, Médicis et a été distingué par l’Académie française qui lui a décerné le grand prix du roman.

L’écrivain algérien Boualem Sansal imagine dans cette fable Orwelienne une dictature religieuse qui, du monde occidental a repris sa technologie, ses armes, ses intellectuels islamisés, s’appuyant sur des méthodes séculaires qui ont fait leur preuve : un livre saint incréé, un dieu omniscient, un prophète dématérialisé, des zélotes autant décérébrés que serviles.

Pas une seule fois, Boualem Sansal ne vise explicitement l’Islam. Mais tout y conduit : depuis Yöllah est grand et Abi est son Disciple, le Gkabul, les burni et burniqad, les Civiques (allusion aux Gardiens de la Révolution iraniens ou autres polices religieuses), les lieux saints, les interdits multiples, le rejet de l’incroyant. L’Islam fondamentaliste – et pas uniquement les psychopathes de l’Etat islamique et d’Al-Qaïda – est bien la cible de l’écrivain algérien et il le revendique : « Le politiquement correct, ‘cancer du monde’, gagne les esprits. Il est nourri par la peur de l’islam et du monde musulman. Il faut un plan Marshall pour sortir de cela, il faut oublier la prudence, encourager l’impertinence, notamment en France et en Angleterre, pays de l’irrévérence. »

Mettant de surcroît en garde les Européens qui « se trompent sur l’islamisme comme ils se sont trompés sur le communisme » et sous-estiment la menace. « Le terrain à observer est l’Europe. Après le monde arabe et l’Afrique, l’islamisme se propage aussi en Occident avec une présence physique de plus en plus visible de barbus, de femmes voilées et de commerces halal« , constate-t-il tout en ajoutant : « L’écrivain Michel Houellebecq a fait la même analyse dans son roman « Soumission », où il imagine la France de 2022 gouvernée par un parti musulman ».

Boualem Sansal sait de quoi il parle : contrairement à Georges Orwell qui a écrit 1984 sans jamais mettre les pieds dans l’enfer concentrationnaire du socialisme soviétique, Boualem Sansal , vivant à Boumerdès, près d’Alger, est confronté jour après jour avec cet islam fondamentaliste.

Ignoré par le régime algérien, honni par les religieux, il a vécu les années noires de la guerre civile algérienne et la mainmise de l’islamisme sur le pays. Marié en 1974 à une chrétienne tchèque rencontrée à Prague lors d’un échange entre universités, il retrouvera un jour sa fille au bras d’un imam, entraînée qu’elle fût dans un programme d’islamisation des enfants nés de couples mixtes. Il mettra sa famille à l’abri des barbus en l’envoyant à Prague.

Laissons-lui le mot de la fin : « La religion fait peut-être aimer Dieu mais rien n’est plus fort qu’elle pour faire détester l’homme et haïr l’humanité ».

2084, La fin du Monde de Boualem Sansal chez Gallimard, 2015. ISBN 978-2-07-014993-3 19,50 € (France)

P.H.

Tag(s) : #ACTUALITES

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